Les mazarinades et l'international, n°2, octobre 2026

Comité scientifique

 

-       Amstutz Delphine, maître de conférences en Littérature française du XVIIesiècle, faculté des Lettres de Sorbonne Université/ Cellf UMR 8599.

-       Bilis Hélène, professor of French, Wellesley College.

-       Curelly Laurent, professeur des Universités en littérature et civilisation anglaises du XVIIe siècle, Université de Haute-Alsace.

-       Deguin Yohann, maître de conférences en littérature française du XVIIesiècle.

-       Esteban Estríngana Alicia, T.U. de Historia Moderna, Universidad de Alcalá.

-       Górzyński Sławomir, professeur à l’Université d’Opole.

-       Haffemayer Stéphane, professeur d’Histoire moderne, Université de Rouen-Normandie, GRHis (UR 3831).

-       Herrmann Frédéric, maître de Conférences en Études Anglophones, Université Lumière Lyon 2, UMR 5206 Triangle.

-       Junot Yves, maître de conférences en Histoire moderne, Université Polytechnique Hauts-de-France, Valenciennes

-       LaPorta Dr Kathrina, Dépt. Français, Université de New York, États-Unis.

-       Loysen Kathleen, Associate Professor of French & Chair Department of Global Cultural Studies, Montclair State University.

-       Malinowski Teresa, docteure en histoire, chercheure rattachée au Mémo (Université Paris Nanterre).

-       Matsumura Takeshi, professeur à l’Université de Tokyo.

-       Poncet Olivier, professeur d'Archivistique, diplomatique et histoire des institutions de l'époque moderne, École nationale des chartes.

-       Poumarède Géraud, professeur des Universités en Histoire moderne, Sorbonne Université.

-       Proot Joran, Dr., Cultura Fonds (Dilbeek)/Sint Lucas Antwerpen.

-       Steinberger Deborah, professor of French and Comparative Literature, University of Delaware.

-       Teyssandier Bernard, professeur des universités en Littérature française des XVIeet XVIIesiècles, Université de Reims.

-       Tsimbidy Myriam, professeur de littérature du XVIIe siècle à l’université Bordeaux Montaigne, équipe Plurielles (UR24142).

-       Tylus Piotr, professeur de philologie romane à l'Université Jagellone.

Les mazarinades et l'international

Introduction : l’international dans les mazarinades

Stéphane Haffemayer


Texte intégral

1L’étude des mazarinades a connu un fort renouvellement depuis une dizaine d’années, grâce à des rencontres pluridisciplinaires internationales : Bordeaux (2013), Paris (2015), Tokyo (2016), Rouen (2022), Fribourg en 2025. Un groupe s’est constitué en 2022, le GRIM (Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur les Mazarinades) hébergé par le GRHis (Groupe de Recherche en Histoire) au sein de l’Université de Rouen. Il comprend à ce jour vingt-huit chercheurs de neuf pays (France, États-Unis, Québec, Japon, Italie, Écosse, Pologne, Danemark, Suisse) représentant vingt-deux universités et institutions internationales. L’objectif est de développer une approche pluridisciplinaire internationale autour de tous ceux qui travaillent sur les mazarinades, le plus important corpus pamphlétaire de la France d’Ancien Régime, avec près de 6 000 titres, imprimés et manuscrits. Les mazarinades sont présentes dans les dépôts d’archives de 15 pays répartis sur trois continents et la quête lancée par Hubert Carrier se poursuit, avec de nouvelles découvertes de recueils de par le monde.

2L’organisation du colloque de Fribourg a été confiée à de jeunes chercheurs, Virginie Cogné, qui a soutenu sa thèse à l’Université du Québec à Montréal (2025), et Céline Graillat (Fribourg, 2023). Autour d’elles se trouvait un comité composé de Claire Gantet, Claude Bourqui, Christophe Schuwey, et de l’auteur de ces lignes.

