Sommaire
Les mazarinades et l'international, n°2, octobre 2026
- Amstutz Delphine, maître de conférences en Littérature française du XVIIesiècle, faculté des Lettres de Sorbonne Université/ Cellf UMR 8599. - Bilis Hélène, professor of French, Wellesley College. - Curelly Laurent, professeur des Universités en littérature et civilisation anglaises du XVIIe siècle, Université de Haute-Alsace. - Deguin Yohann, maître de conférences en littérature française du XVIIesiècle. - Esteban Estríngana Alicia, T.U. de Historia Moderna, Universidad de Alcalá. - Górzyński Sławomir, professeur à l’Université d’Opole. - Haffemayer Stéphane, professeur d’Histoire moderne, Université de Rouen-Normandie, GRHis (UR 3831). - Herrmann Frédéric, maître de Conférences en Études Anglophones, Université Lumière Lyon 2, UMR 5206 Triangle. - Junot Yves, maître de conférences en Histoire moderne, Université Polytechnique Hauts-de-France, Valenciennes - LaPorta Dr Kathrina, Dépt. Français, Université de New York, États-Unis. - Loysen Kathleen, Associate Professor of French & Chair Department of Global Cultural Studies, Montclair State University. - Malinowski Teresa, docteure en histoire, chercheure rattachée au Mémo (Université Paris Nanterre). - Matsumura Takeshi, professeur à l’Université de Tokyo. - Poncet Olivier, professeur d'Archivistique, diplomatique et histoire des institutions de l'époque moderne, École nationale des chartes. - Poumarède Géraud, professeur des Universités en Histoire moderne, Sorbonne Université. - Proot Joran, Dr., Cultura Fonds (Dilbeek)/Sint Lucas Antwerpen. - Steinberger Deborah, professor of French and Comparative Literature, University of Delaware. - Teyssandier Bernard, professeur des universités en Littérature française des XVIeet XVIIesiècles, Université de Reims. - Tsimbidy Myriam, professeur de littérature du XVIIe siècle à l’université Bordeaux Montaigne, équipe Plurielles (UR24142). - Tylus Piotr, professeur de philologie romane à l'Université Jagellone.Comité scientifique
- Stéphane Haffemayer Introduction : l’international dans les mazarinades
- Patrick Rebollar Aux frontières des mazarinades
- Florine Lévecque-Stankiewicz Représenter la Fronde à l’étranger : les gravures de Caspar Luyken pour la Vie de Mazarin (Leyde, 1699)
- Teresa Malinowski Les Mazarinades dans les collections de la Bibliothèque Jagellonne : recensement, provenance, réseaux de circulation
- Maxim Boyko Diffusion et perception des mazarinades en Russie de la Grande Catherine à Vladimir Poutine
- Cécile Leduc Un duc étranger allié des princes français : la construction du personnage de Charles IV de Lorraine dans les Mazarinades et les Mémoires
- Lourdes Amigo Vázquez Les différents visages de l’Espagnol. La monarchie de Philippe IV dans les mazarinades de 1649
- Lourdes Amigo Vázquez Los diferentes rostros del español. La Monarquía de Felipe IV en las mazarinadas de 1649
- Pierre Ronzeaud « Lavemans et polacres », formes et fonctions de la représentation des ennemis étrangers dans les Mazarinades de la guerre de Paris, janvier-avril 1649
- Laurent Curelly Les mazarinades dans la presse anglaise à l’époque de la première révolution (1649)
- Stéphane Haffemayer Un moment décisif de la Fronde : Mazarin et l’attaque ad-odium du 1er février 1651 : « Il persuadoit tous les iours au Roy, que tous les Gens de bien de son Royaume estoient autant de Cromvvels de Fairfax, Tous les Parlements, des Parlements d’Angleterre »
IV. Discours externes
« Des glaces d’Allemagne à la fange des Pays bas » : Amitiés, amours et alliances imaginés pendant le blocus de Paris (1649)
Carrie F. Klaus
Introduction
1La Fronde a lieu dans un réseau complexe de relations internationales s’étendant de l’Angleterre à la Pologne et de la Suède au Mexique1, mais aucune de ces relations n’est plus importante que les conflits prolongés entre la France et l’Espagne et les Pays-Bas espagnols. Pendant la première phase majeure de la Fronde, le blocus de Paris au début de l’année 1649, des frondeurs rêvaient d’alliances avec ces rivaux de la France susceptibles de faire basculer l’équilibre des pouvoirs entre Paris et la couronne. Des femmes de haut rang étaient la clé de plusieurs de ces alliances espérées. Selon l’auteur d’une mazarinade, L’Amazone françoise, Au secours des Parisiens, Marie de Rohan-Montbazon, duchesse de