Sommaire
Les mazarinades et l'international, n°2, octobre 2026
- Amstutz Delphine, maître de conférences en Littérature française du XVIIesiècle, faculté des Lettres de Sorbonne Université/ Cellf UMR 8599. - Bilis Hélène, professor of French, Wellesley College. - Curelly Laurent, professeur des Universités en littérature et civilisation anglaises du XVIIe siècle, Université de Haute-Alsace. - Deguin Yohann, maître de conférences en littérature française du XVIIesiècle. - Esteban Estríngana Alicia, T.U. de Historia Moderna, Universidad de Alcalá. - Górzyński Sławomir, professeur à l’Université d’Opole. - Haffemayer Stéphane, professeur d’Histoire moderne, Université de Rouen-Normandie, GRHis (UR 3831). - Herrmann Frédéric, maître de Conférences en Études Anglophones, Université Lumière Lyon 2, UMR 5206 Triangle. - Junot Yves, maître de conférences en Histoire moderne, Université Polytechnique Hauts-de-France, Valenciennes - LaPorta Dr Kathrina, Dépt. Français, Université de New York, États-Unis. - Loysen Kathleen, Associate Professor of French & Chair Department of Global Cultural Studies, Montclair State University. - Malinowski Teresa, docteure en histoire, chercheure rattachée au Mémo (Université Paris Nanterre). - Matsumura Takeshi, professeur à l’Université de Tokyo. - Poncet Olivier, professeur d'Archivistique, diplomatique et histoire des institutions de l'époque moderne, École nationale des chartes. - Poumarède Géraud, professeur des Universités en Histoire moderne, Sorbonne Université. - Proot Joran, Dr., Cultura Fonds (Dilbeek)/Sint Lucas Antwerpen. - Steinberger Deborah, professor of French and Comparative Literature, University of Delaware. - Teyssandier Bernard, professeur des universités en Littérature française des XVIeet XVIIesiècles, Université de Reims. - Tsimbidy Myriam, professeur de littérature du XVIIe siècle à l’université Bordeaux Montaigne, équipe Plurielles (UR24142). - Tylus Piotr, professeur de philologie romane à l'Université Jagellone.Comité scientifique
- Stéphane Haffemayer Introduction : l’international dans les mazarinades
- Patrick Rebollar Aux frontières des mazarinades
- Florine Lévecque-Stankiewicz Représenter la Fronde à l’étranger : les gravures de Caspar Luyken pour la Vie de Mazarin (Leyde, 1699)
- Teresa Malinowski Les Mazarinades dans les collections de la Bibliothèque Jagellonne : recensement, provenance, réseaux de circulation
- Maxim Boyko Diffusion et perception des mazarinades en Russie de la Grande Catherine à Vladimir Poutine
- Cécile Leduc Un duc étranger allié des princes français : la construction du personnage de Charles IV de Lorraine dans les Mazarinades et les Mémoires
- Lourdes Amigo Vázquez Les différents visages de l’Espagnol. La monarchie de Philippe IV dans les mazarinades de 1649
- Lourdes Amigo Vázquez Los diferentes rostros del español. La Monarquía de Felipe IV en las mazarinadas de 1649
- Pierre Ronzeaud « Lavemans et polacres », formes et fonctions de la représentation des ennemis étrangers dans les Mazarinades de la guerre de Paris, janvier-avril 1649
- Laurent Curelly Les mazarinades dans la presse anglaise à l’époque de la première révolution (1649)
- Stéphane Haffemayer Un moment décisif de la Fronde : Mazarin et l’attaque ad-odium du 1er février 1651 : « Il persuadoit tous les iours au Roy, que tous les Gens de bien de son Royaume estoient autant de Cromvvels de Fairfax, Tous les Parlements, des Parlements d’Angleterre »
III. Les images de l’Orient
Présence de l’Asie dans les mazarinades : Japon, Chine, Corée
Tadako Ichimaru
Introduction
1Les Mazarinades reflètent l’espace discursif de la Fronde. Cependant, cela ne reflète pas forcément l’opinion publique de l’époque. Plus important encore, nombre de ces documents ont été rédigés comme des attaques verbales contre les camps adverses ou dans le but d’influer sur le sentiment général. Autrement dit, ils sont le résultat d’une série d’actions menées par les acteurs de l’époque : rédaction, impression et diffusion. Les quelque 6 000 documents dont nous disposons aujourd’hui sont donc les vestiges d’une période de cinq ans de troubles politiques en France au xviie siècle au moins pour ceux qui ont participé à la Fronde.
2Ces documents sont des témoins peu fiables de la Fronde. Nombre d’entre eux n’étaient pas rédigés dans le but de retranscrire fidèlement la réalité sociale. Certains auteurs de pamphlets n’hésitaient pas à déformer, exagérer et même inventer les faits pour étayer leurs propres arguments ou discréditer leurs adversaires. D’ailleurs, leurs lecteurs ne s’intéressaient pas spécialement aux faits objectifs ; ils cherchaient plutôt quelque chose pour exprimer et justifier la colère ou le mécontentement, couvés en eux sans être clairement verbalisés. Ou bien, ils souhaitaient simplement se soulager en lisant que des gens considérés comme la racine de tous les maux de la société sont ridiculisés et humiliés dans des textes. Le fait que beaucoup de ces documents aient été rédigés de manière burlesque suggère qu’il y avait une demande pour les effets de ce style littéraire qui caricaturait cette réalité, que ce soit la mode de l’époque ou une part de vérité dans leur contenu.
3Il serait naïf de notre part, environ 400 ans plus tard, d’aborder ces documents en espérant y voir des « témoignages » de contemporains de la Fronde. C’est d’ailleurs pourquoi les historiens nous ont maintes fois exhortés à ne pas le faire. Certaines mazarinades déforment la réalité et parfois mentent... Malgré tout, est-il approprié de les laisser prendre la poussière dans une bibliothèque ou de les oublier dans les archives d’un collectionneur ? Non. C’est exactement dans ces déformations et ces mensonges que nous trouverons des échos de voix de contemporains de la Fronde ; mais aussi plus largement des échos du monde au milieu du xviie siècle.
