Sommaire
Les mazarinades et l'international, n°2, octobre 2026
- Amstutz Delphine, maître de conférences en Littérature française du XVIIesiècle, faculté des Lettres de Sorbonne Université/ Cellf UMR 8599. - Bilis Hélène, professor of French, Wellesley College. - Curelly Laurent, professeur des Universités en littérature et civilisation anglaises du XVIIe siècle, Université de Haute-Alsace. - Deguin Yohann, maître de conférences en littérature française du XVIIesiècle. - Esteban Estríngana Alicia, T.U. de Historia Moderna, Universidad de Alcalá. - Górzyński Sławomir, professeur à l’Université d’Opole. - Haffemayer Stéphane, professeur d’Histoire moderne, Université de Rouen-Normandie, GRHis (UR 3831). - Herrmann Frédéric, maître de Conférences en Études Anglophones, Université Lumière Lyon 2, UMR 5206 Triangle. - Junot Yves, maître de conférences en Histoire moderne, Université Polytechnique Hauts-de-France, Valenciennes - LaPorta Dr Kathrina, Dépt. Français, Université de New York, États-Unis. - Loysen Kathleen, Associate Professor of French & Chair Department of Global Cultural Studies, Montclair State University. - Malinowski Teresa, docteure en histoire, chercheure rattachée au Mémo (Université Paris Nanterre). - Matsumura Takeshi, professeur à l’Université de Tokyo. - Poncet Olivier, professeur d'Archivistique, diplomatique et histoire des institutions de l'époque moderne, École nationale des chartes. - Poumarède Géraud, professeur des Universités en Histoire moderne, Sorbonne Université. - Proot Joran, Dr., Cultura Fonds (Dilbeek)/Sint Lucas Antwerpen. - Steinberger Deborah, professor of French and Comparative Literature, University of Delaware. - Teyssandier Bernard, professeur des universités en Littérature française des XVIeet XVIIesiècles, Université de Reims. - Tsimbidy Myriam, professeur de littérature du XVIIe siècle à l’université Bordeaux Montaigne, équipe Plurielles (UR24142). - Tylus Piotr, professeur de philologie romane à l'Université Jagellone.Comité scientifique
- Stéphane Haffemayer Introduction : l’international dans les mazarinades
- Patrick Rebollar Aux frontières des mazarinades
- Florine Lévecque-Stankiewicz Représenter la Fronde à l’étranger : les gravures de Caspar Luyken pour la Vie de Mazarin (Leyde, 1699)
- Teresa Malinowski Les Mazarinades dans les collections de la Bibliothèque Jagellonne : recensement, provenance, réseaux de circulation
- Maxim Boyko Diffusion et perception des mazarinades en Russie de la Grande Catherine à Vladimir Poutine
- Cécile Leduc Un duc étranger allié des princes français : la construction du personnage de Charles IV de Lorraine dans les Mazarinades et les Mémoires
- Lourdes Amigo Vázquez Les différents visages de l’Espagnol. La monarchie de Philippe IV dans les mazarinades de 1649
- Lourdes Amigo Vázquez Los diferentes rostros del español. La Monarquía de Felipe IV en las mazarinadas de 1649
- Pierre Ronzeaud « Lavemans et polacres », formes et fonctions de la représentation des ennemis étrangers dans les Mazarinades de la guerre de Paris, janvier-avril 1649
- Laurent Curelly Les mazarinades dans la presse anglaise à l’époque de la première révolution (1649)
- Stéphane Haffemayer Un moment décisif de la Fronde : Mazarin et l’attaque ad-odium du 1er février 1651 : « Il persuadoit tous les iours au Roy, que tous les Gens de bien de son Royaume estoient autant de Cromvvels de Fairfax, Tous les Parlements, des Parlements d’Angleterre »
II. La diffusion internationale
Représenter la Fronde à l’étranger : les gravures de Caspar Luyken pour la Vie de Mazarin (Leyde, 1699)
Florine Lévecque-Stankiewicz
Introduction
1Alors qu'on peut enfin aborder les mazarinades en tant que corpus, grâce à des projets de traitement de données en masse, rendus possibles par le développement des humanités numériques – la bibliographie des mazarinades1 en est le premier exemple –, cette communication est consacrée à un seul ouvrage, une biographie de Mazarin publiée en flamand2 à la toute fin du xviie siècle à Leyde. Le volume de 685 pages au format octavo, relié en parchemin rigide, a été donné à la Bibliothèque Mazarine à l’automne 2023. Derrière son titre intriguant, Het Leven en Bedryf van Julius Mazaryn cardinaal en eerste bedienaar van Staat se cachaient seize illustrations, des portraits de Mazarin et des saynètes figurant les moments importants de la vie du cardinal, depuis son rôle à Casale jusqu'aux négociations du traité des Pyrénées, en passant par la Fronde, dont de nombreux épisodes parmi les plus fameux trouvaient ici leur première représentation.
2Frappée par l'expressivité de ces planches, qui évoquent les grandes heures des romans feuilletons du XIXe siècle, l’auteure de ces lignes s’est lancée dans l’une de ces enquêtes bibliographiques qui font le bonheur du bibliothécaire, afin de comprendre le curieux objet arrivé entre ses mains : qui avait conçu le projet éditorial d’une vie de Mazarin en flamand, et pour quel public ? Quel artiste était à l’origine de ces gravures et quels étaient les modèles dont il pouvait disposer ? Quelle était la part d’interprétation personnelle et d’imagination ?
3Interroger les circonstances de l’élaboration de cette étonnante suite d’estampes permettait d’aborder la représentation graphique de la Fronde et de ses épisodes les plus dramatiques. Ce questionnement permettrait également d’évoquer la réception de la Fronde à l'étranger, au moment où elle cesse d'être un sujet d'actualité pour devenir un objet historiographique : en particulier, comment s’est constituée l'historiographie immédiate de la Fronde dans les Provinces-Unies, dans le contexte des affrontements à répétition entre la jeune république et la France de Louis XIV ?
Présentation succincte de l'ouvrage
4L’interrogation des catalogues nationaux et internationaux révèle la relative rareté de l’édition : totalement absente des collections publiques françaises, cette Vie de Mazarin est mieux représentée dans les collections des anciens Pays-Bas 3. Les notices fournissent de premiers éléments de contextualisation, indiquant que le texte serait une traduction en flamand d'un texte français et d'un texte italien ; certaines notices vont jusqu’à l’attribuer à Antoine Aubery.
5Le titre complet tel qu’il figure sur la page de titre fournit d’autres indications : il insiste sur l'habileté politique de Mazarin (« ses paroles astucieuses, ses manœuvres adroites, ses politiques rusées »). La temporalité de l’interrègne est évoquée à deux reprises, (« au changement du règne de Louis XIII et Louis XIV » et « entre les deux »), et annonce la place particulière qui sera accordée à la Fronde. La source est identifiée à « un manuscrit français et italien », et les belles figures qui enrichissent le texte sont annoncées dès le titre, probable argument publicitaire4 :
[La vie et les actes du très célèbre et grand homme d'État Julius Mazaryn, cardinal et premier serviteur de l'État, comprenant ses paroles astucieuses, ses manœuvres adroites, ses politiques rusées et les actions qui se sont déroulées au changement du règne de Louis XIII et Louis XIV, rois de France, &c. Avec le compte-rendu précis de tous les documents politiques, des consultations secrètes et de leur exécution merveilleuse, placé entre les deux [règnes] dans l’ordre chronologique, d’après un manuscrit français et italien, qui nous a été transmis par un honorable seigneur amateur, désormais traduit en néerlandais et enrichi de belles figures et d’index.]