Chevreuse, exilée à Bruxelles depuis sa participation à des complots contre Louis XIII et Richelieu, aurait obtenu des déclarations d’« amitié » de la part de l’Espagne et de la Flandre2. Cette affirmation peut avoir un certain fondement dans la réalité si, comme Sophie Vergnes le suggère, Chevreuse participait en effet à des négociations (qui n’ont pas abouti) en vue d’une alliance entre la France, l’Espagne, et le duché de Lorraine3. L’auteur d’une autre mazarinade, L’Illustre conquérante ou la Genereuse constance de madame de Chevreuse, imagine cette même dame à la tête d’une armée de Flamands venant délivrer la France d’une présence étrangère—c’est-à-dire, de l’Italien Jules Mazarin, cardinal et ministre d’Anne d’Autriche, régente pour son fils Louis XIV « comme une autre Jeanne Darcq »4. On ne peut qu’imaginer l’idée de la France, et de sa place en Europe, qui a pu amener ce pamphlétaire à faire de la duchesse de Chevreuse une nouvelle Jeanne d’Arc ralliant des troupes non pas françaises mais flamandes pour délivrer sa patrie des griffes d’un Italien5. Il est bien sûr plus facile de s’opposer à l’autorité royale si l’on imagine la couronne française sous le joug d’une puissance étrangère, qu’elle soit anglaise ou italienne. Le lien de cette duchesse avec la Lorraine (son mari, le duc de Chevreuse, était Claude de Lorraine), province d’origine de Jeanne d’Arc6, aurait peut-être facilité le glissement entre ces deux femmes dans l’esprit du public.
2La duchesse de Chevreuse et son armée n’étant pas arrivées à Paris, des libellistes ont inventé un autre moyen de joindre la Flandre à la Fronde, cette fois-ci avec des aveux d’amour dans une lettre présumée adressée par l’archiduc Léopold Guillaume d’Autriche, gouverneur des Pays-Bas espagnols, à Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, partisane de la Fronde. Ce billet-doux prétendu, sorti de deux presses, a suscité aux moins trois réponses de la célèbre « Grande Mademoiselle », de trois presses différentes (ou, éventuellement, deux, l’une paraissant sans nom d’imprimeur), ainsi qu’une deuxième lettre de Léopold Guillaume sortie d’une autre presse. Frère cadet de Ferdinand III, Empereur du Saint-Empire, l’archiduc Léopold Guillaume avait été nommé gouverneur des Pays-Bas espagnols en 1646. C’étaient des troupes sous ses ordres que Louis II de Bourbon, prince de Condé, avait vaincues à Lens en août 1648, une victoire décisive pour la France et la dernière grande bataille de la Guerre de Trente Ans. Pendant le blocus de Paris, Condé, toujours au service de la couronne, commandait des forces royales pour la régente et le cardinal. L’idée que Léopold Guillaume ait pu chercher à s’allier aux frondeurs pour régler un vieux compte avec Condé a dû sembler plausible aux propagandistes de la Fronde.
3Selon Célestin Moreau, les lettres en question ont paru peu après l’annonce le 19 février 1649 de l’arrivée à Paris d’un envoyé supposé de l’archiduc désirant soumettre au Parlement de Paris une proposition d’accord entre la France et l’Espagne7. En réalité, ce prétendu diplomate espagnol, dénommé « Dom Joseph d’Illescas », était un moine cistercien conseillé par Frédéric-Maurice de La Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, et par d’autres grands frondeurs8. Michel Pernot suggère que l’objectif des frondeurs avec ce faux diplomate était de présenter Mazarin, s’il s’opposait à une rencontre entre le délégué de l’archiduc et le Parlement, comme le seul obstacle à la paix avec l’Espagne9. Orest Ranum remarque que « beaucoup de magistrats sincères et bien intentionnés étaient persuadés que le cardinal entravait réellement un règlement de paix, et cela, affirmaient-ils, parce que ses services ne seraient plus nécessaires si le conflit s’arrêtait »10. Les Frondeurs auraient espéré également devancer les efforts réels du cardinal, qui venait d’envoyer son propre diplomate en Flandre. Les juges ont rapidement compris la supercherie. Le 25 février, moins d’une semaine après le discours d’« Illescas » devant le Parlement de Paris, une délégation de ce corps s’est rendue à Saint-Germain-en-Laye pour parler directement avec la régente, un événement qui marque le début des négociations qui aboutissent - sans intervention spéciale de Léopold Guillaume - à la Paix de Rueil (ou de Saint-Germain) un mois plus tard.