4Dans cet article, nous prolongeons notre recherche sur la représentation du « Japon » dans les Mazarinades. Nous avons commencé cette analyse dans notre présentation intitulée « En tirant le fil du Japon » à l’Université de Rouen en 20221 ; ce fil nous avait amenée à suivre la piste de l’utopie dans le champ littéraire. Cette fois-ci, nous élargissons la perspective aux relations maritimes, grâce au sujet du colloque de l’Université de Fribourg en Suisse en mars 20252. Afin de comprendre la représentation de pays étrangers dans les Mazarinades, il est nécessaire d’avoir une vision quasi planétaire. Il sera question du trafic international et de la découverte de pays étrangers de l’époque. Autrement dit, il nous faut dépasser les enjeux politiques domestiques de la Fronde pour élargir le champ d’exploration ; géographiquement, cette fois-ci, à l’extérieur de la France. En interprétant certaines mazarinades et en observant en même temps les relations internationales au xviie siècle, nous arriverons à comprendre des modes de pensée de contemporains de la Fronde.
L’Asie : à l’est de l’Europe ou bien au bout du monde
5Le terme « Asie » couvre une vaste zone géographique. Il s’agit d’un terme ancien, dont l’origine remonte à une inscription assyrienne. Dans cette inscription, les anciens Mésopotamiens distinguaient « Ereb » (la direction du soleil couchant) et « Assou » (la direction du soleil levant), vus depuis la mer Égée. Le mot grec ancien Ασία (Asía) signifie également « la direction du soleil levant ». Ainsi, l’Asie désigne le territoire qui s’étend à l’est de l’Europe.
6L’Asie est vaste. Elle occupe une part importante du continent eurasien. Elle abrite plusieurs pays : variété de civilisations, de langues, de modes de vie et de religions. Les caractéristiques physiques peuvent également différer considérablement, de sorte qu’il est peu probable que les habitants du sous-continent indien et ceux des steppes mongoles partagent consciemment la même identité asiatique. Par exemple, pour les Japonais vivant dans l’Extrême-Orient, l’« Asie » se limite aux parties de l’est et du sud-est. Leur sentiment de fraternité ne s’étend pas jusqu’à l’Asie centrale.
L’intérêt croissant des Européens pour l’Asie
7L’intérêt des Européens pour l’Asie a connu une augmentation spectaculaire après le voyage de Christophe Colomb. Au xviie siècle, plusieurs pays (les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et la France) créèrent des Compagnies des Indes orientales et commencèrent à bâtir un commerce organisé stable avec l’Asie3. D’autre part, le développement de ce commerce s’est accompagné de la propagation du christianisme en Asie. En réalité, il y avait de fréquents échanges épistolaires entre le pays d’origine et ses comptoirs asiatiques, ainsi qu’entre les membres de l’Église (en particulier les Jésuites). Par conséquent, la quantité d’informations sur l’Asie arrivant en Europe durant cette période augmenta considérablement.
8Comme nous le verrons plus en détail plus tard, il ne serait pas surprenant qu’il y ait des références au « Japon » dans certaines mazarinades. En fait, depuis l’époque de Marco Polo, le Japon est « connu » comme une terre de légendes dorées et d’utopie4. Mais ce qui est important ici, c’est l’intersection de ces vieux fantasmes avec les nouvelles informations réelles apportées par le commerce florissant dès le XIVe siècle. Pour comprendre avec précision la valeur représentative du « Japon » tel qu’il apparaît dans les mazarinades, il est nécessaire de comprendre la nation insulaire d’Extrême-Orient telle qu’elle était réellement perçue par les gens de l’époque.
L’Europe rencontre le « Japon »
9Au xve siècle, Christophe Colomb – qui ne dispose pas d’un globe terrestre – pense peut-être que, si la Terre est sphérique, il serait possible d’atteindre les Indes par l’ouest…
10Commençons par comparer le Globe terrestre de Martin Behaim5, créé à Nuremberg en 1492, année de la découverte des Amériques par Christophe Colomb, avec un globe ultérieur, le « Globe vert » attribué à Martin Waldseemüller6, créé en 1507.
11La différence est évidente. Le premier ne contient pas encore les Amériques. Dans le deuxième, les Amériques commencent tout juste à prendre forme. Cependant, de l’un à l’autre, la forme du Japon n’a guère changé : il a la forme d’une patate douce et se situe à l’emplacement actuel du Mexique. Le Japon était encore comme un lieu endormi dans une légende que Marco Polo avait appelée « Cipangu » au XIIIe siècle.
12C’étaient les Portugais qui avaient « découvert » le Japon environ une génération après la fabrication de ce « Globe vert » : vers 1542-15437. Au début du xvie siècle, les Portugais entreprirent la conquête de l’Océan Indien et des mers plus à l’est, espérant monopoliser le commerce des épices, coûteuses à rapporter en Europe. Ils y parvinrent.
13Les Occidentaux recherchaient en Asie non seulement des épices, mais aussi de nouvelles terres pour la propagation du christianisme ; la Compagnie de Jésus approuvée par le pape Paul III en 1540 était particulièrement attachée aux missions à travers le monde. François Xavier (Francisco Javier ou de Jasso, 1506-1552), l’un des fondateurs de la Compagnie de Jésus, fut chargé par le roi Jean III du Portugal, également protecteur de la Compagnie de Jésus, de se rendre en Inde pour y prêcher le christianisme. De là, il partit pour le Japon et arriva à Kagoshima en 1549.
14Le Japon était alors en pleine période Sengoku, l’époque où les seigneurs féodaux luttaient pour l’hégémonie du Japon8. Que ce soit pour des raisons commerciales ou religieuses, les Occidentaux arrivés au Japon au xvie siècle entrèrent d’abord en contact avec ces seigneurs guerriers, les « Sengoku daimyo », représentés par Nobunaga Oda, puis surtout avec des seigneurs de l’île de Kyushu9. Certains d’entre eux furent baptisés chrétiens et envoyèrent des émissaires à Rome en leur nom : l’Ambassade Tenshō en 1582. Ils adoptèrent avec empressement les nouvelles armes, les dernières connaissances et la culture occidentale10.
15Pendant ce temps, le peuple japonais, épuisé par des guerres, cherchait le salut dans le christianisme en plus de ses croyances existantes telles que le bouddhisme. D’après un rapport du père Alessandro Valignano en 1582, on comptait « 150 000 chrétiens au Japon, 20 pères missionnaires occidentaux et 30 séminaristes, la plupart japonais11 ».
16Les lettres commerciales et les rapports missionnaires de cette période auraient fidèlement retranscrit la situation au Japon, tandis que les journaux populaires d’exploration et de voyages de l’époque visaient à séduire les lecteurs, même s’ils manquaient d’exactitude en s’appuyant sur des ouï-dire et des exagérations.