Figure 1 : Het Leven en Bedryf van Julius Mazaryn... Leyden, Peter Boudewyn van der Aa, 1699. Bibliothèque Mazarine, 16° 2952, page de titre.
6L'ouvrage se compose de deux tomes, avec pages de titre et paginations distinctes, reliés ensemble dans tous les exemplaires présents en collections publiques. Une dédicace du libraire Peter Boudewyn van der Aa ouvre le volume ; elle est adressée à Daniel Keunen, juriste de l’Université de Leyde et bibliophile5. Commence ensuite la biographie de Mazarin, organisée de façon chronologique et scindée en deux tomes, le premier s’achevant à la libération des princes. Les changements d’année sont mentionnés dans les marges pour faciliter le repérage, et chaque tome est pourvu d’un index, mêlant aux noms propres des noms communs ou des événements : Broussel et Beaufort côtoient Bordeaux, Lettre au Parlement ou bourgeois de Paris.
7Un catalogue des livres vendus chez Peter Boudewyn van der Aa clôt le volume. La Vie de Mazarin s'inscrit dans ce qui se présente comme une collection. Le libraire semble s'être fait une spécialité des biographies des grandes personnalités de l'histoire européenne récente avec un ancrage assez marqué en Europe du Nord et en Angleterre : on y croise Gustave Adolphe, Christine de Suède, Cromwell, Elisabeth Ire, Edouard VI et Sixte V, mais aussi Spinoza et de Ruyter6. De cette dizaine de titres seuls trois sont aujourd’hui accessibles en collections publiques : les vies de Mazarin, de Christine de Suède et de Gustave Adolphe. La comparaison des pages de titre permet de visualiser la volonté éditoriale de constituer une collection : la mise en page est extrêmement proche, avec un titre partiellement en capitales ; le titre commence toujours par les mêmes mots « Het leven en bedryf van... » (« la vie et les actes de… ») ; enfin le libraire indique avoir fait traduire en flamand un manuscrit original, et l’avoir enrichi de nouvelles illustrations, commandées spécifiquement pour l’édition : cet argument publicitaire méritait d'être mentionné sur la page de titre pour rentabiliser l’investissement correspondant.
Sources textuelles
8Examinons à présent le texte lui-même, afin d’en déterminer les sources. Quels sont ces manuscrits français et italien évoqués par la page de titre ?
9Côté français, la réponse est assez évidente : le texte s'inspire de la Vie de Mazarin par Antoine Aubery, dont une première édition paraît à Paris en 1688 chez Dennis Thierry ; la deuxième édition est d'ailleurs coéditée par un libraire d'Amsterdam en 16957, et une troisième édition sort à Rotterdam la même année8.
10Si l’on compare le départ du texte d'Aubery dans l'édition de 1695 et celle de la Vie de Mazarin en flamand, on voit de très fortes similitudes, et l'inspiration est évidente : on voit les mêmes considérations sur la nécessité de revenir sur les origines et l'éducation de Mazarin pour mieux comprendre l'homme politique, et la même allusion à un bon mot du pape Clément VIII pour justifier cette approche :
Il y aurait sans doute quelque chose à redire, si on y voyait paraître tout à coup un souverain, ou un premier ministre, sans que l’on ne sût ni où, ni de qui il serait né. Et on le doit d’autant plus éviter à l’égard du cardinal Mazarin, que ce serait le priver de la réputation & de la gloire que méritent les signalés services & les singuliers exploits de ses ancêtres. On rapporte du pape Clément VIII dont les ancêtres avaient été bannis de Florence pour avoir tenu le parti français, qu’il a répété souvent, que si on doutait qu’il n’eut pas l’inclination française, il n’y avait, selon les termes de l’Écriture, qu’à interroger ses ancêtres. Mais cet éloge convient mieux sans comparaison à notre cardinal qu’à ce pape ; les Mazarins l’emportant indubitablement en cela sur les Aldobrandins9.
Pour éviter autant que possible ces deux choses, on pourrait peut-être, selon l'opinion de quelques-uns, omettre de décrire l'origine, la naissance, l'éducation et les premiers services d'un si grand serviteur de l'État que fut Mazarin en son temps, tandis que d'autres soutiennent au contraire que pour bien juger d'une si véritable inclination, il faut certainement connaître sa lignée et sa famille d'origine, et c'est pour confirmer cela que l'exemple d'un tel personnage est rapporté par le pape Clément VIII (dont les ancêtres, étant trop attachés à la France, avaient été bannis de Florence) lorsqu'il disait que pour savoir s'il était dévoué à ce royaume, il n'y avait qu'à interroger ses ancêtres sur la dite chose10.
11Un peu plus loin, le premier document reproduit est le même dans le texte d'Aubery et dans notre Vie de Mazarin, à savoir une lettre de Richelieu à Urbain VIII datant de 163311. On pourrait multiplier les exemples, mais il est évident que cette vie de Mazarin a largement puisé dans celle composée par Aubery, du reste parfaitement accessible, y compris dans les Provinces-Unies, au moment de l’écriture du texte.
12Quant au manuscrit italien, deux candidats semblaient également possibles. Vers 1661 paraît à Lyon chez Giovanni Vanert la Raccolta di diverse memorie per scrivere la vita del cardinale Giulio Mazarini Romano…,12 attribué par l'éditeur à « l'abbé Elpidio Benedetti », qualifié ici de « lointain parent » de Mazarin. Il était en réalité son agent à Rome, avant d'être celui de Colbert, et composera la pompe funèbre de Mazarin13. L’alternative est l’Historia del ministerio del Cardinale Giulio Mazarino, Primo Ministro della Corona di Francia du comte Galeazzo Priorato, publiée en italien à Cologne en 166914, et deux ans plus tard en français à Amsterdam15, ainsi qu’à La Haye en 168116. Le texte de Priorato est mieux diffusé, il a connu rapidement des traductions en français et en allemand. De plus on s'aperçoit qu'Aubery cite lui-même Priorato dans certains passages, par exemple dans le récit de l'arrestation des princes le 18 janvier 1650 :
Ce fut le dix-huitième janvier 1650 sur cinq heures du soir, que les Princes de Condé & de Conty & le duc de Longueville, leur beau-frère, furent arrêtez dans le Palais Royal. On n'y apporta pas moins d'addresse que de secret, selon le témoignage de Gualdo Priorato, que l'on croit avoir eu sur ce chef là des mémoires & des instructions fort sûres. Pendant plusieurs jours dit-il, il n'y eut que huit personnes qui en eurent connaissance à savoir, du côté des Frondeurs, la duchesse de Chevreuse, le Coadjuteur, le marquis de Noirmoustier & de Laigues ; et de la part du Roi, la Reine, le duc d'Orleans, le cardinal Mazarin & de Lyonne17.
13Le texte flamand peut donc se targuer de s'inspirer d'un texte français et d'un texte italien, puisqu’en citant Aubery, disponible en flamand, il peut reprendre également Priorato, même si ce dernier n’a jamais été traduit en flamand.
Iconographie
14Venons-en à la série des gravures de la Vie de Mazarin. Deux sont directement signées par Caspar Luyken (« CL » ou « Clf »), les autres lui ont été attribuées. Graveur néerlandais (1672-1708), originaire d'Amsterdam, il est actif à Amsterdam puis à Nuremberg18. Il travaille un temps avec son père, le graveur Jan Luyken. On leur doit une quarantaine d’œuvres communes, notamment religieuses ; ainsi une représentation de la saint Barthelemy extraite de L'Histoire des églises réformées de France par un Français du Refuge, le pasteur Elie Benoist, publiée à Amsterdam en 1696 en flamand (fig. 2).