3Il ressortait de la conclusion du colloque de Rouen que les mazarinades devaient aussi s’envisager dans leur contexte international, pas seulement en raison du courant rébellionnaire qui traverse alors l’Europe, mais aussi en raison d’un moment inédit de prise de parole publique par des imprimés amenés à circuler, traverser les frontières, intégrer des bibliothèques, voire des collections, au temps de la Fronde et au-delà. L’Angleterre avait inauguré ce phénomène inédit en Europe au début des années 1640, dont témoignent les 22 000 textes de la collection Thomason. Avec, en moyenne, un peu plus d’un millier de textes par an entre 1640 et 1660, l’Angleterre devançait les guerres de religion où la seule année 1589 n’avait connu que 362 libelles dans un paroxysme de violence. Au milieu du XVIIe siècle, les libelles sont devenus l’un des meilleurs baromètres de la contestation politique.

4La numérisation et l’accessibilité des textes ont entraîné une rupture épistémologique, un éclatement des approches, ainsi qu’une rencontre entre des disciplines (histoire, littérature, linguistique, lexicologie) qui possèdent leurs propres cultures scientifiques et méthodes d’analyse. Les vues amples d’Hubert Carrier ont laissé la place à une foule de micro-analyses et d’approches ciblées qui éclairent d’un jour nouveau ce que font et disent les mazarinades. Dans le contexte des années 1640 qui voient une révolution de la culture de l’information, comprendre les usages politiques des médias et analyser les ressorts de la propagande et de la désinformation représente aussi un enjeu contemporain.

5Cet éclatement de la recherche sur les mazarinades s’est avéré extrêmement fécond : depuis le colloque de Bordeaux en 2013, on assiste à un effacement progressif de la part du littéraire au profit de questions multiples, de production, diffusion, réception, édition, lectures, collections, méthodes d’analyse, langage : ce fut le cas lors du colloque de Rouen en 2022, qui avait mis l’accent sur la notion de territoires en croisant les approches historienne, littéraire, bibliophilique, linguistique. Les territoires s’entendaient alors dans un sens très large : les espaces physiques de la production, de la circulation et de la conservation des textes, en France et à l’étranger ; les espaces politiques de négociation, d’opposition ou d’adhésion, où les prises de parole (exemple par le chant) constituent des formes d’appropriation du territoire ; les espaces symboliques de la mise en scène avec des voix de différents groupes sociaux, de femmes ou de la province, qu’elles soient réelles ou l’expression d’une ventriloquie.

6Le colloque de Rouen s’était achevé sur le constat de l’importance du territoire et de l’altérité qu’il exprime, avec la conviction que la dimension internationale demeurait à explorer : mobilité et réception des textes à l’étranger, mise en scène et imaginaire de l’étranger, question des frontières, réceptions de la Fronde à l’étranger, influences de l’actualité étrangère (révolution anglaise, révolte napolitaine) mais aussi de mondes plus lointains. Sur fond d’émergence d’un sentiment national, les mazarinades s’inscrivent dans une tension entre la politique étrangère et l’omniprésence de l’étranger dans la politique nationale : une reine espagnole, un ministre italien, des mercenaires étrangers, un prince du sang passé au service de l’Espagne, un prince étranger défenseur des princes. Dans un contexte de guerre civile, l’altérité suscite des discours contradictoires sur fond d’allégeances aléatoires et opportunistes.

7Le colloque de Fribourg a réuni onze spécialistes qui ont apporté leur éclairage sur ces questions des frontières, de la diffusion des mazarinades à la cour de Savoie, dans les Pays-Bas, en Pologne, en Russie. C’est aussi la représentation de l’étranger dans les mazarinades (de l’Ottoman, du Japon, du duc de Lorraine, des Espagnols, des soldats polonais). Le jeu des réceptions croisées confirme la forte présence de la révolution anglaise dans la rhétorique de la Fronde, mais aussi des nouvelles de la Fronde dans les périodiques anglais.

8Nous proposerons un découpage en six chapitres : les effets de frontières, la diffusion internationale, les images de l’Orient, les discours externes, la représentation de l’autre, les réceptions croisées entre la France et l’Angleterre.