Fermer le pays, la période « Sakoku » du Japon (1639-1854)
17Cependant, leur lune de miel avec les marchands et missionnaires occidentaux ne dura pas longtemps. Avec l’unification du Japon sous Oda, puis Toyotomi, et enfin Tokugawa, le christianisme fut interdit et les croyants persécutés. Le Japon a progressivement restreint le contact avec d’autres pays, expulsant les Portugais et limitant le commerce avec l’Occident aux Néerlandais, qui ont rassuré le Japon en disant qu’ils ne s’intéressaient pas à la propagation religieuse comme les Portugais, et ont promis de s’occuper exclusivement de commerce. Les Néerlandais sont autorisés à rester sur une île artificielle, Déjima, dans la baie de Nagasaki. Le Japon scelle ainsi son isolement national qui durera 215 ans, la période Sakoku12, en vigueur de 1639 à 1854. Autrement dit, à partir de ce moment-là, les informations sur le Japon auxquelles les Européens pourraient accéder seraient extrêmement limitées, à part via la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC).
18En bref, le Japon entretenait des contacts très limités avec la civilisation européenne au xviie siècle. Que le nom d’un pays oublié sur cette carte soit mentionné dans un document critique de Mazarin, imprimé à l’époque de la Fronde, surprend les lecteurs d’aujourd’hui, notamment les lecteurs japonais familiers avec les circonstances de l’époque, et soulève naturellement la question : « Pourquoi ? » Cette question s’adresse directement aux auteurs de mazarinades qui mentionnent ce pays. Dès lors, nous pouvons commencer à comprendre les auteurs de ces documents et les lecteurs qu’ils entendaient servir.
Trois mazarinades qui mentionnent le « Japon »
19À la suite d’une recherche incluant les variantes orthographiques du xviie siècle (« iappon », « iapon »), la répartition des occurrences dans le corpus du Projet Mazarinades (RIM) est la suivante :
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Titre |
Occurrences |
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Le Cavalier d’outre-mer13, 1649, 12 p. |
2 occ. |
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Le Festin burlesque du fourbe ou la mi-carême des partisans traités à la cour par leur chef & protecteur le C. M.14, 1649, 8 p. Le Festin des partisans, aduancé par le Chancelier auant son depart, Chef, & Protecteur de la Maltoste15, 1650, 8 p. (Réédition de la pièce précédente avec un titre différent.) |
2 occ. (2 occ.) |
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Raisonnements particuliers de Mazarin16, 1649, 12 p. |
1 occ. |
20Toutes les pièces ont été publiées anonymement en 1649 (sauf la réédition de 1650) et classées comme des pamphlets anti-mazarins. On sait par ailleurs que 1649 est l’année de la Fronde qui a eu le plus grand nombre de publications de mazarinades. Bien que cette fréquence soit extrêmement faible, elle est frappante car on s’attendait à ce qu’elle soit nulle. Quant au Festin burlesque du fourbe ou la mi-carême des partisans traités à la cour par le chef & protecteur le C. M., il fut réimprimé en 1650 sous un titre différent, Le Festin des partisans, aduancé par le Chancelier auant son depart, Chef, & Protecteur de la Maltoste, il a donc dû se vendre bien.
Le Cavalier d’outre-mer
21Le Cavalier d’outre-mer est écrit sous forme de dialogue, dans lequel le Cavalier itinérant arrive en France, entend parler du régime oppressif de Mazarin par un vieil homme du royaume, et s’indigne à juste titre. Ce cavalier raconte alors l’histoire d’un usurpateur abattu par le peuple au Japon. Dans cette mazarinade, le « Japon » est présenté comme une terre où l’on peut trouver la justice. En ce sens, cette pièce s’inscrit dans la lignée de la littérature utopique initiée par Thomas More. Le « Japon » correspond à un « pays qui n’existe nulle part », sur lequel l’auteur projette librement ses idées17.
22Le traitement du « Japon » dans deux autres mazarinades, Le Festin burlesque du fourbe... et Raisonnements particuliers de Mazarin, est quelque peu différent de celui du Cavalier d’outre-mer. Chacun sera examiné plus en détail ci-dessous.
Le Festin burlesque du fourbe ou la mi-carême des partisans traités à la cour par leur chef & protecteur le C. M
23Comme son titre l’indique, cette mazarinade raconte un banquet pour des collecteurs d’impôts, donné par le cardinal Mazarin. Il s’agit en fait d’un défilé de plats extraordinaires ; les ingrédients sont extrêmement rares, parce qu’ils ont été collectés aux quatre coins du monde. De plus, les quantités sont si importantes que même Gargantua serait stupéfait. Le festin commence avec les plats suivants :
A l’abord, la table fut couuerte de six bisques d’Elephans,
six autres de cocodrilles seruis en bassins de fõtaine,
huit douzaines de herissons en salmigondis,
deux mille rats de Brazil en galimafree,
deux mille cameleõs en capirotades,
douze hures de Lyons en forme de tête de veau,
cent pieds d’helan,
et quatre douzaine de langue de centaure en forme de pieds
et langue de moutõ :
Mais au millieu, Il fut posé un monstre Amphibre au
court bouillon, nõme hypogriphe18
24L’accent mis sur ces ingrédients extravagants et leur diversité est probablement dû à la connaissance des légumes, fruits et épices exotiques19 importés du monde entier après les Grandes Découvertes. Les produits d’origine animale reflètent probablement aussi l’intérêt stimulé par les nouvelles découvertes importées du Nouveau Monde pour l’histoire naturelle à l’époque. Comme ce sont des choses rares, difficiles à obtenir et donc chères, seules les classes privilégiées de l’époque pouvaient en profiter et les servir à leurs invités. Les nourritures abominables présentées lors de ce banquet laissent aussi entrevoir la corruption de ceux qui sont au pouvoir. Si le cardinal Mazarin peut proposer tant de plats coûteux, c’est grâce à l’argent des impôts prélevés sur le peuple, et les collecteurs d’impôts invités à sa table sont ses complices. Plus ces ingrédients étaient démoniaques, plus la cupidité des partisans était soulignée.
25Le Japon fournira deux ingrédients à ce festin, des « cigales » et des « gratte-culs » d’églantier :
Soixante douzaines de nerfs de bœuf fumez pour langues.
Cinq mille testicules d’Enuques à la sauce blanche […]
Cinq mille douzaines de cigalles (sic) du Iappon pour anchoies. […]
Pour le dessert.
Six vingt douzaines de citroüilles de la terre de Promission.