Figure 2 : Caspar et Jan Luyken, [Les meurtres commis à Paris en l'an 1572 le jour de la Saint-Barthélémy...], gravure extraite de : Elie Benoist, Historie der Gereformeerde Kerken van Vrankryk, Amsterdam, Jan Claesz, 1696, I, f. 33. Musée Carnavalet, G.21035.
15Leur production a été étudiée par Christian Pieter van Eeghen, bibliophile d'Amsterdam, qui a légué sa collection au Rijksmuseum, et Johann Philipp van der Kellen, historien de l'art, directeur du cabinet royal des imprimés, dans un catalogue paru en 190519, comprenant 4485 notices, reprises ensuite par Friedrich Wilhelm Hollstein. Les quinze scènes extraites de la vie de Mazarin sont décrites sous les numéros 2313 à 2327.

Figure 3 : Het Leven..., op. cit., frontispice
16Le frontispice (fig. 3), qui ouvre le volume juste avant la page de titre, représente Mazarin debout, en habit de cardinal ; il s'adresse à une assemblée de personnages assis autour de lui sur deux rangées de gradins. La scène se passe dans une salle de grand volume, éclairée par de hautes croisées, qui peut sans doute figurer le Parlement de Paris.

Figure 4 : Jules Mazarin cardinal et premier ministre de l’État, dans Het leven…, op. cit., face à la p. 1
17Après la dédicace, un portrait de Mazarin (fig. 4), de trois quarts, en médaillon, coiffé de la calotte de cardinal, introduit le texte. Ce dernier n’est pas signé, et non référencé dans Hollstein.
18Viennent ensuite quatorze gravures qui illustrent le récit, et constituent formellement une série homogène : gravées sur cuivre, mêlant eau forte et burin, elles mesurent 12 à 13 cm de haut pour 7 à 8 cm de large, et sont accompagnées d’une légende en flamand. Imprimées à part, elles portent la mention du feuillet face auquel elles doivent être insérées. Les sujets en sont à la fois les événements majeurs de la carrière de Mazarin et les épisodes les plus fameux de la Fronde.
191) La première gravure (fig. 5) représente le fameux épisode de Casale, le 26 octobre 1630, par lequel Mazarin fait son entrée sur la scène internationale. La scène se passe dans le camp des Français : au premier plan Mazarin sort d'une tente tête nue pour aller parlementer ; au second plan, il s'avance à cheval, et s'apprête à empêcher la confrontation entre les deux armées.

Figure 5 : « Mazarin fait la paix entre les Espagnols et les Français », dans Het leven…, op. cit., p. 20
202) Le deuxième tableau (fig. 6) représente la remise du chapeau de cardinal à Mazarin par Louis XIII, le 16 février 1642, dans l'église de Valence. La silhouette de Mazarin, accroupi dans une posture de soumission absolue, devient grotesque par son exagération. Certes, le texte évoque effectivement ce mouvement :
Immédiatement après la promotion, Tomaso Vallemani, l'un des nobles du cardinal Antonio Barberini, fut nommé chambellan d'honneur du pape et fut appelé à remettre le chapeau de cardinal. Il arriva le 15 février à la cour de France, et le lendemain matin, le cardinal étant vêtu de rouge, et s'inclinant aussi bas que s'il était à genoux, il fut solennellement installé par le Roi dans la grande église de Valence en Dauphiné20.
21Mais quand le texte souligne la piété et le respect de Mazarin sans volonté satirique, l’illustration par son exagération souligne la servilité du cardinal, dont l’attitude outrancière semble trop exagérée pour être sincère.

Figure 6 : « Mazarin reçoit des mains du Roi le chapeau de cardinal », dans Het leven…, op. cit., p. 43
223) La scène suivante (fig. 7) représente un lit de justice au Parlement : les parlementaires, tête nue, sont assis sur trois rangées de part et d'autre d'une salle toute en longueur ; l'un debout s'adresse au Roi, assis au fond de la salle sous un dais, et portant sceptre et couronne ; à ses côtés se trouve Mazarin. Il s’agit du lit de justice du 7 septembre 1645 pour l’enregistrement d’édits fiscaux (notamment le toisé), d’après le texte en regard qui fait allusion à l'exil de Barillon. On pourra relever au passage la proximité de cette scène avec celle du frontispice, ce qui conforte l’hypothèse d’une localisation de cette dernière au Parlement.