9En voici un aperçu…

Les effets de frontières (Patrick Rebollar)

10Le mot « international » n’existe pas encore au temps des mazarinades comme le remarque fort justement Patrick Rebollar ; il n’est introduit qu’en 1780 seulement d’après le TLF. Il revisite la notion de « frontière » et en cherche la définition et l’usage dans les 410 occurrences « pertinentes » du mot dans 376 mazarinades du corpus des RIM. Le mot ne connaissait pas d’usage métaphorique comme aujourd’hui et apparaît peu dans la sphère diplomatique : ce n’était pas une ligne bien perceptible mais une zone floue en proie à des dominations rivales. Il n’apparaît dans les titres que de quatre mazarinades. Son environnement verbal exprimait un fort sentiment d’insécurité émotionnelle, sur lequel les auteurs de mazarinades pouvaient jouer, moins pour informer sur la réalité des frontières que pour émouvoir ou tromper. Il y avait donc bien un usage pamphlétaire de la notion de frontière, que l’on peut opposer à la grande précision géographique des nouvelles dans la Gazette où affleurent les toponymes renseignant très précisément sur les zones en tension.

La diffusion internationale (Antonella Amatuzzi, Florine Levecque, Teresa Malinowski, Maxim Boyko)

11Des mazarinades circulaient en Europe au temps de la Fronde, envoyées dans les différentes cours. À Fribourg, Antonella Amatuzzi1 a évoqué quelques extraits de la correspondance entre l’ecclésiastique savoyard Antoine Philibert Albert Bailly (1605-1691) et la duchesse Christine de France dont il était l’agent secret. Le 16 avril 1649, il écrit que

« Le Parlement n'a encore osé remettre les imposts, ni defendre absolument ces infames libelles qui se vendent tous-jours publiquement, et impunement »2.

12Le 11 juin 1649, il dit d’une mazarinade qu’elle est

« horriblement infame et neantmoins on la vend et on la crie par Paris impunement »3

13Le 25 juin 1649, il dit d’une autre qu’elle est

« la plus mauditte piece qui ait esté faite contre le ministere et de nouveau augmentée »4.

14Il cible également les chants des colporteurs : « c’est une chose horrible que la musique de colporteurs »5. Cela ne l’empêche pas, en mai 1649, d’écrire qu’il en a acheté près d’une centaine qu’il a fait relier et envoyer à la duchesse de Savoie ; il en envoie à nouveau en février 1651. C’est là un exemple très intéressant de l’intérêt pour les libelles, au plus haut niveau de la Cour de Savoie, de la part de la propre sœur de Louis XIII.

15Florine Levecque s’intéresse aux représentations iconographiques de la Fronde à l’étranger à travers une biographie de Mazarin publiée en flamand à Leyde en 1699. Y figurent seize gravures sur cuivre mêlant les techniques de l’eau forte et du burin (2 portraits et 14 scénettes de la Fronde) qui illustrent la vie de Mazarin. Elles étaient l’œuvre d’un graveur néerlandais originaire d'Amsterdam, Caspar Luyken (1672-1708), qui dut probablement faire des recherches pour retrouver des sources iconographiques, peu nombreuses sur la Fronde. La plus grande partie du texte était consacrée à la Fronde, nourrie de biographies existantes (Priorato, 1669, et surtout Aubery, 1688), dont le graveur s’est inspiré pour produire une iconographie originale. Il traduit une réelle curiosité hollandaise pour les affaires françaises, en partie alimentée par les Français du Refuge qui viennent alimenter le marché du livre hollandais.

16Teresa Malinowski montre que dans le cas de la Pologne, l’intérêt politique pouvait le disputer à l’intérêt bibliophilique. Elle aborde les mazarinades d’un fonds peu exploré de la plus ancienne bibliothèque universitaire de Pologne, la Bibliothèque Jagellonne de Cracovie. Celui-ci comprend 129 pièces provenant majoritairement de la collection personnelle de Sigismond Ladislas Pusłowski (1848–1913), essentiellement formée en 1649, avec deux volumes de 61 et 66 pièces.