Soixante et douze bassi[ne]s de gratte culs du Iappon
Quatre vingts plats de poires d’angoisses & d’estrangle vilain.20
Les cigales
26Les cigales sont très familières aux Japonais. Mais ils ne les mangent pas21. Dans le poème traditionnel et extrêmement minimaliste dit haïku22, « cigale » est un mot représentatif de la saison estivale. Matsuo Bashō (1644-1694), un des maîtres les plus connus du haïku a écrit le poème suivant au xviie siècle :
閑さや (Shi/zu/ka/sa/ya) Silence
岩にしみ入る (i/wa/ni/si/mi/i/ru) les rochers pénétrés par
蝉の声(sé/mi/no/ ko/é) le chant des cigales
27Ces 17 syllabes créent paradoxalement « un silence absolu » en remplissant l’espace par le chant des cigales. Le contraste entre le « silence » et le « bruit des cigales », et entre les « rochers » et les « cigales », objets inanimés et objets vivants, exprimerait la vie et la mort. Malgré ces contrastes, le monde continue dans une harmonie tranquille.
28Ce poème est une des œuvres représentatives de Bashō. Selon son journal23, il a écrit ce poème le 13 juillet 1689, lors d’un voyage dans le nord du Japon, quand il visita un temple au sommet d’une montagne.
29Ce qui est important à noter ici, c’est que les cigales sont extrêmement familières pour les Japonais, soit dans la vie quotidienne, soit dans la littérature. Les oreilles japonaises écoutent parfois les bruits des insectes « comme une musique ». De fait, Bashō décrit le chant des cigales par le mot « 声 » (koé), qui veut dire la « voix ». Mais pour les Occidentaux, c’est-à-dire les Portugais, les Espagnols et surtout les Hollandais, au nord de l’Europe, comment leur chant résonne-t-il ? Ceux qui ont visité le Japon au xvie et au xviie siècle ont sans doute été surpris et très fortement impressionnés par ce chant des cigales qui remplit et résonne partout dans l’air24. En ce sens, les cigales dans Le Festin burlesque du fourbe... nous donnent une leçon : il s’agit de l’expérience du Japon réel, pas du Japon mythique qui surgit dans la brume des images et des légendes.
Les gratte-culs
30Traitons maintenant des « gratte-culs » japonais servis comme dessert au festin organisé par Mazarin. Les « gratte-culs » (Rosa canina ou cynorhodon, c’est-à-dire les fruits de l’églantier) proviennent d’une plante originaire d’Europe, d’Afrique du Nord et d’Asie occidentale qui est connue pour plusieurs propriétés médicinales. Ils sont également utilisés dans la médecine populaire chinoise, et une plante similaire peut être trouvée sur l’île de Kyushu, au sud du Japon. Cependant, les « gratte-culs » ne sont pas une exportation japonaise majeure25. Contrairement à l’Asie du Sud-Est, le Japon n’était pas producteur d’épices précieuses. Les marchands portugais, puis hollandais, se concentrèrent sur la production d’argent au Japon. Grâce aux progrès considérables des méthodes d’extraction minière au xvie siècle, l’argent devint un important produit d’exportation du Japon. En fin de compte, le mot « gratte-culs » a probablement été choisi pour ajouter une saveur vulgaire et drôle au plat.
31Le dîner extravagant du cardinal Mazarin comprenait également une multitude d’ingrédients internationaux, notamment des serpents d’Afrique, des tortues du Nil, des sauterelles égyptiennes, des punaises d’or péruviennes, des chardons arabes, du vin de prunelle mexicain et du jus fabriqué à partir de compost de crevettes et de crabes de la mer Morte. Il convient de noter que toutes ces marchandises sont produites dans des régions s’étendant de l’Afrique à l’Asie, soit la zone où les Occidentaux ont organisé des Compagnies des Indes orientales pour la domination commerciale.
32La Compagnie française des Indes orientales fut fondée en 1664 sous le règne personnel de Louis XIV. Auparavant, Richelieu s’était intéressé au commerce maritime, mais il faut attendre Colbert pour la création de cette compagnie. Pendant la première moitié du xviie siècle, des produits étrangers, surtout rares, asiatiques, étaient importés via la Compagnie néerlandaise des Indes orientales ou par celle des Anglais26. Les produits étrangers, comme le thé, étaient soumis à de lourds droits de douane, ce qui les rendait extrêmement chers. On prêtait aux boissons nouvelles, telles que le thé, le café et le chocolat, des vertus médicinales. Richelieu et Mazarin, d’ailleurs, appréciaient particulièrement le thé pour la santé, malgré les réserves des médecins de l’Université de Paris. Guy Patin, contemporain de la Fronde et médecin, a témoigné que Mazarin prenait « du thé pour se garantir de la goutte27 ».
33Si le cardinal Mazarin était en mesure de fournir une telle abondance d’ingrédients dispendieux, c’était grâce à sa richesse extraordinaire. Cela était dû à la perception inéquitable des impôts : autrement dit, selon certains, à sa rapacité démoniaque. Les plats grotesques ou pantagruéliques du Festin burlesque du fourbe... sont un reflet de cette avidité satanique de Mazarin et de ses convives, les collecteurs d’impôts, qui, tous, vampirisent la France.
34À propos de cette pièce, Moreau, dans sa Bibliographie des mazarinades, cite le Mascurat de Naudé :
Faites lecture, à un paysan, à un artisan, à des valets et gens de semblable étoffe, d’une chanson contre le cardinal, du banquet qu’il fit le jour de la mi-carême aux partisans ; ils seront ravis d’entendre ces choses, les écouteront volontiers, les entendront et comprendront bien28.
35Ce pamphlet a été imprimé par la veuve d’André Musnier, redoutable éditeur de littérature calomnieuse. Le fait que cette mazarinade ait été réimprimée avec seulement le titre modifié, Le Festin des partisans, aduancé par le Chancelier auant son depart, Chef, & Protecteur de la Maltoste, en 1650 par un autre imprimeur, montre qu’il s’agissait effectivement d’un grand succès commercial, ce qui signifie que l’expression hyperbolique d’ingrédients fabuleux, pour accuser Mazarin, avait du succès.
Raisonnements particuliers de Mazarin
36Dans les Raisonnements particuliers..., c’est Mazarin lui-même qui raconte. Il donne des raisons pour justifier ses mauvaises conduites et l’accumulation de richesses en citant d’abord des exemples d’empereurs européens, de rois égyptiens, et de dictateurs romains. Il présente ensuite comment on gouverne le peuple au Japon. Il dit que le peuple n’est que l’outil du monarque et de la famille royale.