Figure 7 : « Lit de justice », dans Het leven…, op. cit., p. 117
234) La scène suivante (fig. 8) se passe à Naples : un personnage richement vêtu, les mains nouées derrière le dos, est maintenu par deux blocs sur l'échafaud, pendant que sa gorge est tranchée avec un couteau. Un public nombreux assiste à la scène, un aumônier est présent au premier plan et des gardes entourent l'échafaud. Il s’agit de l'exécution de Francisco Toraldo de Aragon, prince de Massa, chef de la révolte napolitaine après l'éphémère Masaniello, place du Marché à Naples, le 21 octobre 1647.

Figure 8 : « Le prince de Masse décapité », dans Het leven…, op. cit., p. 127
245) La scène suivante (fig. 9) fait partie des épisodes les plus fameux de la Fronde : au premier plan, un parlementaire en perruque, main sur la poitrine dans une attitude très digne, se tient debout sur le perron de son domicile, entouré par des gardes armés ; une femme tête baissée semble pleurer dans son dos, tandis qu’un chien au premier plan ajoute encore au pittoresque de la scène. Au second plan une troupe compacte d'hommes armés souligne la mobilisation de la force publique démesurée au regard de la scène presque familiale qui se joue au premier plan. Il s’agit évidemment de l’arrestation du conseiller Broussel, à Paris, le 26 août 1648, qui va entraîner une immense émotion populaire et trois jours de barricades avant qu’il ne soit finalement libéré et acclamé par la foule.

Figure 9 : « Des parlementaires faits prisonniers », dans Het leven…, op. cit., p. 200
256) La sixième scène (fig. 10) représente de façon saisissante l'évasion du duc de Beaufort, qui s’échappe le 1er juin 1648 du donjon du château de Vincennes où il était emprisonné depuis 1643 et sa participation à la Cabale des importants. On le voit en assez mauvaise posture au premier plan, se laissant descendre à une corde depuis la tour du donjon ; en arrière-plan on aperçoit les fossés puis la ville de Paris. Soulignons à la fois la posture très réaliste de Beaufort et le caractère pittoresque de la scène.

Figure 10 : « Le duc de Beaufort s'évade de sa prison », dans Het leven…, op. cit., p. 250
267) La septième scène (fig. 11) représente un autre temps fort de la Fronde, l’arrestation des princes, le 18 janvier 1650, sur ordre de Mazarin. Au premier plan, le duc de Condé, arborant sur sa poitrine une étoile qui doit représenter l’ordre du Saint-Esprit21, lève les bras au ciel en signe d'impuissance ; il aurait déclaré, d'après le texte rapporté en regard « Est-ce donc là la récompense de ma fidélité et de mes services ? » ; Conti et Longueville montent dans un carrosse, devant un personnage tête nue en signe de respect. On aperçoit quelques gardes en arrière-plan.

Figure 11 : « Les princes de Condé, Conti et le duc de Longueville arrêtés », dans Het leven…, op. cit., p. 291
278) La huitième scène (fig. 12) clôt le premier tome, et représente le retour des princes à Paris, après avoir été libérés au Havre par Mazarin. Ils entrent à Paris le 16 février 1651. Condé sort du carrosse ; au premier plan tous le saluent tête nue, tandis qu’à l'arrière-plan une foule immense manifeste sa joie.

Figure 12 : « Le retour du prince de Condé à Paris », dans Het leven…, op. cit., p. 357
289) Le second tome s’ouvre sur une scène moins immédiate à identifier (fig. 13). Mazarin, en habits de cardinal, est représenté en plein discours, dans une posture d’orateur outrancée : debout, une main tendue vers l'auditoire, l'autre sur le cœur, il s’adresse à une douzaine de personnages assis, richement vêtus. Les hautes fenêtres rappellent les représentations précédentes du Parlement, mais la table ronde centrale ferait plutôt penser à un bureau ou un espace de réception dans un bâtiment privé ; la légende, qui qualifie l’auditoire de « Grands » (« grooten »), autorise à supposer que cet auditoire pourrait être le Conseil royal. Le contexte permet de situer chronologiquement la scène : les pages précédentes et suivantes évoquent l’exil de Mazarin et la confiscation de ses biens en février 1651. Il semble qu’un passage de la toute fin du tome I, quelques pages plus tôt, en donne la clé :
Le duc d'Orléans […] résolut de rompre complètement avec le cardinal, et y parvint le premier février en révélant au Conseil son opposition au Parlement, l’accusant de vouloir faire avec le Roi ce que celui d'Angleterre avait fait avec le sien ; une occasion favorable. Les impressions dangereuses que de tels discours pouvaient produire dans l’esprit du Roi, l’affection du duc pour l’État, jointe à la connaissance qu’il croyait avoir de la loyauté du Parlement, le firent répondre qu’il n’y avait personne au Parlement qui ne fût serviteur du Roi, et que ceux qu’il appelait frondeurs, les moins loyaux, bien qu’ennemis de sa personne, ne l’étaient pas. Mais le cardinal poursuivant sur le même ton ses reproches contre le duc de Beaufort et le coadjuteur, son altesse, afin de ne pas perdre le respect de la reine, démissionna, et arrivé chez lui, fit savoir à Sa Majesté que, tant que le cardinal serait à la cour, il ne paraîtrait pas au Conseil22.
29Ainsi il pourrait s’agir de la séance du Conseil, du 31 janvier 1651, au cours de laquelle Mazarin a comparé le Parlement français au Parlement anglais, et les frondeurs aux régicides ; propos rapportés le lendemain par Gaston d’Orléans23.

Figure 13 : « Mazarin en habits de cardinal s'adresse aux grands », dans Het leven…, op. cit., t. II, p. 8
3010) La scène suivante (fig. 14) est plus aisée à identifier. À droite, au premier plan, le Roi est assis sur son trône, portant couronne et sceptre ; devant lui un parlementaire fait la révérence ; à l'arrière-plan se trouvent les membres du Parlement : il s’agit vraisemblablement de la cérémonie de la majorité du Roi, le 7 septembre 1651.

Figure 14 : « Le Roi encore jeune assiste au Parlement », dans Het leven…, op. cit., t. II, p. 38
3111) Vient ensuite le premier retour d’exil de Mazarin, qui retrouve la cour à Poitiers le 28 janvier 1652 (fig. 15) : au premier plan, Mazarin et le Roi se donnent l'accolade ; derrière eux, à gauche, on aperçoit le carrosse du cardinal, tandis qu’Anne d’Autriche apparaît à l'arrière-plan.

