Les mazarinades et l'international, n°2, octobre 2026

Comité scientifique

 

-       Amstutz Delphine, maître de conférences en Littérature française du XVIIesiècle, faculté des Lettres de Sorbonne Université/ Cellf UMR 8599.

-       Bilis Hélène, professor of French, Wellesley College.

-       Curelly Laurent, professeur des Universités en littérature et civilisation anglaises du XVIIe siècle, Université de Haute-Alsace.

-       Deguin Yohann, maître de conférences en littérature française du XVIIesiècle.

-       Esteban Estríngana Alicia, T.U. de Historia Moderna, Universidad de Alcalá.

-       Górzyński Sławomir, professeur à l’Université d’Opole.

-       Haffemayer Stéphane, professeur d’Histoire moderne, Université de Rouen-Normandie, GRHis (UR 3831).

-       Herrmann Frédéric, maître de Conférences en Études Anglophones, Université Lumière Lyon 2, UMR 5206 Triangle.

-       Junot Yves, maître de conférences en Histoire moderne, Université Polytechnique Hauts-de-France, Valenciennes

-       LaPorta Dr Kathrina, Dépt. Français, Université de New York, États-Unis.

-       Loysen Kathleen, Associate Professor of French & Chair Department of Global Cultural Studies, Montclair State University.

-       Malinowski Teresa, docteure en histoire, chercheure rattachée au Mémo (Université Paris Nanterre).

-       Matsumura Takeshi, professeur à l’Université de Tokyo.

-       Poncet Olivier, professeur d'Archivistique, diplomatique et histoire des institutions de l'époque moderne, École nationale des chartes.

-       Poumarède Géraud, professeur des Universités en Histoire moderne, Sorbonne Université.

-       Proot Joran, Dr., Cultura Fonds (Dilbeek)/Sint Lucas Antwerpen.

-       Steinberger Deborah, professor of French and Comparative Literature, University of Delaware.

-       Teyssandier Bernard, professeur des universités en Littérature française des XVIeet XVIIesiècles, Université de Reims.

-       Tsimbidy Myriam, professeur de littérature du XVIIe siècle à l’université Bordeaux Montaigne, équipe Plurielles (UR24142).

-       Tylus Piotr, professeur de philologie romane à l'Université Jagellone.

IV. Discours externes

Libelles sans frontières : mazarinades et (fausse) traduction

Bruno Tribout


Texte intégral

Introduction

1On ne peut étudier les mazarinades sans tenir compte de leur dimension internationale. La contextualisation des pamphlets dans le cadre des rivalités entre puissances européennes, le rôle d’acteurs transnationaux (imprimeurs-libraires, collectionneurs, réseaux de correspondants) dans la fabrication et la diffusion des textes, la constitution de fonds à l’étranger constituent des objets de recherche depuis longtemps travaillés par la critique1 et que l’on continue d’interroger aujourd’hui, comme en témoigne le présent volume. Mais la traduction, qui représente une des manifestations de l’international dans ce corpus, n’y a guère été étudiée. Et pour cause, dira-t-on : il a été très majoritairement produit en français. Parmi les 5 500 mazarinades (et sans doute davantage), les textes écrits ou traduits en langue étrangère sont peu nombreux2. Même les mazarinades authentiquement imprimées à l’étranger le sont, pour la plupart, en langue française3. On trouve certes des textes français traduits en d’autres langues, mais ce sont essentiellement des pièces gouvernementales ayant un caractère officiel4. S’il existe bien quelques pamphlets en langue étrangère qu’une traduction permet d’enrôler dans les polémiques frondeuses, notamment des textes suscités par les guerres civiles anglaises5, il s’agit de cas exceptionnels. Dans le corpus des mazarinades, la traduction authentique apparaît donc limitée à des types de textes et de contextes spécifiques. Or cette part restreinte des véritables traductions a eu tendance à détourner notre attention critique d’un autre ensemble de textes qui leur sont proches en apparence : les fausses traductions. Nous nous y intéresserons ici, en nous penchant, dans le cadre limité de cette contribution, sur quelques pamphlets qui nous ont paru représentatifs d’un corpus qui reste d’ailleurs à cartographier de manière systématique. À travers leur titre et leur paratexte notamment, ces textes se présentent généralement comme d’authentiques traductions. Pour constituer notre échantillon, il a donc fallu vérifier le caractère fictif de ces prétentions pour éliminer les traductions véritables et ne retenir que les textes qui en imitent les caractéristiques. Pour ce faire, nous avons croisé, d’une part, les informations disponibles sur l’histoire des textes et, d’autre part, les éléments autoréférentiels au sein des pamphlets, en premier lieu la mention de sources supposées. Ces données permettent d’inscrire les textes retenus dans l’univers fictionnel. Or cette catégorie d’écrits que nous nommerons pseudo-traductions pose un problème méthodologique. Nous ne pouvons l’éclairer grâce aux outils critiques développés par la traductologie, car elle nous confronte, par jeu, à un texte cible imaginaire, sans texte source. En outre, la pseudo-traduction ne donne pas prise aux approches de type linguistique, comme celles employées pour aborder les mazarinades patoisantes6. Elle ne se prête pas non plus aux analyses génériques, que l’on a mises à profit dans le cas du latin, par exemple, au sujet de l’épigramme ou des parodies liturgiques, genres pour lesquels la traduction répond de façon normée à des prescriptions poétiques7. Si elles se nourrissent parfois de ces régulations, les pseudo-traductions ne le font que de manière détournée, à la faveur de réappropriations ludiques et de renversements satiriques, caractéristiques communes à un grand nombre de mazarinades. Aussi leur spécificité se trouve-t-elle ailleurs. Offrant de nouveaux outils à l’écriture pamphlétaire, elles cherchent à capter et à exploiter les discours contemporains concernant le statut particulier des textes traduits ainsi que les problèmes posés par la pratique traductive. C’est donc vers les usages agonistiques des formes et des savoirs de la traduction que nous nous tournerons pour tâcher d’éclairer ces objets ambivalents. Pour ce faire, à titre exploratoire, nous évoquerons d’abord la façon dont les fausses traductions utilisent les paramètres singuliers de l’énonciation traductive. Nous nous pencherons ensuite sur la manière dont elles exploitent la réflexion contemporaine sur la traduction et sur les langues modernes. Enfin, nous aborderons la façon dont elles fabriquent et instrumentalisent un point de vue exogène sur la situation intérieure de la France pendant la Fronde.