17Dans les années 1870, ce dernier, francophile et mécène des arts et des lettres, partageait sa vie entre Paris et Cracovie où il avait constitué deux riches bibliothèques. C’est son fils, François Xavier Puslowski, qui est à l’origine de l’envoi des mazarinades à Cracovie. D’après ses inventaires, le collectionneur affectionnait également les œuvres de Voltaire. Son dernier héritier en fit don à l’Université Jagellonne en 1968 à sa mort.

18Autre recueil conservé à la Jagellonne, celui de Mathias Casimir Treter (1623-1691), issu d’une famille bourgeoise de Grande-Pologne. En 1661, Treter, secrétaire du roi Jean II Casimir, avait rejoint l’opposition menée par les Lubomirski contre les tentations autoritaires du roi de Pologne et de son épouse, Marie-Louise de Gonzague Nevers, désireux de créer un régime absolutiste et qui poussaient à la candidature de Condé au trône de Pologne. Leurs opposants trouvaient-ils dans les mazarinades des arguments anti-condéens ?

19À Varsovie, les frères Zaluski, tous deux évêques, avaient rassemblé les ouvrages de l’exceptionnelle bibliothèque publique qu’ils allaient établir en 1747. C’était la première bibliothèque nationale de Pologne, avec 370 000 imprimés dont 2 910 mazarinades qui rejoignirent les œuvres de Diderot et de Voltaire à Saint-Pétersbourg après la prise de Varsovie en 1794 par l’armée de Catherine II.

20Maxim Boyko apporte un éclairage neuf sur les riches collections présentes en Russie (Saint-Pétersbourg, Moscou, Tomsk), qui sont parmi les plus riches au monde (16 à 17 000 exemplaires ?). Selon une stratégie de légitimation culturelle, les acquisitions russes débutèrent en 1778 sous le règne de Catherine II avec la bibliothèque de Voltaire et ses 330 mazarinades. Elles se poursuivent jusqu’à la fin du XIXe siècle. La collection de Tomsk, en Sibérie, constituée par les Stroganov, des aristocrates présents dans la France de 1789, s’inscrivait dans une démarche d’acquisition de pamphlets révolutionnaires de la part « d’élites éclairées qui s’intéressaient aux formes historiques de contestation » et y trouvaient peut-être de quoi nourrir leurs aspirations libérales. La question demeure toutefois de l’usage intellectuel et critique de recueils qui avaient déjà été constitués, démembrés, puis reconstitués.

21En revanche, lorsque le général Mavros, serviteur d’un régime autoritaire, constitue sa collection de 244 mazarinades à la fin du XIXe siècle, c’est certainement plus par intérêt collectionniste que par désir d’alimenter une opposition au régime des tsars ; fait remarquable, il acquit des mazarinades non mises en recueils, signe que des exemplaires isolés existaient encore à Paris au XIXe siècle. Puis, au début du XXe siècle, avec un regard plus érudit, Nicolas Likhachev rassemble 1 600 mazarinades. Dans un courant positiviste de l’histoire russe, attaché à l’analyse des documents, il ambitionnait de constituer une collection ample de « monuments documentaires » occidentaux. Mais ce n’est qu’à partir de la révolution de 1917 et d’une lecture marxiste de l’histoire que les mazarinades deviennent des objets d’analyse du processus révolutionnaire français, des témoignages de la lutte des classes et du processus révolutionnaire conduit par la bourgeoisie – on retrouve là les analyses de Boris Porchnev. Les mazarinades sombrent ensuite dans l’oubli, jusqu’en 2010, où elles sont redécouvertes dans la Russie de Vladimir Poutine : objets d’une exposition organisée en 2017 par la Bibliothèque publique historique d’État de Russie, mais aussi d’une numérisation du fonds Stroganov conservé à Tomsk, en Sibérie et consultable en ligne. Les mazarinades renvoient l’image du désordre, du chaos, loin de l’idéal d’ordre et de discipline de l’État russe.