Figure 15 : « Mazarin accueilli par le Roi », dans Het leven…, op. cit., t. II, p. 50
3212) La légende indique ici : « Le peuple réclame du pain, la paix et pas de Mazaryn » (fig. 16). Il s'agit d'une scène d'émeute populaire ; le texte décrit précisément la journée dite des pailles (4 juillet 1652), rapportant que chacun se hâte de mettre de la paille à son chapeau pour montrer qu'il n'est pas du parti de Mazarin.

Figure 16 : « Le peuple réclame du pain, la paix et pas de Mazaryn », dans Het leven…, op. cit., t. II, p. 86
3313) L’illustration suivante (fig. 17) est la dernière qui concerne la Fronde : il s’agit du retour triomphal de Mazarin à Paris, le 3 février 1653. À droite, le cardinal en grand habit, chapeau à la main, s'incline devant le Roi ; derrière eux, on peut apercevoir plusieurs carrosses et une immense foule. Au second plan, le cardinal jette de l'argent au peuple en liesse. Cet épisode est directement relaté par le texte :
Invité à plusieurs reprises par le Roi, Mazarin se décida enfin à aller à Paris, fut conduit au-devant de sa majesté et du duc d'Anjou le 3 du mois, à deux mille de cette ville, fut reçu amicalement, et partagea leur carrosse jusqu'au Louvre au milieu d'une grande foule […] Le Roi le retint avec lui pour dîner le soir [...], les citoyens allumèrent des feux de joie dans la ville, et le lendemain le cardinal, après avoir été à la messe, jeta de l'argent à saisir, comme on avait fait partout la veille24.

Figure 17 « Mazarin accueilli par le Roi à Paris », dans Het leven…, op. cit., t. II, p. 136.
3414) Enfin la dernière gravure de la série (fig. 18) représente le dernier acte politique de Mazarin, l’aboutissement des négociations avec l’Espagne par le traité des Pyrénées. La scène montre l'arrivée du convoi de Mazarin à l'île des faisans, sur la Bidassoa, en août 1659, pour rencontrer le plénipotentiaire espagnol Luis de Haro afin de finaliser les négociations de paix.

Figure 18 : « Mazarin se rend au lieu des négociations », dans Het leven…, op. cit., t. II, p. 226.
35Telles sont les seize gravures présentes dans cette Vie de Mazarin, dont neuf peuvent être identifiées à un moment précis de la Fronde. Si toute mise en image comporte une part d’interprétation personnelle de l’artiste qui restera impossible à quantifier, on peut en revanche s'interroger sur les modèles dont il a pu disposer pour réaliser cette série, ce qui permettrait par la même occasion d'évoquer la représentation de la Fronde à l'étranger, en l'occurrence dans les Provinces-Unies.
Mazarin et La Fronde vus des Pays-Bas : modèles & sources
Modèles iconographiques
36L’identification du portrait de Mazarin en médaillon au départ du texte (fig. 4) est la recherche la plus simple. Les portraits de Mazarin sont nombreux, et ont connu une large diffusion sous forme gravée, désormais bien connue25. De nombreux portraits gravés par Robert Nanteuil, très diffusés, pourraient avoir servi de modèle ; cependant le portrait le plus proche est celui du cardinal en pied assis au fond de sa galerie, gravé par Robert Nanteuil et Pierre Van Schuppen, d'après un dessin de François Chauveau, pour illustrer la thèse de philosophie de Charles Maurice Le Tellier soutenue le 27 juillet 1659 au collège de Plessis-Sorbonne.

Figure 19 : À gauche : Jules Mazarin cardinal… dans Het leven…, op. cit., p. 1.
À droite : Portrait du cardinal Mazarin… par François Chauveau, gravé par Robert Nanteuil. BnF, Estampes, RESERVE FT 6-QB-201 (172, 2)
37L'épisode de Casale a été très commenté par les contemporains ; on dit qu'il a fait entrer Mazarin sur la scène internationale, et lui a permis de se faire remarquer par Richelieu. Il est représenté sur des médailles, ainsi que sur l'un des tableaux de la série de Nicolas Lescaloppier, Douze tableaux du Roi très chrétien, illustrée par François Chauveau, publiée en 1655 ; Mazarin y apparaît au milieu du champ de bataille agitant son chapeau en signe de paix. La gravure de Caspar Luyken paraît assez éloignée de celle de François Chauveau, dans le style et dans la disposition. Elle représente Mazarin à deux moments-clés : lorsqu'il arrive dans le camp des Français à cheval, à l'arrière-plan, et lorsqu’il négocie auprès des deux camps, au premier plan. Elle suit parfaitement en cela le texte en regard, qui insiste également sur ces deux temps de l'action : elle semble avoir été conçue à partir du texte, dans une démarche illustrative. Cependant la représentation est très éloignée des modèles habituels : lorsque Mazarin arrive à cheval, loin d’agiter avec panache son chapeau entre deux armées menaçantes, il se contente d’entrer au pas dans un camp à peu près désert ou du moins extrêmement calme, et dans l’indifférence générale ; puis pour « négocier la paix » (selon la légende), il s’adresse à un simple soldat, qui d’ailleurs l’écoute à peine, tandis qu’un de ses camarades se repose allongé à ses pieds. Cette représentation peu glorieuse minimise ce qui est habituellement représenté comme un acte de bravoure de la part de Mazarin, à la fois en relativisant l’imminence d’un affrontement armé, et en montrant le peu de cas que l’on fit de son intercession.

Figure 20 : À gauche : « Mazarin fait la paix… », dans Het leven…, op. cit., p. 20.
À droite : L’éminentissime cardinal Jules Mazarin à cheval entre les deux armées… gravure de François Chauveau, dans : Douze tableaux du roy tres chrestien Louis XIV… par M. N. Lescalopier. Paris, Louis Chamhoudry, 1655. Bibl. Mazarine, 4° 1124C
38Pour le reste, et en particulier pour toute la série des épisodes de la Fronde, l'identification des modèles est beaucoup plus délicate.
39Une recherche spécifique sur chaque sujet ne donne aucun résultat pour le xviie siècle, la plupart des scènes ayant donné lieu à des représentations plus tardives. La moisson dans les ouvrages historiques qu'aurait pu consulter notre graveur est assez maigre : si L’Histoire métallique de Louis XIV, très diffusée, ne sera publiée qu’en 1702, en revanche il existe des Almanachs royaux pour la période, quoiqu’en quantité bien moindre que pendant le règne personnel de Louis XIV26. L’almanach pour l’année 1652 (fig. 21) mérite d’être mentionné. Dans la partie basse, le calendrier de l’année 1652 est entouré de représentations des événements marquants de l’année 1651, et notamment les cérémonies et festivités liées à la majorité du Roi, le 7 septembre : dans l’ordre de lecture, de haut en bas et de gauche à droite, la cavalcade au Louvre, le lit de justice, l’entrée à Notre-Dame, et une scène allégorique « Les vœux de la France pour le sacre et couronnement du Roi ».