Usages agonistiques de l’énonciation traductive

2Toute traduction, on le sait, repose sur une situation d’énonciation particulière, puisqu’elle suppose un dédoublement de la voix auctoriale, engageant simultanément celle de l’auteur et celle du traducteur. Les pamphlétaires se saisissent de cette spécificité pour servir leurs fins polémiques. Le pastiche du paratexte des traductions véritables, habituellement destiné à accréditer la compétence du traducteur et la fidélité du texte d’arrivée, est souvent l’occasion d’investir de façon ludique cette double énonciation. C’est ce que l’on observe dans un libelle paru pendant le blocus de Paris, intitulé Lettre du sieur Mazarini au cardinal Mazarin son fils, de Rome du 25. octobre 1648. Tournee d’italien en francois par le sieur de Lionne. Avec la response du cardinal Mazarin à son père8. Le pamphlétaire se plaît à imaginer Hugues de Lionne, protégé de Mazarin et secrétaire des commandements de la reine, contraint de servir de truchement à un père mécontent de son fils. Le pamphlet s’ouvre sur ce préambule :

Cette lettre avec la response qui suit, a été trouvée par un homme de condition dans une assemblée d’honnestes gens, d’où le Sieur de Lionne, Secretaire de son Eminence et de la Reine, venoit de sortir apres avoir monstré le tout au Maistre de la maison en particulier ; C’est à dire les originaux en Italien et la version. Il faut que par mesgarde il ait laissé tomber la version, car il l’a cherchée beaucoup de fois chez cet homme-là du depuis, mais il ne l’a sceu trouver qu’apres que celuy qui l’a amassée en eust fait une coppie bien collationnée à l’original9.

3Nous avons ici affaire à ce qu’on pourrait nommer un récit de traduction. Celui-ci joue, certes, sur les conventions du récit de publication romanesque, notamment sur la topique du manuscrit trouvé, mais il ne s’agit pas d’une simple variation sur ce lieu commun. Le préambule du libelle permet d’asseoir l’autorité du texte prétendument traduit en présentant non seulement un récit vraisemblable du parcours qui a mené à son impression, mais aussi en s’appuyant sur une double caution, celle de la conformité scribale de la copie (française) par rapport à l’original (français) et celle de la fidélité linguistique de la version (française) par rapport à l’original (italien). Jouant avec le lecteur, ce récit superpose ainsi deux acceptions du terme « original », l’une topique dans l’univers fictionnel du manuscrit trouvé, l’autre spécifique à la pratique de la traduction. L’autorité du texte est d’ailleurs confortée par les compétences du traducteur (secrétaire du Cardinal) et par la qualité du public pris à témoin (« une assemblée d’honnestes gens »). Ce faisant, le récit de traduction mobilise de façon ludique une double auctorialité fictive, celle du père de Mazarin et celle de Lionne, dont le rôle dans l’élaboration du texte est délibérément mis en avant. Or ces deux voix superposées constituent un des ressorts comiques du pamphlet. Entre elles, en effet, s’instaure un décalage plaisant. Une des fonctions premières du récit introductif est de rappeler à l’esprit du lecteur cette situation d’énonciation particulière. C’est à travers la plume de Lionne que Mazarin se fait dire en français, par exemple :

Souvenez-vous je vous prie, mon fils, que vous n’avez jamais beaucoup estudié, & que vous n’estes pas parvenu à une si haute fortune par la capacité de vostre esprit, que ce n’a esté que par l’heureuse rencontre du Cardinal de Richelieu, qui vous a elevé & mis en sa place, aussi tost pour augmenter sa reputation que pour vous faire plaisir […]10.

4L’auctorialité fictive est donc partagée de manière improbable entre deux scripteurs occupant des places antithétiques, entre l’ascendant naturel d’un père scandalisé par la conduite de son fils d’une part et, d’autre part, la sujétion politique intéressée d’un « sous-ministre », qui doit pourtant servir de canal à la critique paternelle. La situation de (ré)énonciation spécifique aux fausses traductions permet ainsi de revisiter les lieux communs des mazarinades en les parant d’une ironie nouvelle et d’une efficacité polémique accrue.

5Jouant sur cette double énonciation fictive, les pages de titre des pseudo-traductions tendent à mettre en avant le nom des auteurs et des traducteurs, à rebours de l’anonymat répandu dans les mazarinades. Parmi les noms qui semblent spécialisés dans la traduction, certains sont attestés, d’autres non, d’autres encore (et ils sont sans doute majoritaires) ont une base référentielle incertaine. On peut se demander d’ailleurs si les patronymes employés ici n’acquièrent pas parfois une autonomie éditoriale, incarnant la figure du traducteur imaginaire, suivant un dispositif évoquant les fausses adresses d’imprimeurs-libraires. Prenons l’exemple du poète Pierre du Pelletier, ami de Colletet, de Tristan L’Hermite, de l’abbé de Marolles, ou du moins prompt à leur dédier ses vers11. Il mit ses talents de versificateur au service de la première Fronde, publiant notamment Les entretiens burlesques de Me. Guillaume le savetier12, imprimé, d’après Hubert Carrier, par la veuve d’André Musnier, chez qui le poète avait publié Le Martire couronné avant la guerre civile. Rien n’indique que Du Pelletier ait pratiqué la (véritable) traduction13. Pourtant, qu’il soit ou non l’auteur de ces pièces en prose, son nom est accolé à deux traductions prétendues de l’anglais, également sorties de l’officine des Musnier et qui se font écho, d’une part la Lettre d’un millors d’Angleterre, ecritte à la reyne regente, à Sainct Germain en Laye. Sur les affaires de France & d’Angleterre. Traduite par le sieur Dupelletier14 et, d’autre part, la Lettre d’un prince anglois envoyée à la reyne d’Angleterre sur les affaires présentes du royaume pour l’attentat commis en la personne de son mary. Traduite par le sieur du Pelletier15. Faut-il voir également Pierre Du Pelletier derrière les initiales « P. D. P. » qui figurent sur les pages de titre d’autres pseudo-traductions, avec des variantes comme dans cette Lettre d’un gentil-homme italien à un françois, son amy, sur l’enlevement du Roy tres-chrestien, traduite par P. D. P. Sieur de Carigny16, un nom qui, sous cette forme, n’est attesté que durant le blocus de Paris, essentiellement sous les presses des Musnier17 ? S’agit-il d’un patronyme récupéré ou fabriqué par un groupe d’imprimeurs pour signaler une catégorie de textes, les rendre reconnaissables et, partant, mieux les faire vendre ? D’autres initiales semblent avoir rempli cette fonction, comme celles de « J. R. », traducteur aux multiples talents linguistiques, latins et algonquins18. L’utilisation d’anagrammes, qui contribuent de même à ce jeu publicitaire, autorise parfois des hypothèses plus précises sur l’identité des faux traducteurs, même si les données biographiques restent parcellaires, comme pour Rozard, pamphlétaire prolixe durant le blocus de Paris, qui signe souvent « H. R. Dazor », notamment une traduction imaginaire « d’italien en françois19 ». Au demeurant, il n’était pas rare que soient exploités à des fins commerciales des patronymes connus, dont on prétendait parfois cacher le nom sous le voile d’initiales transparentes afin d’attirer le lectorat sans s’exposer. On pourrait ainsi rapprocher la lettre déjà mentionnée du « sieur Mazarini », « tournee d’italien en francois par le sieur de Lionne », de textes comme l’Apologie ou deffence du cardinal Mazarin, traduite ou imitée de l’italien de L.20. À travers ces jeux de piste conçus pour interpeller le lecteur, on observe, en outre, que le traducteur imaginaire possède un ethos particulier que l’invention pamphlétaire met en avant pour faire rire, mais aussi pour faire vendre : les pamphlets exhibent volontiers des noms de professionnels des lettres aux compétences reconnues (auteurs publiés, secrétaires patentés, ambassadeurs ou truchements versés dans les langues étrangères), afin de capitaliser sur ce qu’on pourrait nommer la fable du traducteur21. En outre, le fait d’utiliser sur la page de titre des libelles un patronyme représentant, pour ainsi dire, la « fonction-traducteur » permet d’inscrire ces derniers dans une série, dans une pratique pamphlétaire spécifique et identifiable. On peut penser alors que l’énonciation dédoublée de la fausse traduction prolonge le jeu habituel des libelles sur l’anonymat et le pseudonymat22, donnant aux pamphlétaires la possibilité de prendre de nouveaux masques pour tromper d’éventuelles poursuites, mais aussi pour fidéliser leur lectorat.