La première lettre de Léopold Guillaume
4La comparution du faux diplomate devant le Parlement de Paris a suscité une avalanche de publications frondeuses, entre autres, des copies de son discours, un rapport d’outre-tombe dans lequel le roi défunt Louis XIII lui exprime sa reconnaissance, et plusieurs lettres supposés de Léopold Guillaume attestant de la légitimité de son envoyé11. L’archiduc adopte un autre ton dans ses lettres à Montpensier, mais ces deux lettres, et les trois réponses de la duchesse, paraissent toutes dans ce même contexte et, comme les publications sur le prétendu envoyé espagnol, donnent à croire que l’archiduc, et par extension l’Espagne et l’Empire, sont prêts à contourner des négociations directes avec la régente et le cardinal afin de rétablir la paix en France. Si ces publications variées visent éventuellement des publics différents, les amateurs des discours diplomatiques n’étant pas forcément les mêmes que ceux des lettres sentimentales, le caractère manifestement inventé d’une large partie des textes, notamment les paroles d’un roi décédé, suggère un public tout aussi avide de fiction que de récits authentiques. En effet, la grande porosité des genres à cette époque a créé les conditions idéales pour une abondance d’invention et a fait des mazarinades de la Fronde, comme nous le verrons, un incubateur, sinon « laboratoire », d’innovation littéraire.
5Dans la Lettre de l’Archiduc Leopold, envoyée à Madamoiselle, pour traitter la paix, publiée par Nicolas Jacquard ainsi que par Jean Dedin, l’archiduc, ouvrant avec des hyperboles et des métaphores, appelle la duchesse « la Divinité du Siècle »12 et déclare que sa passion pour elle a enflammé son cœur et éveillé son âme. Il exprime son inquiétude pour le jeune roi de France, dont les ministres - à savoir, Mazarin - menacent de ruiner l’État, et il prononce son désir intense de rétablir la paix dans le royaume. Toujours attentif à la métaphore, le gouverneur des Pays-Bas espagnols choisit des termes du champ sémantique de la politique pour déclarer son amour, disant à Montpensier, « vous avez un empire absolu sur mon esprit »13. Il affirme par la suite qu’elle a la capacité de ramener la paix en France. « PRINCESSE INCOMPARABLE, » écrit-il, « Vous pouvez d’une seule parole dissiper toutes nos armées ; rien ne peut resister à vostre puissance »14. Après cette remarque suggestive mais imprécise, l’archiduc indique que l’instrument de paix le plus pratique dont Montpensier dispose est son influence auprès de la régente et d’autres personnes non nommées. « La Royne, » écrit-il, « aussi bien que les autres, n’oseront jamais vous refuser la paix, lors que vostre GRANDEUR la demandera avec instance »15. Le pamphlétaire attribue donc deux formes de pouvoir à Montpensier, celui qu’elle exerce en tant qu’objet de désir de Léopold Guillaume et un pouvoir émanant d’une complicité entre femmes, d’une pression sur la régente qu’elle seule peut déployer.
6Les deux éditions de cette lettre sont identiques, à part la typographie, à l’exception d’un passage qui figure dans l’édition de Jacquard mais pas dans celle de Dedin :
L’on connoist assez que vous possedez des qualitez adorables, & quelque advantage que vous ayez de vôtre Illustre naissance, que vous estes encore plus riche de vos propres merites. C’est beaucoup de gloire d’emporter le prix sur toutes les beautez de l’Europe : mais c’est bien davantage de professer une vertu genereuse qui n’emprunte rien du lustre estranger, & qui se porteroit également aux choses honestes, quand mesme tout le monde n’auroit pas d’yeux pour l’estimer. C’est ce qui me fait croire, que comme les intelligences meuvent les plus beaux des corps, & que la Sagesse n’habite que dans une matiere épurée de toute imperfection, que vous ferez voir à un Estranger, mais au plus fidelle de ceux qui font profession de vous obeïr, que le calme des desordres de la France ne sera deu qu’à vôtre merite16.
7La raison pour laquelle cet éloge a été ajouté, ou supprimé, dans une des versions de la lettre reste obscure. Dans ce passage, l’archiduc autrichien place la duchesse française dans un contexte européen, indiquant que, bien que ce soient d’autres qualités que sa beauté qui lui ont valu son estime, ses attraits physiques la placent au-dessus de « toutes les beautez de l’Europe ». Il souligne la différence de nationalité entre lui et elle, jurant que ce n’est pas l’exotisme de la Française, pour ainsi dire, qui l’attire, mais que sa vertu « n’emprunte rien du lustre estranger ». Il poursuit en disant qu’il est suffisamment audacieux d’espérer qu’elle « [fera] voir à un Estranger […] que le calme des desordres de la France ne sera deu qu’à [son] merite. » Accepter la proposition de l’archiduc aurait apparemment non seulement des conséquences pour la Grande Mademoiselle sur le plan sentimental mais augmenterait également sa renommée en Europe.