Figure 21 : Almanach royal pour l'année 1652... Paris, N. Regnesson, 1652. Bibliothèque de l'Institut, Fol AA 66 P (vol. 1, n° 2)
40Le lit de justice est particulièrement intéressant (fig. 22), la disposition des personnages – alignement des parlementaires sur deux rangs de part et d’autre, Roi portant sceptre et couronne sous un dais au fond, entouré des ducs et pairs et princes du sang – est assez proche de celle du lit de justice de 1645 (fig. 7). Cependant, cette proximité de mise en forme, qui découle d’un sujet admettant peu de variations, n’implique pas forcément que C. Luyken se soit inspiré de l’almanach, à supposer qu’il y ait eu accès.
41Une inspiration a priori moins évidente mais en réalité plus probable se trouve peut-être dans un abrégé d'histoire mondiale intitulé Die Welt in einer Nuss, de Christoph Weigel, un graveur allemand spécialisé dans les cartes et les livres d'histoire, avec lequel Caspar Luyken a justement collaboré pendant son séjour à Nuremberg de 1699 à 1705. Ce monde dans une noix, publié la première fois vers 1700, est illustré de petites vignettes permettant de reconstituer l'histoire de l'Humanité depuis la Création jusqu'au xviie siècle. La vignette représentant le Concile de Nicée, dans la page consacrée au ive siècle, présente un bon nombre de similitudes avec la représentation du lit de juste de 1645 : l'organisation générale de la scène, la vue en contre plongée, l'alignement des parlementaires sur les deux côtés de la salle avec le Roi au fond, auquel répond l'alignement des évêques et l'empereur Constantin au fond (fig. 23). Ces similitudes sont d'autant plus frappantes que les représentations habituelles du concile de Nicée sont fort éloignées de cette mise en scène. Cependant les dates de publications sont tellement proches qu’il est impossible de savoir quelle représentation a inspiré l’autre ; il est sans doute plus probable que ce soit la gravure du lit de justice par Luyken qui ait servi de modèle à Weigel, qui avait besoin de modèles nombreux pour sa chronique très illustrée, et a pu s'inspirer de tout ce qu'il voyait chez ses collaborateurs.

Figure 22 : À gauche : « Lit de justice… », dans Het leven…, op. cit., p. 117.
À droite : Almanach royal pour l'année 1652... Paris, N. Regnesson, 1652. Bibliothèque de l'Institut, Fol AA 66 P (vol. 1, n° 2) Réserve hors-rang, détail.

Figure 23 : À gauche : « Lit de justice… », dans Het leven…, op. cit., p. 117. – À droite : « Doctrine de Nicée », dans Christoph Weigel, Die Welt in einer Nuß… [Nürnberg], 1726, p. 77
42Une luxueuse histoire de l’Empire, de Charlemagne à Léopold Ier, par l'historiographe de ce dernier, Giovanni Palazzi, est publié à Venise en 1671, sous le titre Aquilia inter Lilia ; la Fronde y est évoquée, mais pas illustrée. On trouve deux portraits de Mazarin, au chapitre 2 du livre X, sur le rôle du ministre ; la figure de Mazarin semble servir de prétexte à la mise en valeur des ministres à la guerre et aux affaires étrangères (Hugues de Lionne et Michel Le Tellier), mais ne rappelle aucune des illustrations de la biographie flamande de 1699.

Figure 24 : Giovanni Palazzi, Aquila inter lilia… Venise, 1671 [Augsburg, Staats und Stadtsbibliothek]
43Une dernière piste prometteuse était celle de l'Historische Kronyck de Gottfried, parue en 1631, et continuée par Simon de Fries pour le xviie siècle. Boudevyn van der Aa la publie en 1698, illustrée de gravures signées Caspar Luyken. Deux scènes évoquent directement la France de la Fronde. Curieusement, il ne s’agit pas de l’une de celles qui paraîtront l’année suivante chez le même libraire pour la Vie de Mazarin mais de deux nouvelles créations de Caspar Luyken, qui s'ajoutent donc à notre série, même si le format en est un peu différent : bien que gravées sur cuivre, elles sont insérées dans la page imprimée, et sont orientées en paysage). La première représente l’attaque de nuit rue saint Honoré le 29 octobre 1650 contre le carrosse du duc de Beaufort (fig. 25), la seconde une scène de Fronde à Angers en 1652 (fig. 26).

Figure 25 : S. de Vries, Omstandigh Vervolgh op Joh. Lodew. Gottfrieds Historische Kronyck… Leyden, Pieter van der Aa, 1698, t. III, p. 256 [John Carter Brown Library, Archives.org]