Les images de l’Orient (Yann Rodier, Tadako Ichimaru)

22Yann Rodier examine les turciades – mazarinades centrées sur le motif de l’Ottoman, revenu sur le devant de la scène avec la guerre de Candie qui a éclaté en 1645 et l’exécution du sultan dit Ibrahim le fou en 1648. Ce n’est certainement pas un hasard si le Coran a connu sa première traduction française en 1647 et est réédité pendant la Fronde ; la Gazette suit de près la guerre de Candie et des lecteurs comme Guy Patin égrènent, dans leur correspondance, les nouvelles de l’actualité ottomane, malgré un temps de retard pouvant atteindre parfois un an. Mais dans le contexte des tensions de la Fronde, l’Ottoman incarne la figure de l’étranger honni, bouc émissaire idéal, et réveille aussi de vieilles angoisses. Ce réveil de l’hostilité turque contre la chrétienté réactive le sentiment anti-ottoman et nourrit une culture de l’antagonisme, voire un « imaginaire de la haine » nourris de stéréotypes. Yann Rodier rappelle que la turcophobie a aussi participé à la construction identitaire de l’Europe chrétienne. Dans les mazarinades, l’actualité est déformée à des fins pamphlétaires : Mazarin incarne volontiers un sultan tyrannique et sanguinaire et, en ne faisant pas la paix avec l’Espagne en Westphalie, il aurait empêché la réconciliation entre Venise et les Turcs et provoqué leur entrée en guerre. Dans un mouvement de désinformation opposé, certaines mazarinades invoquent des courriers qui prouveraient une alliance entre l’Espagne et les Ottomans. Mais au-delà, bien des mazarinades ressuscitent l’idéal de la croisade et prônent la réconciliation des chrétiens afin de mettre fin à l’Empire ottoman.

23Tadako Ichimaru poursuit sa réflexion sur la représentation du Japon dans trois mazarinades publiées en 16496. La quantité d’informations sur l’Asie était en forte augmentation depuis la création des compagnies des Indes orientales au début du XVIIe siècle et les relations de voyage des missionnaires. Sa géographie était également mieux connue grâce au Theatrium Orbis Terraum d’Ortelius (1570), et ses produits commercialisés par les Hollandais pénétraient doucement le marché européen. Mais le Japon se ferme aux Occidentaux peu de temps avant la Fronde, et demeure un monde utopique et lointain où les légendes léguées par Marco Polo au XIIIe siècle se conjuguent aux connaissances nouvelles, plus géographiques que politiques. Pour les mazarinades, il offre un répertoire merveilleux peuplé de créatures improbables : terre de justice qui regorge de plantes et d’animaux exotiques que Mazarin fait venir pour un banquet pantagruélique et extravagant : tel un contre-miroir, il est un moyen de dénoncer la corruption, l’oppression, et la tyrannie de Mazarin. Tadako Ichimaru conclut sur une hypothèse intéressante : la perception du Japon en France dépendait d’une médiation néerlandaise et huguenote et la dénonciation de l’oppression mazarine pouvait aussi renvoyer à celle que subissaient les protestants.

Discours externes (Carrie Klaus, Bruno Triboud)

24Les mazarinades font aussi entendre des voix externes, qui suggèrent des visions alternatives et des conditions de production différentes ; ce sont de fausses voix de femmes ou de traducteurs, sans doute moins connues que celles des fameux paysans de Saint-Ouen. Carrie Klaus poursuit son analyse de la ventriloquie féminine7 appliquée à la Fronde à travers une série de cinq mazarinades déroulant la fiction sentimentale d’un mariage entre l’archiduc Léopold et la Grande Mademoiselle, qui serait le prélude à une grande paix générale. Le pouvoir est ici celui des sentiments et l’archiduc écrit qu’elle a un « empire absolu sur son esprit » : accepter son amour est le seul moyen d’arrêter la guerre. La fiction permet aux femmes d’incarner, face aux belligérants, le désir de paix, et de conforter la thèse frondeuse de la responsabilité de Mazarin dans la poursuite de la guerre. Sur le plan de l’histoire littéraire, en pleine vogue des jeux littéraires et des héroïnes des romans de Melle de Scudéry, cette fiction sentimentale constitue une forme primitive du roman épistolaire qui confirme la grande inventivité littéraire de la Fronde.