[…] dans le Japon les sujets ne sont que comme les fermiers du Royaume, dont ils rendent compte à leur Prince qui ne leur laisse que ce qui leur est nécessaire29.
37Au Japon, de telles paroles sont considérées comme étant celles de Tokugawa Ieyasu (1543-1616), qui unifia le pays au début du xviie siècle. « Ne laissez pas les paysans vivre, mais ne les tuez pas ». Cela veut dire qu’il ne faut laisser aux paysans que le strict minimum pour prolonger leur vie et les priver du reste30. On ignore si ces paroles parvinrent à Mazarin, mais, le cas échéant, elles durent être un grand encouragement pour lui, épuisé par la guerre de Trente Ans et contraint d’augmenter sans cesse les impôts.
38Les caractéristiques du « Japon » dans ces deux dernières mazarinades sont plus proches de la réalité que dans le Cavalier d’outre-mer. De la légende à la réalité, la représentation du Japon passe à une autre phase. Le facteur le plus probable à l’origine de ce changement est la diffusion des cartes du monde.
De la légende à la réalité : Ortelius est enfin arrivé
39Le pays doré légendaire « Zipangu » rapporté par Marco Polo au xiiie siècle fut représenté pour la première fois sous forme de carte en 1459 par le frère vénitien Fra Mauro (1385-1459). C’est ainsi que le Japon émergea du récit et prit forme en tant qu’entité réelle avant l’arrivée des Européens. Et pourtant, cela ne se fera pas d’un seul coup. La carte de Fra Mauro est encore basée sur la légende et les ouï-dire : « Zipangu » ou « Cimpagu » est une île qui se trouve au sud de l’île de Java. Plusieurs cartes ambitieuses furent ensuite produites, mais elles étaient toutes basées sur des informations peu fiables et étaient loin d’être des descriptions exactes du Japon. Il faut attendre Abraham Ortelius (1527-1598) : Theatrium Orbis Terraum (Théâtre du Globe Terrestre), dont la première publication date de 1570.
40Ortelius a totalement remodelé la connaissance du monde. Il a d’abord publié son Atlas en latin à Anvers, rapidement traduit en six langues (allemand, néerlandais, français, espagnol, italien et anglais). Il fut un énorme best-seller à l’époque, avec plus de 30 réimpressions sur une période de 40 ans31. La traduction française, intitulée Théâtre de l’univers, fut publiée en 1574. Le Japon a finalement échappé à la forme de patate douce dans la version latine réimprimée en 159532.
41Ce développement de la cartographie est le résultat de la fusion de l’ère des grandes découvertes et de l’imprimerie. Le xviie siècle pourrait également être décrit comme une période de renouveau de la vision du monde. Cette influence s’étend également aux œuvres d’art. En voici deux exemples : les pièces de William Shakespeare (1564-1616) et les peintures de Vermeer (1632-1675), ce dernier étant contemporain de la Fronde. Leur travail reflète directement l’évolution des cartes à l’époque.
William Shakespeare
42William Shakespeare avait six ans, lorsque la première édition de l’Atlas d’Ortelius a été publiée en 1570. Cet atlas s’est beaucoup vendu et a été réédité plusieurs fois ; surtout sa 5ème édition, Théâtre du Globe Terrestre. Ainsi cette célèbre réplique de la pièce Comme il vous plaira (As you like it) en 1599 perçoit le monde comme une scène, tout comme Ortelius :
Le monde entier est un théâtre,
Et tous, hommes et femmes, n’y sont que des acteurs (Acte II, scène vii33)
43Même si l’idée de voir le monde comme une scène est un concept baroque qui remonterait à la Grèce antique, et même si la devise « Totus mundus agit histrionem » (Le monde est un théâtre) du Théâtre du Globe de Shakespeare remonte à Pétrone, on ne peut nier que l’époque où les œuvres de Shakespeare furent acclamées était celle où l’Atlas d’Ortelius déferlait sur le monde. En fait, le nom de son théâtre présente le globe : la Terre représentée comme une sphère. Ce n’est plus le monde plat comme avant.
44Dans une autre pièce, La Nuit des rois, ou Ce que vous voudrez (Twelfth night, or What you will), Shakespeare montre une référence plus explicite à la nouvelle carte du monde en 1601-1602. Maria, femme de chambre, décrit ainsi le visage de Malvolio, majordome du comte :
Quand il sourit, ça fait plus de rides sur son visage qu’il y a de lignes sur la nouvelle carte du monde avec l’agrandissement des Indes occidentales. (Acte II, scène ii34)
45D’ailleurs, cette pièce, La Nuit des rois, commence avec la séparation des frères jumeaux Viola et Sebastian, les protagonistes, après un naufrage. Nous signalons que l’élément clé de la pièce est le naufrage comme dans le fameux Marchand de Venise de Shakespeare, en 1596-1597 et dans la Tempête en 1610-1611. Le « naufrage » dans l’œuvre de Shakespeare est un topos littéraire important. Ces ouvrages furent publiés à peu près au même moment que la création de la Compagnie britannique des Indes orientales (EIC) en 1600 ; fondée deux ans avant la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). Elle a été créée, comme cette dernière, pour sécuriser le commerce des épices en Asie du Sud-Est.
46Les Britanniques comme les Hollandais savaient que le commerce dans ces eaux pouvait s’avérer très lucratif. Cependant, les voyages exigeaient des investissements considérables et un long délai pour les rentabiliser. Le naufrage d’un navire pouvait entraîner la perte de tout l’argent investi, comme ce fut le cas pour Antonio dans Le marchand de Venise de Shakespeare. La création de la Compagnie des Indes orientales visait précisément à éviter de tels risques. Shakespeare a dû être prompt à refléter l’intérêt du public de l’époque dans ses pièces.
Johannes Vermeer
47Ensuite, regardons deux tableaux de Johannes Vermeer, plus proches de la Fronde que Shakespeare. Le Géographe a été peint entre 1668 et 1669. Divers outils sont placés autour du personnage, notamment une carte, un globe et une boussole. On sait que le globe sur l’étagère a été fabriqué à Amsterdam en 1618 par Jodocuz Hondius, graveur et cartographe (1563-1612). L’océan Indien, la zone dans laquelle opérait la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, est tourné vers l’avant. Ce sur quoi nous voulons nous concentrer ici, c’est la tenue que porte ce géographe. On considère qu’il s’agit d’un kimono japonais refait. On dit que les géographes sont souvent représentés portant des kimonos aux Pays-Bas.