La correspondance se poursuit
8Dans l’Advertissement pour Mademoiselle, à l’Archiduc Leopold. Touchant le party qu’il doit prendre, publié sans nom d’imprimeur, Montpensier, annonçant à Léopold Guillaume, « vous sçavez gaigner les coeurs magnanimes, quand vous leur offrez le vostre », et évoquant la « douce generosité » de l’archiduc, emploie un vocabulaire plus mesuré mais laisse entendre qu’elle pourrait un jour ou l’autre accueillir favorablement son offre17. « [Q]uand vous irez par un si juste sujet, » écrit-elle, « je vous feray voir de quelle recompense vous estes digne »18. La franchise avec laquelle il écrit, affirme-t-elle, appelle la sienne. Faisant preuve de respect pour les règles de la diplomatie, pourtant, la duchesse insiste pour que l’archiduc obtienne d’abord une promesse de paix de la part de la régente. Elle l’encourage néanmoins à travailler en même temps avec le Parlement rebelle de Paris. Vers la fin de sa réponse, elle lui dit, « Si ma personne vous est aussi chere que vostre lettre le temoigne, ne differay [sic] plus de luy donner le plus grand des contentements ou elle aspire », ajoutant, « vous ne servirez pas moins le publicq en mettant sa cause avec la miene »19. Elle présente donc leur alliance potentielle dans un contexte aussi diplomatique qu’amoureux. Elle n’accepte pas immédiatement les avances de l’archiduc, mais elle lui donne lieu d’espérer. L’aspect littéraire, voire romanesque, le plus évident de cette lettre est peut-être le suspense qu’elle suscite et soutient.
9La version de Montpensier qui s’adresse à Léopold Guillaume dans la Response de Madamoiselle [sic] à L’Archiduc Leopold, Touchant le traitté de l’accommodement de la Paix, par contre, publiée par Dedin (qui a imprimé la version plus courte de la lettre de l’archiduc), lui dit clairement qu’elle n’est pas amoureuse de lui. La duchesse affirme que l’archiduc doit savoir qu’il avoue son amour à « une Princesse qui [lui] est indifferente »20. Malgré ce que Montpensier veut bien interpréter comme des intentions sincères de la part de Léopold Guillaume, même si elle admet avoir des doutes, elle lui dit qu’elle doit le refuser. Leur union, ou liaison, serait imprudente, explique-t-elle, lui rappelant le cas d’Alexandre, qui a risqué ses conquêtes militaires en cédant à un amour mal conçu pour Roxane :
& l’historien prophane aprés avoir descrit les combats, les victoires, les conquestes, les triomphes du grand Alexandre le represente assis sur les genoux d’Oxane fille du Satrape de Perse, & un petit Amour, qui parmy les caresses qu’ils se rendent mutuellement se jouë de la Couronne de ce grand Monarque, & brise les armes avec lesquelles il avoit surmonté tant de nations & de Royaumes21.
10La duchesse indique que son propre désir de paix en France est aussi fort que le désir que l’archiduc prétend posséder pour elle, laissant croire que leur alliance n’est pas le moyen le plus sûr de rétablir cette paix.
11La Seconde Lettre de l’Archiduc Leopold envoyée à Mademoiselle, publiée par la veuve Musnier, répond directement à la Response de Madamoiselle. Dans cette seconde lettre, Léopold Guillaume, exprimant sa reconnaissance pour la lettre de Montpensier, dit, dans un lieu commun de la fiction sentimentale, que même si la duchesse lui est indifférente, sa passion pour elle ne faiblit pas. Il laisse entendre que son désir occupe à la fois son corps et son esprit, évoquant le « zele que j’ay pour vostre personne » et « l’extresme desir dont mon ame est embrasée […] de vous offrir mes services »22. En bon archiduc, il ne néglige pas le contexte politique, formulant des remarques critiques à l’égard de la régence d’Anne d’Autriche avant de passer à des éloges de Montpensier, où il lui affirme que la chaleur qui irradie de sa beauté, comme les rayons du soleil, a le pouvoir de le réchauffer même lorsqu’il est « parmy les glaces d’Allemagne & aux plus aspres froidures de l’hyver, dans les marests [sic] fangeux des Pays bas »23. Les termes imagés opposant le froid et la pluie qui entourent Léopold Guillaume en Allemagne et aux Pays-Bas au soleil et à la chaleur de Montpensier et par extension de la France, évoquent la géographie de l’Europe et placent la correspondance de nouveau dans le cadre des relations européennes.