6Enfin, la double énonciation fictive exploitée par les libellistes permet de construire de façon ludique des textes de nature ambivalente, à l’instar des véritables traductions, où il n’est pas rare de voir intervenir une forme de tension, voire de rivalité, entre la voix de l’auteur et celle du traducteur. Penchons-nous sur cette Lettre d’un millors d’Angleterre, ecritte à la reyne regente, que nous avons évoquée plus haut :

Vostre Majesté souffrira s’il luy plaist que je luy dise avec toute sorte de respect & de franchise, ce que je pense des troubles de son Royaume. L’extresme passion que j’ay toujours euë pour la France, fait que j’en parlerois, la langue avec assez de neteté pour exprimer les sentimens de mon cœur : mais je pense qu’il se treuvera quelque fidelle François qui prendra le soin de la traduire23.

7À travers cette mise en abyme facétieuse, le texte thématise la question de la fidélité tant d’un point de vue linguistique qu’idéologique : c’est en effet à un « fidelle François » qu’on destine ce travail de version. Le pseudo-traducteur endosse alors non sans malice ce rôle qu’il s’est lui-même donné, en transcrivant des propos qui semblent émaner davantage des frondeurs parisiens que d’un milord anglais. Il souligne ainsi un double message adressé à Anne d’Autriche, à savoir « que toute la France ayme le Roy vostre Fils, & que Paris peut subsister long-temps sans incommodité, quoy que l’on vous ayt fait entendre le contraire24 ». Dans une autre missive fictive, la Lettre d’un prince anglois envoyée à la reyne d’Angleterre, où la perspective est donc supposée toute insulaire, le zèle patriotique du pseudo-traducteur perce plus clairement encore sous la voix de l’auteur étranger imaginaire : « S. Denis, lit-on par exemple, est tout plein de monumens où sont enfermez de grands Monarques qui furent les demy-Dieux de leurs courtisans, & la crainte de leurs adversaires25 ». La voix du « prince anglois » semble ici étouffée par celle du traducteur fictif, créant un effet d’interpolation par rapport au texte source imaginaire. Cette stratégie permet de mettre en valeur le loyalisme monarchique des frondeurs assiégés, qui contraste avec la fureur tyrannicide des révolutionnaires anglais. On retrouve un tel procédé dans la Lettre de consolation envoyée dans les Champs Élisées, au sultan Hibraïm, par le sultan Mehemet, son fils, une autre pièce datant du blocus de Paris. Celle-ci évoque l’assassinat du sultan Ibrahim Ier par ses janissaires (1648), mis en parallèle avec l’exécution de Charles Ier, pour servir d’avertissement aux puissants exerçant une autorité perçue comme tyrannique26. Aveugle à ces considérations, la conduite de Mehmed IV prolonge celle d’Ibrahim Ier, et le texte supposément « traduit de la langue turquesque en françois » détaille la pompe du couronnement du nouvel empereur : « en ce triomphe27 », par exemple, les fauconniers à cheval qui accompagnent Mehmed IV sont décrits comme n’ayant « rien de remarquable que la ridicule façon de leurs bonnets28 », une optique attribuable au truchement plutôt qu’au sultan, et qui laisse finalement paraître à nue la voix du pamphlétaire, critique envers le cérémonial du Grand Turc, mais aussi, plus fondamentalement, envers le type de pouvoir qu’il incarne. Les pseudo-traductions exploitent ainsi une double énonciation imaginaire pour créer avec humour des formes d’interventions intempestives du traducteur à portée politique et idéologique. Ces traces fictives du travail de la langue reprennent, en les exagérant, des stratégies bien attestées chez les traducteurs contemporains, notamment celles utilisées par les tenants des « belles infidèles » pour pallier ce qu’ils percevaient comme une trop grande « servitude » par rapport au texte source. L’imitation pastichante des pratiques de la traduction véritable engage ainsi une approche ludique, tout en servant le combat pamphlétaire.