25Bruno Triboud analyse la soi-disant lettre du père de Mazarin à son fils : l’auctorialité est ici doublement fictive et autorise une certaine liberté de parole, celle du père vis-à-vis de son fils, et celle du pseudo-traducteur qui peut jouer sur la mise à distance géographique, linguistique, et sur une idiosyncrasie prétexte à la critique de l’étranger. Par un effet de ventriloquie, c’est la voix des frondeurs qui se fait entendre pour exprimer une forme de rejet universel de la tyrannie : l’assassinat du sultan Ibrahim et l’exécution de Charles Ier sonnent comme des signes d’avertissement.

Représentation de l’autre (Cécile Leduc, Lourdès Amigo Vázquez, Pierre Ronzeaud)

26Cécile Leduc aborde le cas du personnage polémique et très polarisé du peu fiable duc Charles IV de Lorraine, qui signait des alliances tantôt avec la cour tantôt avec les frondeurs. Son entrée en France en 1652 a suscité une trentaine de libelles, étude que Cécile Leduc prolonge par l’étude de mémoires postérieurs. De par son statut de prince d’empire, le duc de Lorraine constitue une figure intrinsèquement ambivalente, à la fois étranger au service d’une nation ennemie, l’Espagne, et proche des princes français et de la lignée royale, étant arrière-petit-fils de Henri II et beau-frère de Gaston d’Orléans. Paradoxalement, cette position d’entre-deux lui confère un statut potentiel d’agent de la paix, auquel fait face la figure de Mazarin fauteur de guerre. L’échec de son aventure militaire sans panache lui restitue le caractère d’un duc étranger, aventurier, traître, pillard et voleur, qui a réussi à tromper Mazarin, encore plus voleur que lui. Ce qu’en retient la postérité dans les Mémoires, dont certains ont pu s’inspirer de mazarinades (ceux de Retz par exemple), est la figure du duc trompeur, inconstant et léger, y ajoutant néanmoins une explication de taille, qui est le souci du duc de préserver son armée, qui est son seul bien, après avoir été spolié de ses États par Richelieu. Le duc redevient une victime de l’arbitraire et de la tyrannie du pouvoir.

27Lourdès Amigo Vázquez examine les différents visages de l’Espagnol dans les mazarinades, sujet peu abordé par Hubert Carrier. Depuis le temps des guerres de religion, la monarchie catholique espagnole est très présente dans les conflits religieux européens : le catholicisme est l’un des outils majeurs de son aspiration à la monarchie universelle. Par puissances interposées, la France et l’Espagne s’affrontent dans un combat séculaire, mais depuis 1635, les deux puissances sont officiellement en guerre et profitent des divisions internes pour affaiblir l’adversaire. Cet arrière-plan explique la présence de l’Espagne dans près de 300 mazarinades. Lourdès Amigo Vázquez s’intéresse à celles publiées pendant le blocus de Paris, de janvier à mars 1649, au nombre de 58, partagées à parts égales entre pro et anti-espagnoles. En mars 1649, les troupes espagnoles franchissaient la frontière sous prétexte de venir en aide aux frondeurs contre la tyrannie mazarine ; la noblesse frondeuse tente alors de présenter une image positive de la monarchie hispanique : devant le Parlement, le prince de Conti affirme que cette incursion n’a pour but que d’obtenir la paix générale. Deux mazarinades défendent l’idée que l’Espagne et la France doivent s’unir pour venger la mort de Charles Ier. À l’opposé, d’autres mazarinades expriment un sentiment anti-espagnol séculaire et bien ancré dans l’imaginaire politique français, mais où Mazarin devenait, cette fois, le serviteur de l’Espagne, l’étranger sicilien honni.