12Une troisième lettre de Montpensier, la Reponse veritable de Mademoiselle, à la Lettre supposée de l’Archiduc Leopold, publiée par Guillaume Sassier, peut se référer à l’une ou à l’autre des lettres de l’archiduc, l’ordre de publication étant difficile à déterminer. Le titre de cette mazarinade suggère que les sentiments attribués à Léopold Guillaume sont inventés - à la différence, bien entendu, de cette réponse « véritable » de Montpensier. La version de Montpensier qui s’exprime ici déclare qu’elle condamnerait normalement l’archiduc pour les sentiments qu’il a prononcés à son égard, qui ne conviennent ni à son rang ni au sien, mais qu’elle l’excusera puisqu’ils se trouvent « dans la saison ou l’on fait parler toutes les puissances au plus fort de leur silence »24. Le caractère exceptionnel des événements actuels lui permet de pardonner son audace. Néanmoins, elle insiste sur le fait qu’elle n’a aucun intérêt à s’impliquer dans la politique : « je ne m’intrigue point dans les affaires d’Estat »25. Si le titre de ce libelle signale l’inauthenticité de la lettre de Léopold Guillaume, cette dernière remarque, si contraire à la participation bien connue de Montpensier à la politique tout au long de sa vie, et surtout pendant la Fronde, révèle tout aussi clairement que cette lettre est également une invention. Dans une étude de la ventriloquie dans les pamphlets de cette période, Jean-Philippe Beaulieu constate que c’est « lorsque les prises de position de tels textes ne semblent pas conformes à ce qu’on sait du personnage public que la ventriloquie peut être perceptible »26. Une Grande Mademoiselle qui se détourne de la politique n’est pas plus crédible qu’un commandant des Habsbourg qui délaisse ses fonctions militaires pour des affaires de cœur. Dans sa propre lettre, bien sûr, Montpensier ne souligne que le caractère invraisemblable de celle de Léopold Guillaume : « dans le temps ou les Ambassadeurs traittent des inclinations des Souverains » écrit-elle, « il n’y a pas apparence qu’un Courrier detroussé ait esté chargé des sentimens cachés des personnes sublimes & Illustres »27, une référence à la manière suspecte dont la proposition de l’archiduc est censée lui être parvenue. Si la missive de Léopold Guillaume était réelle, d’ailleurs, lui dit-elle, ce serait une insulte : « Juges s’il est à propos, qu’une lettre sans datte, soit tout l’appareil de ma grandeur »28. Montpensier met de côté les questions d’authenticité, pourtant, accepte la fiction, et juge convenable, ou utile, d’y répondre.
13Est-ce que des lecteurs du dix-septième siècle auraient cru à l’authenticité de ces lettres ? Certainement pas. Il est difficile d’imaginer que le public aurait été davantage induit en erreur par des mazarinades de ce genre que le Parlement de Paris ne l’avait été par le faux diplomate, même si Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin, a trouvé des clarifications parfois utiles, dressant une liste des lettres « fausses et supposées » parues entre janvier et avril 164929. Le but de cette correspondance était sûrement plus de divertir et plaire que d’informer. Ce qui est fascinant, c’est le fait que plusieurs imprimeurs—Jacqard, Dedin, Musnier, Sassier, ainsi qu’un autre non nommé, peut-être l’un des précédents—se sont tous lancés dans cet échange épistolier, sans aucun doute motivés par son potentiel à attirer le public et à vendre des libelles, mais créant (même sans le faire exprès) une intrigue captivante et des personnages saisissants. On ne peut que spéculer sur la manière dont cet échange aurait pu se poursuivre si la Paix de Rueil, signée le 11 mars 1649 et acceptée par le Parlement de Paris le 30, n’avait pas mis fin à cette aventure imaginée.
14Malgré cette interruption, l’idée d’une liaison entre la duchesse et l’archiduc a dû faire son chemin, car l’on trouve des références à leur union éventuelle dans d’autres mazarinades de l’époque, par exemple, dans la Troisiesme partie de l’agreable conference de deux paisans, de Saint Ouen & de Montmorency, aussi publiée dans la première partie de l’année 1649. Dans ce troisième volet d’une série de huit libelles écrits dans le langage populaire, deux paysans se livrent à des conjectures sur la possibilité d’une relation entre Léopold Guillaume et Montpensier. Vers la fin de la conversation, le premier paysan, Janin, dit au second, Piarot, « revenon à S. Gearmain, quesque nan di de ce Liopo »30. Piarot corrige d’abord sa prononciation - « Voize Liopo snest pas son nom y se lome Liopole »31-puis l’informe des rumeurs selon lesquelles Léopold Guillaume voudrait épouser Montpensier, une idée qu’il trouve ridicule vu que l’archiduc n’a jamais rencontré la duchesse : « nan di qui vian à gran randon pour fiancé Mademirelle, query lan est pi que fou, é si pourtan y ne la jamas veu »32. Il dit par la suite que, selon d’autres rapports, la Grande Mademoiselle serait déjà fiancée à l’un des frondeurs les plus en vue pendant le blocus, François de Vendôme, duc de Beaufort : « nan dit que lest proumise à Monseu de Biaufor »33. L’allégation que Montpensier est fiancée à Beaufort est, bien entendu, tout aussi fausse que l’autre, mais l’on peut en déduire que ces figures occupaient une place importante dans l’esprit des Français de tous les milieux pendant la Fronde, non seulement en raison de leur célébrité mais aussi parce que leurs décisions et leurs alliances avaient des conséquences réelles pour l’ensemble du royaume.