48Parlant d’un kimono d’époque, Angelina Illes, chercheuse à l’Université de Vienne, affirme que : « Cet article symbolisait les relations commerciales exclusives de la République néerlandaise avec le Japon et illustrait le goût croissant pour les importations asiatiques à cette époque35 ».
À partir du xviie siècle, les Compagnies néerlandaises des Indes orientales et occidentales (VOC et WIC, respectivement) ont joué un rôle majeur dans l’expansion des réseaux commerciaux textiles à l’échelle mondiale. Parmi les nombreux produits textiles commercialisés figuraient des vêtements confectionnés, et aucun n’était plus recherché aux Pays-Bas que le « japonse zijde rok », une robe de soie japonaise (kosode) aussi prisée que coûteuse36.
49Cynthia Kok, curatrice du musée d’art LACMA de Los Angeles, détaille l’histoire et la valeur des kimonos « Japonse rok », importés du Japon aux Pays-Bas et utilisés plus tard dans les portraits, en citant Le Géographe de Vermeer comme un exemple représentatif. Selon Kok, ces « Japonse rokken » ont d’abord fait leur apparition aux Pays-Bas sous forme de cadeaux diplomatiques. Les robes de soie japonaise (kosode) étaient très chères, mais elles étaient si demandées que l’on raconte que le comptoir commercial néerlandais du Japon recevait de grosses commandes37.
50À la même époque, Vermeer peint un autre tableau intitulé L’Astronome. Ce personnage aussi porte un kimono similaire. À l’époque, les globes terrestres et célestes étaient vendus par paire, on pense donc que ce tableau devait également faire partie d’une paire. Ce que ces peintures nous montrent, c’est qu’en plus des informations géographiques, de nombreux produits d’Asie de l’Est entraient également en Europe via les Pays-Bas. Il est certain que les produits d’importation procurent un sentiment d’intrigue et de fascination. Les auteurs anonymes de mazarinades, qui utilisaient le mot « Japon », auraient pu eux aussi utiliser cet exotisme comme un procédé pour attirer les lecteurs. Mais pour les pamphlétaires, cela ne suffit pas. Il faut amener leurs lecteurs à adhérer à leur opinion.
Qu’est-ce que l’auteur y projette ?
51Quand il s’agit d’objets provenant de pays étrangers très lointains, vous pouvez librement les imaginer. Pour les artistes, les noms des pays d’Asie, surtout de l’Est, peuvent être utiles. Parce que personne ne sait ce qui se passe au bout du monde. Même si vous mentez, très peu de gens le remarqueront. Puisque personne ne le sait, vous ne serez pas puni pour avoir menti. En ce sens, les confins asiatiques donnent aux mazarinades une plus large liberté d’expression. Là, une sorte d’alchimie est possible, qui transforme le mensonge en « vérité ».
52Quels genres de mensonges sont réellement utilisés de façon alchimique dans des mazarinades pour être transformés en vérité ?
53Le Cavalier d’outre-mer était une démonstration d’une utopie : le Japon, au-delà de la mer, où la justice se trouve. Peu importe la réalité. Ce n’est qu’un topos. Le plus important est d’en faire imaginer la possibilité.
54Le Festin burlesque… collectionne des animaux et des plantes exotiques et rares du monde entier ; du Japon, d’Afrique et d’Amérique du Sud. Ces ingrédients devaient être précieux et coûteux, ayant été transportés de très loin, mais leur aspect grotesque et leur quantité extravagante risquent de donner un certain malaise au lecteur. Le mal au cœur que ce festin inspire au lecteur est directement lié au dégoût que suscite l’avidité démoniaque de Mazarin et de ses convives, les collecteurs d’impôts.
55Les Raisonnements particuliers de Mazarin fournissent des exemples de justification de l’abus de pouvoir. On ne peut pas vérifier s’il y a des pays qui le font réellement, surtout à propos des pays très éloignés dans le temps et l’espace.
56De cette façon, on est libre d’attacher des valeurs à des terres étrangères lointaines, en ignorant la réalité. En revanche, ce sera inefficace si le pays n’est pas assez connu : l’invocation de son nom ne pourra pas être la pierre philosophale pour transformer le mensonge en or. Prenons l’exemple de la Corée.
La Corée
57Une recherche dans le corpus du Projet Mazarinades (RIM) ne trouve aucune occurrence des possibles orthographes de la Corée. Regardons maintenant à nouveau l’Atlas d’Ortelius de 1595. Cet atlas a constitué la base de la cartographie de l’Asie de l’Est jusqu’à la publication de la carte par Willem Janszoon Blaeu, cartographe néerlandais (1571-1638) en 1655. Chez Ortelius, la péninsule coréenne est représentée comme une « île ». Jan Huygen van Linschoten, navigateur hollandais (1562 ?-1611), dans son Itinerario, qui a constitué la base des connaissances hollandaises sur l’Asie, publié en 1596, décrit la Corée également comme une grande île dont le statut est inconnu. À ce propos, il faut savoir que l’ouvrage de Linschoten a été traduit en français en 1610. Hendrik Hondius II, graveur et cartographe néerlandais (1597-1651), qui a créé une carte de la Chine en 1606, a également représenté la Corée sous une forme similaire et a même ajouté une annotation disant qu’il n’était pas sûr de son existence réelle38. Des cartes montrant la Corée comme une « île » sont visibles jusqu’au xviiie siècle39. Dans le cas d’un pays si peu connu, l’alchimie du mot est inopérante. Ensuite, examinons la Chine, qui est probablement plus connue que la Corée ou le Japon pour les occidentaux.
La Chine
58Bien que le pays ait changé de nom à chaque dynastie, il est reconnu comme un pays en raison de sa longue histoire, et le mot « Chine » apparaît 21 fois dans le corpus du Projet Mazarinades (RIM). Par exemple, le Panégyrique royal de Louis XIV..., comme son titre l’indique, superpose l’idéal d’un monarque à l’image du jeune roi Louis XIV. L’auteur dit :
Nous lisons dans les Annales du Royaume de la Chine qu’un
de leurs Rois aagé seulement de huit à neuf ans, fit des exploits de guerre40
59Le modèle le plus proche du jeune roi chinois mentionné ici est Qin Shi Huangdi, du IIIe siècle avant J.-C. Il est l’empereur le plus célèbre de l’histoire chinoise ; celui qui a unifié les vastes terres de Chine et fortement contribué à la Grande Muraille. Qin Shi Huangdi avait treize ans lorsqu’il monta sur le trône. Louis XIV est devenu roi de France à l’âge de cinq ans. L’auteur du Panégyrique royal de Louis XIV... a probablement choisi de faire monter le jeune roi chinois sur le trône à l’âge de huit ou neuf ans pour des raisons d’équilibre dans son propos. Les lecteurs de l’époque ne seraient sans doute pas contrariés par quelques arrangements apportés aux faits historiques. D’ailleurs, combien de contemporains de la Fronde connaissaient Qin Shi Huangdi ?