Exploitations pamphlétaires du métadiscours de la traduction

8La fausse traduction met également en scène les problèmes linguistiques auxquels sont confrontés les traducteurs authentiques. Les libelles convoquent alors, de manière plus ou moins explicite, les discours théoriques produits par les contemporains pour orienter ou encadrer le travail du traducteur. Ils s’en saisissent dans un esprit facétieux, de connivence avec leur lectorat mi-savant, mi-mondain, bien informé des débats associés aux pratiques traductives. En témoigne notamment une pièce datant du blocus de la capitale, la Lettre déchiffrée d’un mazariniste a Mazarin, trouvée entre S. Germain et Paris, & traduite d’italien en françois. Sur le mariage du Parlement avec la ville de Paris29. Remotivant plusieurs éléments topiques des préfaces de traduction, ce texte s’ouvre sur une adresse au lecteur d’autant plus intéressante qu’elle compare deux formes de travail sur la langue, la transcription mécanique d’une lettre chiffrée d’une part et, d’autre part, la traduction entre langues vernaculaires :

Amy Lecteur, la piece dont je te fay present, toute imparfaite qu’elle est, m’a cousté deux efforts, dont le moindre estoit capable de lasser la foible industrie de mon esprit, qui n’est pas des plus laborieux. L’un de déchiffrer une Lettre assez longue, escrite en caracteres inconnus ; et l’autre de la traduire d’une Langue estrangere en la nostre. Le succez du premier me contente assez. Mais celuy du second ne sçauroit te satisfaire si peu qu’il ne me satisfasse encore moins. Et si je n’eusse esté puissamment sollicité de te donner dequoy te divertir, te faisant part d’une piece qui n’a rien de bon que la nouveauté, j’en fusse demeuré à la moitié de ma lice, tellement je me sentois dégousté de ce bizarre travail30.

9Non seulement cette lettre réinvestit l’ethos particulier du traducteur, par le biais de la posture d’humilité qui lui est nécessaire face à l’impossibilité quasi constitutive de sa tâche singulière (« ce bizarre travail »), mais on trouve ici l’écho des réflexions théoriques contemporaines sur la nature et les difficultés de la traduction. À travers la reconnaissance de l’idiosyncrasie des langues modernes se posait en effet le problème de l’équivalence entre les systèmes linguistiques, appelant divers compromis entre la lettre et l’esprit, entre la nécessité de bien traduire et celle de bien écrire, entre une traduction qu’on peut qualifier de libre d’un côté (prisée notamment par Méziriac, Godeau, Perrault d’Ablancourt) et, de l’autre, la volonté d’établir des règles pour une traduction alliant fidélité et élégance (comme chez Antoine Le Maistre, Lemaistre de Sacy, Huet ou le grand Arnauld)31. Dans cette Lettre déchiffrée, l’« avis au lecteur » ne fait certes pas œuvre théorique, mais il évoque de biais des questions alors débattues tant par les savants que par les auteurs de l’époque. Il fait fructifier de façon ludique la métaphore traductive du déchiffrement, renvoyant dos-à-dos transcription et traduction, lecture et interprétation.

10Cette dichotomie permet aussi de poser le problème des limites de la traduction. En ce sens, dans plusieurs pamphlets, les pseudo-traducteurs soulignent l’altérité radicale de leur matériau imaginaire, en prétendant conserver certains termes culturels de la langue source supposée, avant de les gloser en français. Dans la Lettre de consolation envoyée […] au sultan Hibraïm, on peut lire ainsi : « J’estois suivy de mon Celictar ou Porte-espée, de mon Chaonuadar, ou Porte-manteau, & de mon Requiptar ou teneur d’Estrié32 ». Il ne s’agit pas (ou pas seulement) d’une pratique de l’exotisme, de la couleur locale. L’immixtion, dans la fausse version française, d’une langue étrangère renvoyant à une altérité culturelle marquée permet au pamphlétaire de représenter matériellement, de donner littéralement à entendre le champ d’application de son argument. Car il est question de souligner le rejet universel des gouvernements de type tyrannique dans ces années 1648-1649, Mazarin étant superposé dans ce texte aux figures de Charles Ier et du sultan Ibrahim. Dans une optique comparable, certains libellistes font mine de se heurter à la résistance de leur texte source imaginaire :

Si je n’ay rien touché à deux ou trois endroits, dit ainsi le traducteur de la Lettre déchiffrée d’un mazariniste a Mazarin, c’est parce que ce sont especes de quolibets, qui ne sçauroient passer d’une Langue en l’autre, sans un notable déchet de leur grace, qui n’est autre que celle de leur idiome : car chaque Langue a les siennes33.

11On trouve ici une réappropriation ludique du discours de maints grammairiens et auteurs de l’époque sur l’idiosyncrasie des langues vernaculaires, chacune possédant son génie propre. Celui-ci se manifeste tout particulièrement dans les tournures idiomatiques, les expressions, les » quolibets34 », qui posent la question de l’intraduisible. Il arrive qu’il faille renoncer à traduire, en hommage au génie de la langue source. Or, loin de ces débats linguistiques, la prétendue stratégie de valorisation de la langue italienne adoptée par le traducteur fictif de la Lettre déchiffrée va surtout permettre de renforcer l’efficacité de la charge polémique contre Mazarin, cloué au pilori dans une série de proverbes, comme dans cet exemple :

Et si vostre Eminence veut suivre mon conseil, plutost que la maxime Chi ben sta non si move, que vos flateurs vous preschent, & qui n’est plus de saison : elle ne songera plus qu’au choix d’une bonne retraite, à plier bagage, & décamper sans trompette ; considérant que ce n’est plus à sa faveur, comme cy-devant, mais à sa vie qu’on en veut maintenant dans un Estat où vous avez autant de mortels ennemis, que son Roy de fidèles sujets35.

12Ce n’est donc nullement pour éviter » un notable déchet de leur grace » ou par peur de heurter les oreilles françaises en versant dans une « façon de parler basse & triviale » que le scripteur n’a pas voulu traduire les « quolibets » de l’original imaginaire. On a feint de conserver de telles expressions (d’ailleurs transparentes) en italien pour faire le procès de l’Italien, pour souligner le rejet de Mazarin comme étranger, en jouant sur l’italianophobie typique des libelles du temps. Suspendant momentanément la fiction de traduction, le pamphlétaire juxtapose d’ailleurs aux proverbes italiens censément intraduisibles plusieurs expressions bien françaises (« plier bagage », « décamper sans trompette ») : si un texte source avait existé, on aurait pu s’attendre à les lire dans la langue de départ, suivant la stratégie adoptée pour les maximes italiennes. Ces incohérences apparentes et l’énonciation instable qui les accompagne sont destinées à rendre visibles les ficelles qui ont servi à fabriquer le texte. Elles participent à l’humour de cette pièce et font partie des figures de l’invention pamphlétaire liée aux pseudo-traductions. Ainsi, la récupération ludique des discours savants sur le génie des langues et sur les problèmes de traduction contribue à l’efficacité de ces libelles, tout en promouvant un point de vue décentré sur la politique française. Nous aimerions, pour finir, évoquer les usages polémiques de ces jeux d’optique que la fausse traduction permet de mettre en place.