Les mazarinades comme laboratoire de développement littéraire ?
15Si l’on peut lire cet échange de lettres comme une démonstration de la manière dont des polémistes de la Fronde se sont appuyés sur les capacités particulières des femmes pour des négociations diplomatiques et des alliances à travers les frontières, il est aussi possible de le lire dans le contexte de la théorie de l’émergence de la « fictionalité » avancée par Catherine Gallagher34, une théorie qui a été amplifiée, contestée, et nuancée par de nombreux critiques, notamment, pour le domaine du français, par Nicholas D. Paige35. Dans l’histoire du roman qu’il trace dans Before Fiction : The Ancien Régime of the Novel, Paige constate (à la suite de Barbara Foley36) qu’avant l’avènement du roman moderne, on avait principalement affaire à la fiction « pseudo-factuelle », c’est-à dire, à des œuvres qui avaient un aspect documentaire - des lettres, par exemple -et qui prétendaient présenter des événements tirés de la vie de personnes réelles. Les premiers romans épistolaires en français à grand succès, comme les Lettres portugaises (1669) attribué à Gabriel de Guilleragues ou Le Portefeuille (1674) de Marie-Catherine de Villedieu, seraient des cas par excellence. Paige propose en outre que l’on doit voir les formes et les genres tels que le roman épistolaire comme des technologies littéraires, c’est-à-dire, comme « des dispositifs qui doivent être inventés et ensuite travaillés par leur inventeur et ses concurrents »37. On pourrait donc voir la correspondance entre la duchesse de Montpensier et l’archiduc Léopold Guillaume dans les mazarinades comme des évidences du roman épistolaire en voie de développement.
16Dans son ouvrage ultérieur, Technologies of the Novel : Quantitative Data and the Evolution of Literary Systems, Paige approfondit cette théorie des technologies littéraires, suggérant que « tout comme le moteur à combustion interne, par exemple, fait encore l’objet de raffinements considérables, divers artefacts romanesques - par exemple, le roman épistolaire -doivent être en fait ‘retravaillés’ par leurs utilisateurs : bricolés, adaptés, parfois mis à d’autres usages »38. Il observe, entre autres, que « certains des premiers échanges épistolaires publiés n’ont pas paru comme des œuvres à part entière »39 et que « le roman épistolaire précoce était vraiment une nébuleuse de pratiques manifestement liées mais hétérogènes »40. Ces remarques peuvent soutenir l’interprétation qu’il y aurait là comme des traces anticipatrices du roman épistolaire : c’est le cas de ces échanges entre Montpensier et Léopold Guillaume mais aussi d’autres lettres fictives dignes de roman que l’on trouve dans les mazarinades comme les lettres de la Petite Nichon du Marais à Louis II de Bourbon, Prince de Condé, et les réponses imaginées du prince41, ou la série de poulets échangés entre Laure Mancini, nièce de Mazarin, et Louis de Bourbon, Duc de Mercœur42. Il reste encore du travail à faire, mais l’idée de considérer les mazarinades, cet immense corpus de textes d’une diversité et d’une créativité étonnantes, comme un laboratoire pour l’élaboration des formes et des genres à venir, semble, à tout le moins, prometteuse.