60Une autre mazarinade, intitulée Caducée d’État, faisant voir par la raison et par l’histoire…, fut imprimée et publiée plus tard et aurait été écrite en 1652 par Dubosc-Montandré, célèbre polémiste radical de la faction de Condé. Le document soutient catégoriquement que la reine devrait être exclue du Conseil d’État. En attaquant la reine, il cite des événements passés. Il mentionne que les rois successifs de la Chine ont tenu les reines à l’écart de la politique :
Les Rois de la Chine out (sic) accoutumé de n’espouser jamais que des filles de basse naissance et de les faire entretenir dans une perpetuelle ignorance des affaires d’état, pour empêcher la passion qu’elles pourraient peut être avoir de s’y vouloir entremettre41 […]
61Pour réfuter cela, il suffirait de citer les femmes suivantes : Wu Zetian, seule femme impératrice de l’histoire chinoise à la fin du viie siècle, Yang Guifei, l’épouse de l’empereur Xuanzong au viiie siècle, ou dans la mémoire récente, l’impératrice douairière Cixi, ou Tseu-Hi du xixe siècle, célèbre par sa cruauté. Les leçons chinoises ne semblent pas avoir été très efficaces. Le terme « chinois » a été choisi parce que l’idée commune selon laquelle ce mot a une longue histoire lui confère une certaine crédibilité.
Conclusion
62Le nom d’un pays situé à la frontière orientale, qui n’avait pas de commerce direct avec la France, apparaît dans quelques mazarinades... Il n’y en a que quelques-uns, donc en ce sens on peut le qualifier de micro topos. Toutefois, le fait qu’un mot soit choisi et utilisé indique que l’auteur lui a trouvé une certaine valeur.
63La raison la plus simple du choix d’un pays est la méconnaissance du monde réel. L’auteur est libre d’attribuer au nom de ce pays la valeur qu’il souhaite. Cependant, un pays totalement inconnu, même sur les cartes (comme la Corée), ou à l’inverse, un pays dont le nom est célèbre de par sa longue histoire (comme la Chine), ne conviendrait pas. En ce sens, le Japon, pays légendaire connu depuis le Moyen Âge et dont la représentation cartographique précise commence à peine à se faire sentir, aurait constitué un outil idéal pour des auteurs de mazarinades.
64Les quatre mazarinades de notre corpus utilisant le mot « Japon » (dont une réimpression avec un titre différent), sont toutes contre Mazarin. Ces ouvrages sont anonymes et ont été publiés en 1649 (réimprimé en 1650). Quel effet ces auteurs anonymes espéraient-ils avoir sur leurs lecteurs ? La valeur directe attendue de chaque texte est sans doute celle décrite dans cet article. Cependant, au-delà de cela, est-il possible de supposer l’existence d’une autre chose commune aux trois pièces ? Il s’agit d’une communauté d’interprétation. La clé réside aux Pays-Bas.
65Il n’existait aucun commerce direct entre la France et le Japon. D’ailleurs, ce pays situé à l’extrémité orientale du monde avait fermé sa frontière dix ans avant le début de la Fronde. Seuls les navires néerlandais étaient autorisés à faire escale dans un port japonais. Aux Pays-Bas, il y a des immigrants français protestants ayant fui les persécutions religieuses à cette époque. Par le biais de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, des Français venaient parfois au Japon comme marins ou employés dans des comptoirs commerciaux.
66C’est le cas de François Caron (1600-1673), Français d’origine belge, qui a vécu au Japon pendant plus de vingt ans, en 1619-1641. Il a commencé comme domestique du comptoir néerlandais, s’est marié à une Japonaise, puis est devenu chef de ce comptoir. Après avoir quitté la Compagnie néerlandaise, il est nommé directeur général de la Compagnie française des Indes orientales par Colbert en 1664. Caron a écrit une description du Japon en 1636, publiée en 1661 : Rechte beschryvinge van het machtigh Koninghrijck van Iappan… (Une véritable description du puissant royaume du Japon42). Ce qui est remarquable, c’est que Caron était un fils de huguenot fuyant les persécutions.
67Derrière les informations fragmentaires sur une nation insulaire d’Extrême-Orient qui nous parviennent via les Pays-Bas, peut-être pouvons-nous entrevoir l’ombre des Huguenots, ceux qui ont quitté la France en quête de liberté religieuse et se sont engagés dans le commerce avec d’autres pays ? Le récit du Cavalier d’outre-mer sur l’oppression tyrannique et la vengeance du peuple qui ont eu lieu dans un lointain pays asiatique ne devrait pas seulement accuser l’oppression de Mazarin. Mais on pourrait également y entendre l’écho des idées des monarchomaques huguenots qui subissaient la persécution dans le passé, persécution qui se poursuivait à l’époque...
68La lecture des mazarinades a le potentiel d’ouvrir une voie vers l’extérieur dans le temps et l’espace, sans être confinée à l’événement de la Fronde.
1 Tadako Ichimaru, « En tirant le fil du Japon » dans Mazarinades et territoires, Revue du GRHis, n° 1, 2025. URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/130.html.
2 Le colloque « Les mazarinades et l’international » a eu lieu à l’Université de Fribourg (Suisse), les 27-28 mars 2025, organisé par le Groupe de Recherches Interdisciplinaire sur les Mazarinades (GRIM) et l’Université de Fribourg.
3 Cf. Philippe Haudrère, Des Compagnies des Indes orientales : trois siècles de rencontre entre Orientaux et Occidentaux 1600-1858, Paris, Les Editions Desjonquères, 2006.
4 Tadako Ichimaru, op.cit.
5 Le Globe de Martin Behaim (1492) :
6 Le « Globe vert » attribué à Martin Waldseemüller (1507) :
7 Les avis divergent parmi les experts quant à l'année de la première arrivée des Portugais au Japon, selon les sources : par exemple, António Galvão, un gouverneur portugais des îles Moluques, note que trois portugais se sont échoués à cause des vents et sont arrivés au Japon en 1542 dans son Tratado dos descobrimentos (Traité des découvertes), imprimé à Lisbonne en 1563, tandis que Nanpo Bunshi, un compilateur japonais, décrit un bateau portugais arrivé et ayant apporté des armes à feu dans l’île de Tanegashima en 1543 dans son « 鉄炮記 » (Teppoki, Livre des arquebuses) en 1606. Cf. Xavier de CASTRO, La Découverte du Japon par les Européens (1543-1551), Paris, Chandeigne, 2013. Cependant, c'est par pur hasard que les Portugais ont découvert le Japon ; au même moment, une flotte espagnole naviguait également près des îles Ogasawara, et tôt ou tard, le Japon aurait été « découvert » par les occidentaux.