Instrumentalisations polémiques de l’optique traductive

13La pseudo-traduction, nous l’avons vu, suppose la fiction d’un texte source produit dans des conditions différentes de celles du lectorat français qui vit la Fronde de l’intérieur : elle permet d’importer un regard autre dans l’espace pamphlétaire, mais aussi de capter et de détourner à des fins polémiques un ensemble de représentations et de savoirs concernant l’étranger. Tel est le cas, notamment, de la théorie du caractère des nations, d’ailleurs fréquemment exploitée dans les mazarinades. Celle-ci est utilisée, par exemple, dans la lettre du « sieur Mazarini » au cardinal-ministre, son fils :

Vous devriez vous souvenir de la reflexion que je vous ay fait faire cent fois depuis que vous estes aux bonnes graces de la Reyne de France, de la fin honteuse & tragique du Marquis d’Ancre, & que nous avons des qualites naturelles, qui sont incompâtibles avec les François, qui sont naturellement libres & francs. Vous devez tascher de corriger par la vertu les mauvaises inclinations que nous sucçons avec le laict de nos nourrices, & [v]ous abstenir de tout ce qui nous peut faire croire fourbe & trompeur, avec d’autant plus de soin que vous estes parvenu à une fortune inesperée36.

14Argument récurrent des mazarinades, la mauvaise foi de Mazarin acquiert ici un surcroît de puissance polémique, non seulement parce qu’elle est présentée par le biais du caractère des nations, mais parce que la pseudo-traduction opère un renversement de point de vue par rapport à la mise en œuvre habituelle de ces lieux communs. La traduction imaginaire vient en effet offrir une caution à la fois familiale et nationale, une confirmation de l’intérieur, une sorte de preuve par l’expérience du caractère « fourbe & trompeur » du ministre et, par extension, de la validité de la théorie du caractère des nations. En somme, le discours depuis l’étranger se transforme paradoxalement en critique de l’étranger.

15En outre, de nombreux libelles utilisent l’imaginaire de la traduction pour procurer au lecteur ce qu’on pourrait appeler une expérience de décentrement, fabriquant un point de vue exogène par rapport auquel réévaluer la crise politique française. Aussi la fausse traduction est-elle souvent greffée sur d’autres genres proposant un éloignement dans le temps ou l’espace, y compris l’espace utopique ou merveilleux. On peut penser, en ce sens, au genre du miracle et de la merveille, revisité de façon ludique dans cette Harangue prononcée devant le roy d’Espagne, par un enfant de trois ans & sept mois. Traduitte par un hermite, & mise en anglois, françois et italien37, libelle qu’on pourra comparer avec les événements merveilleux relatés dans la Lettre curieuse envoyée de Rome à Cologne au cardinal Mazarin par ses nièces, surprise en chemin, traduite d’italien en français par L. S. F. S. N. D. P. E. L.38. La fausse traduction tire également profit de l’écriture utopique, comme dans ce pamphlet de 1649 intitulé L’arrivee des ambassadeurs du royaume de Patagoce et de la Nouvelle France. Ensemble ce qui s’est passé à leur voyage, avec des remarques curieuses. Traduit par le sieur J. R.39 :

Dans mon pays de Patagoce, c’est un lieu tellement voluptueux & delectable, qu’on ne peut en trouver un semblable : je suis venu en ce climat pour en dire les particularitez. Les superbes edifices y sont si communs, qu’ils ne laissent point de terre labourable, qui sont si fecondes que les grains y viennent sans semer ; de tous costez les Estangs s’estendent, qui produisent des Poissons comme des Elephans. Les plaines surmontent les ormes, qui produisent des rubis & des perles. Les violettes, le myrrhe & toute sortes de fleurs odoriferantes, rendent une odeur suave dans les Jardins. Le Laurier espais de feuilles garanty les hommes des ardeurs du Soleil. Ces plantes ont une telle vertu, qu’elle [sic] guerissent les playes incurables, & n’y a aucune regle de Medecin si souveraine. On fait courir le bruict en cét admirable Royaume, que Mazarin y veut venir, pour faire la recolte de tous nos revenus, ayant perdu son credit dans ce vaste Royaume de France, & moissonné tous ces [sic] biens. Mais il sera le mal venu ; car nous avons des vegetables mortiferes destinées pour les gens de la sorte40.

16Ce libelle offre un contraste saisissant entre un locus amoenus qui recycle les codes de l’utopie d’un côté et, de l’autre, la crainte de « cette venuë Mazarine », promesse d’une destruction totale de la « Patagoce », car le ministre « feroit porter le deüil à l’air », à la terre et à la mer41. D’autant que, de part et d’autre du voyage, les visions utopiques et dystopiques se dédoublent et se répondent : arrivés en France, les ambassadeurs de Patagoce découvrent en effet « le plus beau Royaume », mais un royaume tenu dans les fers par Mazarin, « un si abominable homme », « un monstre tres formidable », « le plus grand Tyran »42. L’expérience utopique, c’est donc aussi ce que pourrait être la France sans Mazarin. Faire voir les guerres civiles françaises depuis un ailleurs imaginé grâce au prisme de la pseudo-traduction permet de démultiplier la puissance d’interpellation du pamphlet.

17Enfin, la traduction fictive offre la possibilité de prétendre s’arracher au jeu des factions pour fournir un regard extérieur à la scène polémique française, un regard bienveillant et plus ou moins dépassionné. Dans le cadre d’une écriture agonistique, il s’agit bien entendu d’une neutralité feinte, mais l’imaginaire de la traduction a néanmoins partie liée avec l’ambition affichée des libelles de dire vrai. Le jeu d’optique revêt alors une dimension éthique. Ainsi, tel pamphlétaire peut, grâce à la fausse traduction, proposer une explication à la prolongation de la guerre franco-espagnole dans cette Lettre escrite de Madrid, par un gentilhomme espagnol, a un sien amy, par laquelle il luy descouvre une partie des intrigues du cardinal Mazarin. Traduitte de l’espagnol en francois43. Ce libelle imagine la teneur des discours de Mazarin aux ministres espagnols, à savoir :

qu’il ne jugeoit pas à propos de conclure la Paix, que le temps n’en estoit pas encore venu, parce qu’ils y recevroient une perte trop notable, qu’il feroit en sorte avant la Majorité de vostre Roy, que nous reprendrions à peu de frais toutes les Places que nous avions perduës, & cependant qu’il donneroit bon ordre que vos Armées ne fissent aucun progrès, & que pour cét effet il ravageroit tellement le dedans du Royaume, qu’il ne pourroit que difficilement se remettre44.