Figure 26 : S. de Vries, Omstandigh Vervolgh op Joh. Lodew. Gottfrieds Historische Kronyck… Leyden, Pieter van der Aa, 1698, t. III, p. 274 [John Carter Brown Library, Archives.org]
44Caspar Luyken est également associé à une histoire de l’Église française (Franckrycks Kercklijcke en Weereldlijcke Staet) publiée à Amsterdam en 1684, mais seul le titre frontispice en est illustré27.
45Enfin on cherchera en vain des modèles iconographiques dans les deux vies de Mazarin qui paraissent en flamand en 1661 : un court pamphlet de huit pages Den grooten Mazarin, ofte Kortgeestigh discovrs over't leven van [...] Julius Mazarinus, à Delft chez C. Hendricksz28, et une biographie anonyme plus complète29 présentée comme traduite du français, à Amsterdam chez Johannes van den Bergh, 166130, dont l’adresse au lecteur révèle l’intention : il s’agit de réhabiliter Mazarin, en faisant connaître au public ignorant sa vie et ses actions. Cependant à l’exception d’un portrait assez grossier à l’ouverture du texte, l’ouvrage n’est pas illustré.
46Telle est la moisson, somme toute assez limitée, des modèles iconographiques dont pouvait disposer Caspar Luyken pour sa série de gravures. Dès lors, il apparaît qu'en dehors du portrait de Mazarin en médaillon, pour lequel la copie est évidente, l'artiste ne se s'est pas contenté de reprendre ou d'adapter des illustrations préexistantes, à supposer qu'il y en ait eu et qu'il en ait eu connaissance. Au contraire, il s'est livré à un véritable travail de création, inspiré du texte en regard, mais réinterprété, du moins dans certains épisodes, avec une visée satirique évidente. Les épisodes habituellement les plus glorieux de la vie de Mazarin, comme son intervention à Casale, sont ici largement réévalués à la baisse. Ses représentations dans des postures outrancées, par exemple lorsqu’il s’abaisse au niveau du sol lors de la cérémonie de remise du chapeau de cardinal, son indignation outrepassée lorsqu’il s’adresse au conseil, prêtent pour le moins à sourire. Ces représentations contrastent avec celle de Broussel ou celles de Condé, d’une dignité qui s’étend même aux autres gens d’armes venus les arrêter.
Conclusion
47En conclusion, on peut s’interroger sur la place de la Fronde dans cette vie de Mazarin : en effet c’est bien elle qui est au centre du récit, plus que Mazarin lui-même. Sur les seize illustrations citées, Mazarin apparaît nettement sur huit gravures seulement. De fait, si on étudie la répartition du nombre de pages, de références et d’illustrations pour chaque année évoquée, la place prépondérante de la Fronde saute aux yeux :