Conclusion
17Il n’y a, bien sûr, aucune indication qu’Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, ait eu une liaison avec l’archiduc Léopold Guillaume d’Autriche, gouverneur des Pays-Bas espagnols, même si l’auteur du Remerciment des Parisiens à Mademoiselle pour leur avoir procuré la paix, qui lui attribue le mérite de la Paix de Rueil (ou de Saint-Germain), lui affirme « qu’il n’est point de Roy ny de Prince Estranger qui ne viennent immoler leur vie à vos pieds, & consacrer à vostre Altesse, comme à une Deesse sur terre, leurs Couronnes & leurs Sceptres »43, une remarque qu’il est tentant de voir comme une référence oblique à cette relation imaginée. L’idée d’une telle liaison, néanmoins, a visiblement captivé les esprits des polémistes et du public lors des premiers mois de la Fronde. Cette correspondance brève mais saisissante, mettant en scène des négociations en vue d’une éventuelle alliance entre deux figures majeures de l’aristocratie européenne, évoque une vision de la France, et de l’Europe, avec des nœuds divers de pouvoir où des décisions ayant des conséquences pour tout un royaume, ou un empire, pouvaient être pesées et prises par d’autres personnes qu’un roi, une régente, ou un empereur. Les acteurs et les écrivains de la Fronde, loin d’avoir les yeux fixés uniquement sur la France, avaient également le regard ailleurs, pensant à la place du royaume en Europe et au-delà. Ils n’étaient que trop sensibles au fait que les événements chez eux avaient un impact sur le statut et la place de leur nation dans le monde. En même temps, l’explosion créatrice que l’on retrouve souvent dans les périodes de crise, accompagnée de cette sensibilité à l’international et à un monde en expansion, a pu faire des mazarinades un terrain fertile pour les développements littéraires à venir, dont le roman épistolaire ne sera pas des moindres.
1 Pour ces derniers, voir le travail de Hans Helander et Martin Olin, qui suggèrent qu’une visite à Paris au printemps 1652 de Mathias Palbitzi, ambassadeur de Christine de Suède, qui a laissé sa trace dans plusieurs mazarinades, doit être comprise dans le contexte des efforts de la reine pour participer aux négociations entre la France et l’Espagne, pour faire avancer des ambitions coloniales de la Suède, et pour arranger le retour d’un navire suédois dont l’équipage et la cargaison avaient été saisis par les Espagnols à Porto Rico. Hans Helander et Martin Olin, « Reporting Back to the ‘Phoenix of So Many Centuries’ : Mathias Palbitzki, Queen Christina’s Envoy to Spain (1651-52) », dans Jorge Fernández-Santos et José Luis Colomer (dirs.), Ambassadors in Golden-Age Madrid : The Court of Philip IV through Foreign Eyes, Madrid, Centro de Estudios Europa Hispánica, 2020, p. 273-300.
2 L'Amazone françoise, Au secours des Parisiens. Ou l’Aproche des Troupes de madame la Duchesse de Chevreuse, Paris, Jean Hénault, 1649, p. 4.
3 Sophie Vergnes, Les Frondeuses : Une révolte au féminin 1643-1661, Seyssel, Champ Vallon, 2013, p. 192-95.
4 L’Illustre conquérante ou la Genereuse constance de madame de Chevreuse, Paris, N. Charles, 1649, p. 6.
5 Voir Carrie F. Klaus, « Becoming Joan of Arc in the Popular Press of the Fronde », dans Lucia Gemmani et Paola Ugolini (dirs.), Women Warriors in the Early Modern World, Amsterdam, Amsterdam University Press, à paraître.
6 Jeanne d’Arc est née au début du quinzième siècle à Domrémy dans le Bar.
7 Célestin Moreau, Bibliographie des Mazarinades, Paris, Jules Renouard, 1850-1851, volume III, 500.
8 Orest Ranum, La Fronde, trad. Paul Chemla, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 208.
9 Michel Pernot, La Fronde, Paris, Éditions de Fallois, 1994, p. 127-29.
10 Op. cit., p. 235.
11 Voir, entre autres, Le courier estranger, contenant la lettre de creance que l’archiduc Leopolde a envoyee A Messieurs de la Cour du Parlement de Paris, Paris, Gervais Alliot et Jacques Langlois, 1649 ; Le courier extraordinaire, apportant les Nouvelles de la Reception de Messieurs les Gens du Roy à S. Germain en Laye, & de celle du Courier d’Espagne au Palais, Paris, Jouxte la copie imprimée par Rolin de la Haye, 1649 ; Le Subjet du Secours promis par l'Archiduc Leopold à la Ville de Paris, Paris, vefve André Musnier, 1649 ; Veritable Harangue faite à Messieurs de le Cour de Parlement, par le Courier. Envoyé de la part de son Altesse L'Archiduc Leopold, apportant le traité de la paix, entre les Couronnes de France & d'Espagne, Paris, Jean Brunet, 1649 ; Nouvelles apportées au Roy Louis XIII dans les Champs Elisées, Et son entretien avec les Heros & les principaux Seigneurs de la Cour, touchant la funeste guerre que Mazarin a allumé dans la France, Paris, Guillaume Loyson et Jean Baptiste Loyson, s.d. [1649].
12 Lettre de l’Archiduc Leopold, envoyée à Madamoiselle, pour traitter la paix, Paris, Nicolas Jacquard, 1649, 4 ; Lettre de l’Archiduc Leopol [sic] Envoyée à Madamoiselle pour traicter la paix, Paris, J. Dedin, 1649. Les citations renvoient à l’édition de Jacquard.