18La défamiliarisation procurée par l’énonciation étrangère et par la traduction fictive forme le cadre de cette politique-fiction qui reprend les principes de l’histoire secrète, cherchant, derrière les faits avérés, les ressorts cachés de l’histoire, en l’occurrence les raisons de la poursuite du conflit entre la France et l’Espagne. Comme dans l’histoire secrète, on trouve au cœur du pamphlet l’ambition de faire accéder le lecteur à la vérité. Et c’est bien généralement la capacité à dire vrai qui fait l’attrait de l’étranger dans les traductions fictives, comme le montre encore cette pièce dont le titre résume le programme : Lettre d’un gentilhomme romain à un François. Contenant les discours que tiennent les politiques estrangers du gouvernement de la France ; & comme ils connoissent que ses afflictions ne proviennent que des trahisons de ses Ministres. Nouvellement & fidellement traduite d’italien en françois45. Parce qu’il s’exprime prétendument depuis l’étranger et dans une autre langue, l’auteur de cette lettre peut en effet parler « avec [s]a liberté accoustumée », une liberté déliée des pressions politiques qui s’exercent sur les sujets du roi dans une France « trahie par ceux qui la gouvernent », lesquels travaillent à « revenir aux maximes de la derniere Regence » et à « rendre les Espagnols Arbitres de leurs Conseils »46. De sorte que, conclut l’auteur de cette lettre fictive, « il seroit à craindre que cét esprit universel de sedition, qui commence d’agiter tous les Peuples de la terre contre leurs Souverains ne se glissât en France, & quelque affection que vostre Nation ait toujours euë pour l’Estat Monarchique, elle ne changeast de Gouvernement47 ». Dans une sorte de circularité, qui nourrit le plaisir du texte et l’efficacité polémique, le discours depuis l’étranger ramène donc ultimement à une vérité politique intérieure.

Conclusion

19Les pseudo-traductions constituent un angle mort de l’étude des mazarinades. Occultées par les traductions authentiques, qui engagent souvent des types de textes et de contextes spécifiques, les fausses traductions représentent, quant à elles, un phénomène transversal, dont l’inventaire reste à faire, mais qui est attesté à travers divers genres pamphlétaires et sur l’ensemble de la période frondeuse. Elles offrent aux libellistes des outils originaux permettant de mobiliser à des fins polémiques un espace international interprété à l’aune du combat frondeur. À travers elles, les auteurs de mazarinades exploitent avec ingéniosité des dispositifs textuels ainsi que des imaginaires linguistiques associés à la traduction. L’invention pamphlétaire tire profit de l’énonciation traductive pour mettre plaisamment en compétition les figures feintes de l’auteur et du traducteur. Elle investit de manière facétieuse les savoirs contemporains sur les possibles et sur les limites de la traduction. Elle se saisit par l’humour des points de vue étrangers que la traduction permet de faire circuler. En feignant d’occuper la place d’un témoin extérieur, en défamiliarisant par le rire la situation frondeuse, les libellistes donnent à leurs interventions polémiques un surcroît d’efficacité. Dans l’ensemble, les fausses traductions semblent d’ailleurs avoir rencontré un certain succès, qu’on peut mesurer en recoupant plusieurs types de témoignage. On observe qu’elles ont souvent connu divers états ou réimpressions48 et qu’elles prennent fréquemment place dans des recueils éditoriaux49. Tel le cas de la Lettre du sieur Mazarini abordée plus haut. Naudé l’évoque dans son Mascurat parmi les fausses lettres qui ont circulé50, et on en connaît au moins trois impressions différentes, y compris sous un autre titre, en plus de sa reprise en recueil51. En outre, cette pièce a connu un destin peu banal pour une fausse traduction : elle a fait elle-même l’objet d’une traduction véritable, parue dans l’hebdomadaire radical anglais The Moderate, fer de lance de l’opposition à la monarchie dans les années 1648-164952. Cette reprise nous renseigne sur la réception autant que sur le fonctionnement agonistique des fausses traductions. En dépit de leurs cultures politiques divergentes, les lecteurs de part et d’autre de la Manche devaient être sensibles à l’efficacité de ce pamphlet exposant une autorité tyrannique grâce à une translation du regard. Celle-ci constitue en définitive une caractéristique essentielle des pseudo-traductions comme outil polémique. En adoptant un point de vue excentré sur la politique française, l’optique transnationale des fausses traductions les disposait d’ailleurs à passer les frontières réelles, comme elles le faisaient des frontières imaginaires. Soulignons ainsi que vraies et fausses traductions appartiennent à des espaces poreux, dont les discours se nourrissent mutuellement et qu’on aurait tort d’opposer de manière trop rigide dans le champ des libelles. En dernière analyse, il nous semble donc que la connaissance des mazarinades pourrait tirer profit d’une étude systématique des formes prises dans ce corpus par la traduction fictive et véritable. Outre leur pertinence pour l’histoire du livre et de l’information comme pour l’histoire des représentations linguistiques, les questions posées par la traduction et la pseudo-traduction montrent l’intérêt qu’il y a, pour l’étude littéraire du corpus, à aborder les pamphlets de la Fronde sans se limiter aux approches rhétoriques et génériques souvent dominantes, puisque, de façon assez vertigineuse, les mazarinades instrumentalisent l’ensemble des pratiques discursives contemporaines.

Notes

1 Voir notamment Hubert Carrier, La Presse de la Fronde (1648-1653) : les mazarinades. La conquête de l’opinion, Genève, Droz, 1989, p. 469-476 et, du même, Le Labyrinthe de l’État. Essai sur le débat politique en France au temps de la Fronde (1648-1653), Paris, H. Champion, 2004, p. 359-376.

2 Ils ne reflètent pas la proportion des langues vernaculaires ou du latin dans la production imprimée de l’époque en France. À titre d’exemple, bien que le latin représente un quart de cette production, moins de 2% des mazarinades sont rédigées en cette langue. Voir Hubert Carrier, Les Muses guerrières. Les Mazarinades et la vie littéraire au milieu du xviie siècle, Paris, Klincksieck, 1996, p. 443-444.