28Autres figures d’étrangers détestés, les Allemands et les Polonais de l’armée d’Erlach au service de Condé. À travers une quarantaine de mazarinades de la période de la guerre de Paris (6 janvier-30 avril 1649), Pierre Ronzeaud en aborde les deux aspects, civils et militaires, qui renvoient tous deux à un imaginaire de la barbarie entretenu par le souvenir traumatique des horreurs commises pendant les guerres de religion. Dans les mazarinades, la réalité des terribles faits de guerre se conjugue aux fantasmes liés aux massacres collectifs et dépeint de manière crue une soldatesque allemande et polonaise effrayante par ses violences et tortures sur les populations civiles. On y retrouve les lieux communs de la barbarisation, voire de l’animalisation de l’adversaire propres à la littérature du temps rapportant les violences extrêmes8. Mais elles renvoient aussi à la responsabilité morale et politique de celui par qui tout est arrivé, le traître Condé, qui a fait appel à des troupes mercenaires responsables du dérèglement d’une guerre mal encadrée.

Réceptions anglaises (Laurent Curelly, Stéphane Haffemayer)

29La Fronde survient au moment où l’Angleterre s’apprête à basculer dans la république, après deux guerres civiles. Une telle concomitance inspire à Laurent Curelly une étude croisée de la représentation du régicide en France et de celle de la Fronde dans la presse anglaise. À Paris, la Gazette, plusieurs mazarinades, les sonnets du poète Saint-Amant expriment leur indignation face au régicide, accusant à tort Fairfax et présentant Charles Ier comme une victime sanctifiée par le sacrifice. Mais il faut le rappeler, les traductions rouennaises des imprimés anglais nuancent quelque peu cette apparente unanime fidélité à la monarchie qu’expriment les imprimés parisiens9.

30De l’autre côté de la Manche, une certaine presse anglaise s’empara des mazarinades, voyant dans la Fronde une préfiguration du sort funeste de la monarchie anglaise. Pour les royalistes, les républiques étaient en train de s’installer en Europe occidentale ; en revanche, pour le journal anglais The Moderate, on assistait alors à un mouvement du peuple vers la liberté. Parallèlement à l’intérêt des périodiques pour les nouvelles de la Fronde, cinq mazarinades furent traduites et publiées en 1649 dans trois hebdomadaires différents, ce qui est relativement exceptionnel mais révélateur de l’intérêt de la presse parlementaire pour les événements parisiens. Pour le journal radical et antimonarchique The Moderate qui en reproduisit quatre, dans des versions abrégées et caviardées, les mazarinades venaient étayer le point de vue du peuple et l’idée de la souveraineté populaire.

31En complément de Laurent Curelly et dans la continuité de travaux précédents, Stéphane Haffemayer se penche sur la question de la résonance de la révolution anglaise sur la Fronde, généralement abordée de manière schématique dans l’historiographie de la Fronde, niée dans ses implications et souvent limitée à l’Ormée. Pourtant, entre Paris et Londres circule une information abondante, par voie orale et imprimée, avec de nombreuses traductions, impressions et rééditions de récits du procès et du régicide qui suggèrent une réception plurielle et probablement plus nuancée que ce que suggèrent la Gazette ou les textes provenant d’une capitale soumise au blocus. De fait, à la négation historiographique s’opposent les témoignages des contemporains montrant à quel point la révolution anglaise avait marqué la réflexion politique. D’après Guy Joly, on ne pouvait même exclure une forme de sympathie populaire avec les motivations de la révolution anglaise. La révolution-repoussoir serait pour l’essentiel un argument rhétorique brandi par les différents partis. L’analyse suit le fil de la représentation de Cromwell dans les mazarinades, figure obscure au début de la Fronde, puis général victorieux mais régicide, maladroitement invoqué par Mazarin contre les frondeurs. Dans l’espace discursif des mazarinades, le 1er février 1651, lorsque Mazarin accuse publiquement les frondeurs de vouloir imiter les révolutionnaires anglais, le scandale devient un tournant de la Fronde, un retournement rhétorique majeur : l’attaque ad odium que Mazarin voulait décisive pour attaquer des frondeurs tentés par le régicide, devient jusqu’à la fin de la Fronde, l’une des plus virulentes accusations contre Mazarin et la famille royale. Ce retournement joua sans doute un rôle majeur dans l’exil de Mazarin quelques jours plus tard et inspira, un demi-siècle plus tard, le graveur hollandais Gaspar Luyken qui en fit l’un des moments marquants de la vie de Mazarin.