13 Idem, p. 4.
14 Idem, p. 6.
15 Ibid.
16 Op. cit., p. 6-7.
17 Advertissement pour Mademoiselle, à l'Archiduc Leopold. Touchant le party qu’il doit prendre. Paris, 1649, p. 4.
18 Idem, p. 5
19 Idem, p. 6
20 Response de Madamoiselle à L'Archiduc Leopold, Touchant le traitté de l’accommodement de la Paix, Paris, J. Dedin, 1649, p. 4.
21 Idem, p. 5.
22 Seconde Lettre de l'Archiduc Leopold envoyée à Mademoiselle. À Sainct Germain en Laye, Paris, vefve Musnier, 1649, p. 3.
23 Idem, p. 6.
24 Reponse veritable de Mademoiselle, à la Lettre supposée de l’Archiduc Leopold, Paris, Guillaume Sassier, 1649, p. 4.
25 Ibid.
26 Jean-Philippe Beaulieu, « ‘Je la fay parler à ma mode’ : Réflexions sur la ventriloquie au féminin dans la production pamphlétaire (1575-1651) », dans Diane Desrosiers et Roxanne Roy (dirs.), Ventriloquie : Quand on fait parler les femmes (xve -xviiie siècles), Paris, Hermann, 2020, p. 126.
27 Op. cit., 5.
28 Ibid.
29 Jugement de tout ce qui a esté imprimé contre le Cardinal Mazarin, Depuis le sixiéme Janvier, jusques à la Declaration du premier Avril mil six cens quarante-neuf, s.l.n.p., s.d., p.15-16.
30 Troisiesme partie de l’agreable conference de deux paisans, de Saint Ouen & de Montmorency. Ou la rencontre en dialogue de Piarot & de Janin, fait par le mesme Autheur de la premiere Partie, Paris, 1649, p. 8.
31 Ibid.
32 Ibid.
33 Ibid.
34 Catherine Gallagher, « The Rise of Fictionality », dans The Novel, Franco Moretti (dir.), Princeton, NJ, Princeton University Press, 2006, volume I, History, Geography, and Culture, p. 336-63.
35 Nicholas D. Paige, Before Fiction : The Ancien Régime of the Novel, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2011. Pour des réactions plus critiques à la théorie de Gallagher, voir, entre autres, Monika Fludernik, « The Fiction of the Rise of Fictionality », Poetics Today, 39 :1, February 2018, p. 67-92, et Julie Orlemanski, « Who Has Fiction ? Modernity, Fictionality, and the Middle Ages », New Literary History 50, 2019, p. 145-70.
36 Barbara Foley, Telling the Truth : The Theory and Practice of Documentary Fiction, Ithaca, New York, Cornell University Press, 1986.
37 « devices that need to be invented and then worked on by their inventor and the inventor’s competitors », op. cit., 32-33 (traduction de l’auteure).
38 « Just as the internal combustion engine, say, is still going through considerable refinements, various novelistic artifacts—say, the epistolary novel—actually need to be ‘worked on’ by their users : tinkered with, adapted, sometimes repurposed », Nicholas D. Paige, Technologies of the Novel : Quantitative Data and the Evolution of Literary Systems, Cambridge University Press, 2021, p. 4-5 (traduction de l’auteure).
39 « A number of early published epistolary exchanges did not in fact appear as stand-alone works », idem, p. 127 (traduction de l’auteure).
40 « ‘the’ early epistolary novel was really a nebula of obviously related but heterogenous practices », idem,p. 129 (traduction de l’auteure).
41 Lettre de la Petite Nichon du Marais à Monsieur le Prince de Condé, à S. Germain, s.l., 1649 ; Lettre de réplique de la Petite Nichon du Marais, à Monsieur le Prince de Condé, à S. Germain, s.l., 1649 ; Consolation de la petite Nichon, à monsieur le prince de Condé, Paris, 1650.
42 Le Poulet, Paris, 1649 ; La Sauce du Poulet, par R.D.Q., s.l.n.d ; Salade en responce à la saulce au poulet, par B.B.G., s.l., 1649.
43 « Les Parisiens vous seront redevables toute leur vie, puisque dans les derniers desordres, vostre Altesse a espousé leurs interests avec tant de zele », Remerciment des Parisiens à Mademoiselle pour leur avoir procuré la paix, s.l., 1649, p. 7.
Revue du GRHis, n° 2, 2026
URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/178.html.
Quelques mots à propos de : Carrie F. Klaus
Université DePauw (États-Unis), Programme en Études françaises globales