3 Il s’agissait souvent de rentrer de façon détournée dans le circuit de la librairie en France ou de toucher un lectorat curieux des affaires du royaume, notamment issu du premier refuge huguenot. Voir Hubert Carrier, La Presse de la Fronde (1648-1653) : les mazarinades. La conquête de l’opinion, op. cit., p. 469-476.

4 Suivant une pratique qui n’est pas spécifique à la période de la Fronde : ainsi, la Declaration du Roy, pour faire cesser les mouvemens, & restablir le repos & la tranquillité en son royaume. Verifiée en Parlement le premier avril mil six cens quarente-neuf, Paris, Imprimeurs & libraires ordinaires du Roy, 1649 (Moreau 944, Mazarine M 14379, nombreux états différents) a connu non seulement de nombreuses éditions en France et à l’étranger (La Haye), mais elle a aussi été traduite en italien et en néerlandais.

5 Comme l’adaptation du Agreement of the people des niveleurs anglais pour les frondeurs bordelais ou les traductions rivales de l’Eikon Basilike, l’autobiographie supposée de Charles Ier, d’abord par Cailloué et Porrée, puis par De Marsys. Voir Olivier Lutaud, Cromwell, les Niveleurs et la République, Paris, Aubier, 1978, p. 248-274 et Stéphane Haffemayer, « La mort de Charles Ier Stuart dans la culture politique française au xviie siècle », xviie siècle, n° 257, 2012, p. 605-625.

6 Hubert Carrier, Les Muses guerrières, op. cit., p. 564-573.

7 Ibid., p. 443-456. Dans cette optique, voir par exemple le Tombeau de Madame la princesse douairière, s. l., 1951, 15 p., in-4°, recueil de poèmes latins en hommage à la défunte avec leur traduction en vers français en regard (Moreau 3782, Mazarine M 11972, BnF YE-4944). On peut rapprocher ce dispositif d’autres pratiques bilingues à la limite de la traduction, comme cette parodie de répons, alternant latin et français, là encore dans un cadre génériquement normé, que l’on trouve dans L’Exaudiat des bourgeois de Paris, présenté au Roy à son arrivée en cette ville, Paris, J. Brunet, 1652, 7 p., in-4° (Moreau 1322, BnF YE-2770).

8 Paris, 1649, 16 p., in-4°. Sig. Aij-D (Moreau 2203, Mazarine M 11437).

9 Ibid., p. 3. Italiques dans le texte.

10 Ibid., p. 6.

11 Pratique qui lui vaut le surnom de « portier du Parnasse » et les railleries de Boileau et de Richelet, lequel le fait néanmoins figurer dans Les plus belles lettres françoises sur toutes sortes de sujets, Paris, Michel Brunet, 1698, 2 vol. (voir la notice qu’il lui consacre dans le t. I, n. p., sig. o iii-o iiij). Il avait publié des Lettres meslées du sieur Du Pelletier, Parisien, Paris, Nicolas et Jean de La Coste, 1642.

12 Moreau 1247, Mazarine M 10896.

13 Tout au plus trouve-t-on un témoignage indirect de son estime pour le travail des traducteurs dans le sonnet qu’il dédie à Claude Le Petit et qui figure parmi les pièces liminaires de la traduction par celui-ci de L’Escole de l’interest de Benito Ruiz (1662).

14 Paris, François Musnier, [1649], 7 p., in-4° (Moreau 1886, exemplaire consulté : BnF 4-NC-972).

15 Paris, Veuve A. Musnier, 1649, 7 p., in-4° (Moreau 1892, exemplaire consulté : BnF 4-NC-973).

16 Paris, Nicolas de La Vigne, 1649, 7 p., in-4° (Moreau 1878, Mazarine M 11163).

17 Balet ridicule des nieces de Mazarin, ou Leur theatre renversé en France. Par P. D. P. sieur de Carigny, Paris, François Musnier, 1649 (Moreau 572, Mazarine M 12572) ; L’idolle renversee, ou Le ministre d’Estat puny. Par D. P. P. sieur de Carigny, Paris, François Musnier, 1649 (Moreau 1675, Mazarine M 13074). La veuve d’André Musnier et ses fils (Jean et deux frères prénommés François) seront arrêtés et condamnés au printemps 1649. Voir Hubert Carrier, La Presse de la Fronde (1648-1653) : les mazarinades. Les hommes du livre, Genève, Droz, 1991, p. 22 (sur Carigny) et p. 137-138 (sur les Musnier).

18 Deux traductions lui sont attribuées en 1649 : Les justes soupirs et pitoyables regrets des bons Anglois, sur la mort de tres-auguste & tres-redouté monarque Charles Roy de la grande Bretagne, & d’Hybernie, &c. lequel a esté proditoirement decapité par quelques uns de ses sujets rebelles, devant son propre Palais à Londres. Composez premierement en vers latins, & depuis traduits en françois par J. R., Paris, Guillaume Sassier, 1649, 12 p., in-4° (Moreau 1790, Mazarine M 11103 et Mazarine 4° 18824 A-36/46) ; L’arrivee des ambassadeurs du royaume de Patagoce et de la Nouvelle France. Ensemble ce qui s’est passé à leur voyage, avec des remarques curieuses. Traduit par le sieur J. R., Paris, Veuve Jean Remy, 1649, 8 p., in-4° (Moreau 390 ; Mazarine M 10643). Nous reviendrons plus bas sur ce texte.

19 Récit de ce qui s’est passé à l’emprisonnement du père de Jules Mazarin. Traduit d’italien en françois par le sieur H. R. Dazor, Paris, François Musnier, 1649, 8 p., in-4° (Moreau 2985, Mazarine M 13265). Cf. Les apparitions epouventable [sic], de l’esprit du marquis d’Ancre venu par ambassade a Jules Mazarin, s. l., 1649, 8 p., in-4°, « Par le sieur N. T. Drazor, Champenois » (Moreau 144, Mazarine M 12476).

20 Paris, 1649 (Moreau 117, Mazarine M 12461).

21 Celle-ci reflète d’ailleurs une réalité socio-historique : voir Fritz Nies et Yen-Maï Tran-Gervat, « Traducteurs », dans Yves Chevrel, Annie Cointre et Yen-Maï Tran-Gervat (dir.), Histoire des traductions en langue française. xviie et xviiie siècles (1610-1815), Lagrasse, Verdier, 2014, p. 103-145.

22 Sur ce point, voir le dossier « Libelles en quête d’auteurs ? » dirigé par Karine Abiven, Delphine Amstutz, Alexandre Goderniaux et Adrienne Petit, Pratiques et formes littéraires 16-18, n° 20, 2023.