32Au terme de cet ouvrage, on ne pourra que constater qu’une nouvelle fois, les mazarinades auront confirmé leur extraordinaire potentiel d’analyse. À partir d’une matière textuelle unique et particulièrement dense, des chercheurs plus nombreux que par le passé auront constitué des corpus adaptés à leurs centres d’intérêts : chansons, personnages, événements, genres, fournissent le support à des analyses originales.

33On en sait aussi encore un peu plus sur les modalités de la dispersion des mazarinades dans le monde, que ce soit au temps de la Fronde avec Albert Bailly en direction de Turin, de Mathias Casimir Treter en direction de la Pologne ou, aux XVIIIe et XIXe siècle avec les Puslowski. La présence de mazarinades en Sibérie soulève de nouvelles interrogations sur les pratiques collectionnistes aristocratiques, et l’usage politique qui pouvait en être fait dans des contextes politiques totalement différents ; quoique considérés comme « infâmes », les mazarinades n’en demeuraient pas moins « inspirantes ». On aura également appris que dans le Paris du XIXe siècle, il était encore possible d’acquérir des mazarinades sous forme de feuilles non reliées qui faisaient les délices des collectionneurs.

34Il reste encore des zones d’ombre comme l’iconographie des événements de la Fronde : lorsqu’il entreprend en 1699 une histoire de la vie de Mazarin, Gaspar Luyken ne dispose d’aucune référence. Ainsi, à la différence de la révolution anglaise, la Fronde se nourrit de mots et non d’images, et c’est en Hollande que se construit un répertoire iconographique anti-louis quatorzien, une mémoire de la Fronde, alimentée par des Français du Refuge.

35Cette question de la construction mémorielle de la Fronde fera l’objet du prochain colloque qu’organisera le GRIM, à La Sorbonne en 2028.

36Ce volume a bénéficié de l’expertise de vingt collègues internationaux qui ont bien voulu relire les textes et apporter leurs suggestions : qu’ils en soient tous chaleureusement remerciés et s’il demeure des coquilles résiduelles et quelques imperfections ici ou là, l’auteur de ces lignes en assume l’entière responsabilité.

37Rouen, le 2 juillet 2026

Notes

1 Antonella Amatuzzi n’a pu participer à cette publication, et je la remercie très sincèrement d’avoir bien voulu confirmer ces références.

2 Correspondance d’Albert Bailly, lettre 114.

3 Idem, lettre 132.

4 Idem, lettre 138.

5 Idem, lettre 220, 24 février 1651.

6 Voir https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/130.html

7 https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/132.html

8 Stéphane Haffemayer, « “De bonnes barbaries bien avérées ? ” : la fabrication des massacres de la révolte irlandaise (1641-1642), in Francesco Benigno, Laurent Bourquin, Alain Hugon (dir.), Violences en Révolte. Une histoire culturelle européenne (XIVe-XVIIIe siècle), Presses Universitaires de Rennes, 2019, pp. 165-184.

9 Stéphane Haffemayer, « La « tyrannie » de Charles Ier Stuart : circulation d’une légende noire d’une révolution à l’autre (Angleterre-France, 1649-1789) », Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Revue d'histoire culturelle de l'Europe, Légendes noires et identités nationales en Europe, Tyrans, libertins et crétins : de la mauvaise réputation à la légende noire : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01335932

Pour citer ce document

Stéphane Haffemayer, « Introduction : l’international dans les mazarinades » dans Les mazarinades et l'international,

Revue du GRHis, n° 2, 2026

URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/166.html.

Quelques mots à propos de :  Stéphane Haffemayer

Professeur d’histoire moderne, Université de Rouen-Normandie