Figure 27 : Traitement des épisodes de la Vie de Mazarin par année
48377 pages sont consacrées à la Fronde, sur 615, soit plus de 60% du texte, alors que la Fronde ne représente que six années, soit 10% de la vie de Mazarin : le traitement de la Fronde est notamment bien plus approfondi que ses années d'accession au pouvoir ou que ses années de gouvernement post-Fronde. Les citations sont également plus nombreuses : 53 pages, soit un peu moins de la moitié des références concernent les années de Fronde. Elles reflètent sinon les recherches archivistiques ou bibliographiques de l'auteur, du moins les sujets à documenter prioritairement selon l’éditeur, qui a pris la peine de reproduire des sources probablement déjà éditées par Aubery. Enfin et surtout, le nombre d'illustrations est significativement plus important : neuf illustrations sur quatorze représentent un épisode de la Fronde, soit 1,5 illustrations par an, contre 0,2 illustration par an pour les années ordinaires. Or ces illustrations de commande représentent un investissement supplémentaire pour le libraire, qui y voit un argument publicitaire (on rappelle que les illustrations sont évoquées dès la page de titre). Parmi tous les événements de la vie de Mazarin, c’est principalement ceux de la Fronde qu’il choisit de faire illustrer pour appâter le lecteur flamand. Ainsi on observe une multiplication par trois à six des indicateurs étudiés entre les années ordinaires et les années de Fronde : le nombre de pages passe de 10 à 62, le nombre de citations de 3 à 9, et les illustrations de 0,2 à 1,5. Les six années de Fronde sont traitées plus longuement, mieux documentées et d’avantage illustrées que les vingt-trois autres années de la vie du cardinal qui sont ici évoquées.
49Cette surreprésentation de la Fronde est à replacer dans le contexte des guerres répétées entre la France de Louis XIV et les Provinces-Unies à la fin du xviie siècle. En mettant en avant les difficultés de la jeunesse de Louis XIV, en dénigrant l'action politique de Mazarin, il était assez facile de dénigrer son illustre élève et filleul : ce faisant, cette Vie de Mazarin participe de la construction de l’« image noire » du Roi Soleil étudiée par Isaure Boitel31, au moment où les armées de celui-ci ravageaient les campagnes du Palatinat en pratiquant la politique de la terre brûlée. Si le texte reste très fidèle à L’histoire du cardinal Mazarin par Aubery, le passage à l’image lui confère une dimension critique nouvelle, dans laquelle on peut voir l’interprétation personnelle de Caspar Luyken ; d'ailleurs celui-ci a ponctuellement collaboré avec Romeyn de Hooghe, le dessinateur le plus actif de cette guerre de l’image contre Louis XIV32. Cependant ce parti pris iconographique, tout personnel qu’il ait pu être, n’a pas pu échapper au libraire, Peter Boudewyn van der Aa. Celui-ci a-t-il fermé les yeux, au regard de la qualité picturale et dramatique des représentations, ou a-t-il suggéré lui-même à son artiste de ne pas hésiter à saupoudrer ce qui paraissait une biographie assez classique, de quelques illustrations moins respectueuses, pour répondre à la demande du public ?
50Cette histoire de la Fronde sous couvert d’une biographie de Mazarin a un écho particulier dans les Provinces Unies des Pays-Bas en cette fin de xviie siècle. Au-delà des campagnes militaires de Louis XIV, qui ont dû provoquer une vague de francophobie dans le pays, le pays a accueilli des milliers de protestants fuyant les persécutions entraînées par la Révocation de l'édit de Nantes en 1685. Ces Français du Refuge ont constitué un nouveau lectorat, friand d'ouvrages traitant de leur pays d'origine. L’année 1686 voit la création de deux journaux francophones aux Provinces Unies : L’histoire abrégée de l’Europe, à Leyde en juillet, et Le Mercure historique et politique, à La Haye en novembre33. Cet afflux d'immigrés en provenance de France a dû générer également une curiosité des Néerlandais pour les affaires françaises34. D'ailleurs L’histoire ecclésiastique de la France, du pasteur français Elie Benoist, n'a été publiée qu'en flamand, preuve que ces publications sur l'histoire récente de la France ne s'adressaient pas qu'aux Français du Refuge. Enfin la Fronde en particulier pouvait constituer un sujet de prédilection pour des lecteurs néerlandais : au-delà du plaisir évident de représenter un pays ennemi empêtré dans une guerre civile en des temps pas si éloignés, la Fronde permet d’aborder la rébellion contre l'autorité royale, les prétentions parlementaires à contrôler certains aspects du gouvernement, notamment la fiscalité, sujets susceptibles d’intéresser au plus haut point les citoyens de la jeune République des Provinces-Unies.
1 https://mazarinades.bibliotheque-mazarine.fr/ 2579 notices au 25/07/2025.
2 L'auteure propose d'utiliser dans la suite de cet article le terme “flamand” pour désigner la langue des textes cités, publiés dans la République des Provinces Unies à la fin du XVIIe siècle, suivant l'usage contemporain. À cette époque, le terme "néerlandais” était moins fréquent.
3 KVK et STCN permettent de localiser des exemplaires dans les grandes bibliothèques belges et hollandaises (Amsterdam, Koninklijke Bibliotheek de La Haye, Universités de Namur, Louvain, Nimègue, Utrecht) mais aussi à Wolfenbüttel et à la British Library.
4 Het leven en bedryf van den wytberoemden en grooten staatkundigen Julius Mazaryn, Cardinaal en eerste Bedienaar van Staat, behelsende deszelfs schrandere maximen, behendige kuyperyen, doorslepen beleyd, en handelingen, voorgevallen onder de Ryks-swayinge van Lodowick de XIII, en de XIV, koningen van Vrankryk. &c. Mitsgaders een naauwkeurig Verhaal van alle Polityke Stukken heymelyke raadsplegingen, en wonderlyke uytvoeringen van dien, op zyn ordre tussen beyden ingevoegt, volgens een Frans, en Italiaans manuscript, door een voornaam Heer en Liefhebber ons ter hand gestalt, nu in’t Nederduyts overgebragt, en met fraaye figuuren en registers verciert.
5 On peut s’interroger sur l’opportunité de cette dédicace : le juriste Keunen serait-il un partisan de Jean de Witt, grand pensionnaire de la province de Hollande pendant vingt ans, lynché par la foule en 1672 pour sa politique pro-française ? La biographie de Mazarin serait ainsi une sorte de miroir positif tendu à la mémoire de l’homme politique assassiné, dont Keunen aurait pu suggérer l’idée à Van der Aa.
6 STCN permet d’identifier également une biographie croisée de Richelieu, Mazarin et Colbert, cf. STCN 241548802
7 STCN 104820322
8 STCN 318190435
9 Antoine Aubery, L’histoire du cardinal Mazarin, Paris, veuve Cramoisy, Amsterdam, George Gallet, 1695, p. 2.
10 Het Leven en Bedryf… op. cit., p. 1.
11 Antoine Aubery, op. cit. t . I, p. 48 ; Het Leven en Bedryf… p. 24.
12 Elpidio Benedetti, Raccolta di diverse memorie per scrivere la vita del cardinale Giulio Mazarini Romano… Lyon, Giovanni Vanert, c. 1661. Un exemplaire à la Bibl. Mazarine, M 15100.
13 Sur ce personnage, voir les études récentes de Yuri Primarosa, Elpidio Benedetti (1609-1690). Committenza e relazioni artistiche di un agente del re di Francia nella Roma del Seicento. Torino, Fondazione 1563 per l’arte e la cultura, 2018 et « Elpidio Benedetti, agent de Mazarin à Rome : une recherche en cours », actes du colloque international Mazarin, Rome et l’Italie, 10-13 mai 2017, Paris, Bibliothèque Mazarine et École nationale des chartes, 2022.
14 Selon VD17, il s’agirait d’une fausse adresse, l’édition serait en réalité l’œuvre d’Abraham Wolfgang à Amsterdam (VD17 12:643231K)
15 STCN 852001592
16 STCN 037923366
17 Antoine Aubery, op. cit. t. II, p. 70.
18 Sur cet artiste, voir la notice du Nederlands Institut voor Kunstgeschiedenis : l’https://rkd.nl/artists/51459
19 Het werk van Jan en Casper Luyken door P. van Eeghen met medewerking van J. Ph. Van der Kellen… Amsterdam, Frederik Muller & Co, 1905.
20 Het leven…, op. cit., t. I, p. 43.
21 La croix de l’ordre du Saint-Esprit comporte normalement 4 branches.
22 Het leven en bedryf… t. I, p. 348-349.
23 L’auteure remercie Stéphane Haffemayer de lui avoir suggéré cette hypothèse, confortée ensuite par l’analyse du texte. Pour une analyse plus approfondie de cette séance du Conseil, voir la communication de S. Haffemayer dans ce même numéro.
24 Het leven… op. cit., t. II, p. 135.
25 Joëlle Garcia, Les représentations gravées du cardinal Mazarin au xviie siècle. Paris, Klincksieck, 2000.
26 1,3 almanachs par an pour la période 1610-1660, contre 10 almanachs par an entre 1661-1715, d’après Maxime Préaud, Les effets du soleil : almanachs du règne de Louis XIV : XVIIe exposition de la Collection Edmond de Rothschild, [Paris], Musée du Louvre, du 19 janvier au 17 avril 1995, Paris, Réunion des musées nationaux, Musée du Louvre, Bibliothèque nationale de France, 1995, p. 8. Les almanachs du règne personnel ont fait l’objet d’un répertoire du même auteur : Louis Le Grand, la terreur et l'admiration de l'univers : les almanachs muraux publiés à Paris sous le règne personnel de Louis XIV (1661/1662-1715/1716), Paris, Bibliothèque Nationale de France, Paris, Le Passage, New-York, 2023.
27 Franckrycks Kercklijcke en Weereldijcke Staet) publiée à Amsterdam en 1684 (corriger les fautes de frappe dans le titre, signalisées en jaune) : STCN 85016771X ; un exemplaire se trouve à la BnF, 8-LD175-7.
28 Den grooten Mazarin, ofte Kortgeestigh discovrs over't leven van [...] Julius Mazarinus, à Delft chez C. Hendricksz : STCN 831752483
29 Het Leven en Bedrijf van de ed : heer cardinal Julius Mazarinus… Amsterdam, Johannes van den Bergh, 1661.
30 STCN référence deux éditions de la même année, notamment STCN 880057238 et STCN 094855331
31 Isaure Boitel, L'image noire de Louis XIV : Provinces-Unies, Angleterre (1668-1715). Ceyzérieu, Champ Vallon, 2016.
32 I. Boitel, op. cit., p. 94 et suiv.
33 I. Boitel, op. cit., p. 9. Sur les journaux aux Pays Bas, voir Arthur der Weduwen, Dutch and Flemish newspapers of the seventeenth century, 1618-1700. Leiden : Brill, 2017.
34 Une analyse statistique de la production annuelle peut être réalisée à partir du STCN, qui révèle un accroissement des publications ayant pour sujet l’histoire de France dans le dernier quart du XVIIe siècle, avec un pic de production dans la décennie 1680. L’auteure remercie Joran Proot pour cette nouvelle piste et les analyses qu’il lui a fournies.
Revue du GRHis, n° 2, 2026
URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/193.html.
Quelques mots à propos de : Florine Lévecque-Stankiewicz
Bibliothèques Mazarine & de l’Institut de France