23 Lettre d’un millors d’Angleterre, ecritte à la reyne regente, op. cit., p. 3.

24 Ibid., p. 5.

25 Lettre d’un prince anglois envoyée à la reyne d’Angleterre, op. cit., p. 3-4.

26 Lettre de consolation envoyée dans les Champs Élisées, au sultan Hibraïm, par le sultan Mehemet, son fils, empereur des Turcs, traduit de la langue turquesque en françois, par le sieur Roverol, s. l., 1649, 8 p., in-4° (Moreau 1924). Sur ce pamphlétaire, voir Hubert Carrier, La Presse de la Fronde (1648-1653) : les mazarinades. Les hommes du livre, op. cit., p. 21-22.

27 Ibid., p. 8.

28 Ibid., p. 7.

29 Paris, Arnould Cotinet, 1649, 7 p., in-4°. Texte signé « Gio. Battista Lucrino » (Moreau 2067).

30 « Au Lecteur » (ibid., p. 2).

31 Sur ces questions, voir notamment Roger Zuber, Les « Belles infidèles » et la formation du goût classique, Paris, A. Michel, 1995, p. 64-161 ; Michel Ballard, De Cicéron à Benjamin : traducteurs, traductions, réflexions, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2007, p. 147-197 ; Gilles Siouffi, Le Génie de la langue française : études sur les structures imaginaires de la description linguistique à l’âge classique, Paris, H. Champion, 2010 ; Littératures classiques, n° 13 (« La traduction au xviie siècle »), 1990 ; Yen-Mai Tran-Gervat (dir.), Traduire en français à l’âge classique : génie national et génie des langues, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2013 et Yves Chevrel, Annie Cointre et Yen-Maï Tran-Gervat (dir.), Histoire des traductions en langue française. xviie et xviiie siècles (1610-1815), Lagrasse, Verdier, 2014.

32 Lettre de consolation envoyée dans les Champs Élisées, au sultan Hibraïm, op. cit., p. 8.

33 « Au Lecteur », Lettre déchiffrée d’un mazariniste a Mazarin, op. cit., p. 2.

34 « Façon de parler basse & triviale, qui renferme ordinairement une mauvaise plaisanterie » (Dictionnaire de l’Académie, 1694).

35 « Au Lecteur », Lettre déchiffrée d’un mazariniste a Mazarin, op. cit., p. 7.

36 Lettre du sieur Mazarini au cardinal Mazarin son fils, op. cit., p. 5.

37 Paris, Jean Brunet, 1649, 7 p., in-4° (Moreau 1609, Mazarine M 14948).

38 Paris, 1651, in-4°, datée du 1er mai 1651 (Moreau 1834).

39 Paris, Veuve Jean Remy, 1649, 8 p., in-4° (Moreau 390, Mazarine M 10643).

40 Ibid., p. 3.

41 L’arrivee des ambassadeurs du royaume de Patagoce et de la Nouvelle France, op. cit., p. 4 pour les trois fragments qui précèdent.

42 Ibid., p. 7-8.

43 Paris, Veuve J. Guillemot, 1649, datée de Madrid, le 7 février 1649, signée L. D. N. (Moreau 2218, Mazarine M 11503).

44 Ibid., p. 4.

45 S. l., 1649, 8 p., in-4° (Moreau 1879, Mazarine M 12015).

46 Ibid., p. 3, pour les quatre citations qui précèdent.

47 Ibid., p. 8.

48 Par exemple, pour ces deux textes que nous n’avons pas encore évoqués : Manifeste ou Notable discours que dom F. de S. cy-devant ministre d’Estat du Roy catholique, a fait à tous les peuples d’Espagne, & particulierement à ceux qui gouvernent apresent les affaires de cette monarchie, touchant l’election du souverain, qu’ils doivent avoir, aprez la mort de leur Roy. Traduit d’espagnol en françois, s. l., 1650 (Moreau 2397, Mazarine M 13491 pour l’état A et 4° A 11245-13 pour l’état B) ; Manifeste ou Raisonnement sur les affaires de Catalogne, contre les intrigues du cardinal Mazarin. Traduit d’espagnol en françois, Paris, François Noel, 1649, 26 p., in-4° (Moreau 2398, Mazarine M 11567 pour l’état A et 4° A 15669-7 pour l’état B).

49 La Lettre déchiffrée d’un mazariniste a Mazarin, par exemple, est reprise dans le Quatriéme recueil des pieces curieuses de ce temps. Sur l’imprimé à Paris, Rouen, Jean Berthelin, 1649 (Moreau 3035, Mazarine M 10041-4 et M 10249-4). Quant à la Lettre du sieur Mazarini au cardinal Mazarin son fils, la Lettre d’un gentilhomme italien à un François, son amy et la Lettre d’un gentilhomme romain à un Francois, on les trouve toutes trois dans le Recueil de diverses pieces. Qui ont paru durant les mouvemens derniers de l’année 1649, s. l., 1650 (Moreau 3037, M 12015).

50 Jugement de tout ce qui a esté imprimé contre le cardinal Mazarin, depuis le sixiéme janvier, jusques à la declaration du premier avril mil six cens quarante-neuf, [Paris, Sébastien Cramoisy, 1650], 718-[4] p., in-4°, 2de éd., p. 15.

51 Moreau 2203, Mazarine M 11437 ; Moreau 2e supplément 131, Mazarine M 11438 ; et sous le titre Le politique estranger, ou Les intrigues de Jules Mazarin (Moreau 2814, Mazarine M 14653). Repris dans le Recueil de diverses pieces. Qui ont paru durant les mouvemens derniers de l’année 1649, déjà cité. La seconde partie du pamphlet (la « Réponse du cardinal Mazarin à son père ») semble avoir été réimprimée à la suite de la Généalogie ou l’extraction de la vie de Jules Mazarin, cardinal et ministre d’État en France, s. l. n. d. (Moreau 2e supplément 92).

52 The Moderate, n° 36, 13-20 mars 1649, p. 365-367 et n° 37, 20-27 mars 1649, p. 377-383. Voir, dans ce volume, la contribution de Laurent Curelly, que je remercie de m’avoir signalé cette traduction.

Pour citer ce document

Bruno Tribout, « Libelles sans frontières : mazarinades et (fausse) traduction » dans Les mazarinades et l'international,

Revue du GRHis, n° 2, 2026

URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/180.html.

Quelques mots à propos de :  Bruno Tribout

Université d’Aberdeen