8 Ces conflits commencés au milieu du xve siècle ont continué jusqu’à la fin du xvie siècle.
9 En effet, les Jésuites, en particulier, cherchaient à entrer en contact avec les classes supérieures et les personnes influentes de la société dans le cadre de leur stratégie évangélisatrice. C'est exactement l'inverse de la politique des Franciscains et des Dominicains qui sont venus plus tard.
10 Outre les armes à feu, par exemple, Luís de Almeida, un missionnaire portugais arrivé au Japon en 1552 comme marchand et médecin avant de rejoindre les Jésuites, a créé des orphelinats et des hôpitaux qui n'existaient pas au Japon jusqu'alors, et a apporté la connaissance de la médecine occidentale, tandis que Aires Sanches, arrivé au Japon en 1561, a apporté la musique occidentale.
11 Xavier de CASTRO, op.cit., p. 396.
12 Le terme Sakoku désigne généralement les restrictions imposées à l’interaction radicale avec les étrangers sous le règne des Tokugawa. Cette expression est provenue d’un livre d’Engelbert Kaempfer (1651–1716), médecin allemand de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales qui travaillait au comptoir commercial hollandais à Nagasaki pendant deux ans (1690-1691). Son ouvrage est traduit en français et publié à la Haye en 1729 : Histoire naturelle, civile et ecclésiastique de l'Empire du Japon composée en allemand. Dans cet ouvrage, il a remarqué que le Japon est « presque fermé par rapport au commerce avec les nations étrangères » (cf. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65840211.texteImage, p. 2). En 1801, quand on traduit ce livre en japonais, le traducteur Tadao Shizuki a simplifié son titre : « 鎖国論 » (Sakoku-ron, fermeture du pays). En bref, cette nomination « fermeture du pays » a été donnée pour clarifier la politique commerciale japonaise. Cependant, selon Yasunori Arano, à proprement parler, le Sakoku n’était pas un isolement complet, et des relations internationales avec les pays et régions voisins étaient maintenues en utilisant Nagasaki, Tsushima, Ezo et Ryukyu comme points de contact. Les relations internationales et le commerce entre la Chine et l’Asie de l’Est durant cette période ont été passés en revue ces dernières années. Cf. Yasunori Arano, « 鎖国を見直す » (Sakoku wo minaosu, Reconsidérer la « politique d'isolement »), Tokyo, Iwanami-shoten, 2019. (C’est nous qui traduisons.)
13 Le Cavalier d’outre-mer, [s. l.], 1649, 12 p., M0_660 (soit la pièce n° 660 dans Célestin Moreau, Bibliographie des mazarinades, Paris, Renouard, 1850-1851, 3 vol.), cote Tokyo C_2_26.
14 Le Festin burlesque du fourbe ou la mi-carême des partisans traités à la cour par leur chef & protecteur le C. M, Paris, veuve André Musnier, 8 p., M0_1376, cote Tokyo C_5_7.
15 Le Festin des partisans, aduancé par le Chancelier auant son depart, Chef, & Protecteur de la Maltoste, Paris, Jacques Canabe, 1650, 8 p., M0_1379, cote Tokyo C_5_6.
16 Raisonnements particuliers de Mazarin, [s. l.], 1649, 12 p., M0_2972, cote Tokyo C_9_3.
17 Voir Tadako Ichimaru, op. cit., passim.
18 Le Festin burlesque..., op. cit., p. 3.
19 Le TLFi propose une première attestation par Rabelais, « marchandises exotiques » (Rabelais, Quart Livre, chapitre 2, éd. Marty-Laveaux, t. 2, p. 273).
20 Ibid., p. 5-6.
21 Même si cela ne veut pas dire qu’elles ne deviendront pas un aliment à l'avenir, en fonction de la situation alimentaire de l’humanité, puisqu’il y a au moins une nation en Asie dont le peuple mange des larves de cigales.
22 Le haïku est composé de 5-7-5 syllabes.
23 Le carnet de voyage de Matsuo Bashō intitulé Oku no hosomichi (La Sente étroite du Bout-du-Monde) est publié en 1702. Le texte numérisé de la première édition est disponible à la bibliothèque de l’Université Waseda : https://www.wul.waseda.ac.jp/kotenseki/html/bunko31/bunko31_a0150/
24 En ce qui concerne le chant des cigales, une chose que mes amis français qui ont visité le Japon remarquent unanimement, c'est à quel point ce bruit est fort lorsqu'ils l'entendent.
25 Par exemple, Juan Gil fait la description du commerce maritime entre l’Espagne et le Japon de la fin du xvie siècle au début du xviie siècle ; de façon très détaillée avec les prix des choses, basée directement sur des documents de l’époque, sans aucune mention de « gratte-culs ». Voir Juan GIL, Hidalgos y Samurai : Espana y Japon en los siglos xvi y xvii, Madrid, Alianza Editorial Sa, 1991 ; traduit en japonais par Atsuko Hirayama, publié à Tokyo, Presses de l’Université Hosei, 2000.
26 La première description européenne du thé a été faite en 1560 ; un Jésuite portugais, Jasper de Cruz, décrit le thé en Chine. Ensuite, la première importation du thé en Europe par la Compagnie hollandaise des Indes orientales date de 1606. La première vente publique de thé importé par la Compagnie anglaise des Indes a eu lieu à Londres en 1657. Il a donc fallu beaucoup de temps avant que les nouvelles spécialités asiatiques soient introduites et appréciées par le grand public. Voir Jean Chardin, Du bon usage du thé et des épices en Asie, Réponses à Monsieur Cabart de Cillarmont, texte établi, présenté et commenté par Ina Baghdiantz McCabe, [Paris], l'Inventaire, 2002, p. 201-202.
27 Ibid., p. 49. Voir texte original de Guy Patin, Lettre n°472, le 27 mars 1657, « À Charles Spon », cf. « Thé (infusion) » dans : https://numerabilis.u-paris.fr/editions-critiques/patin/.
28 Célestin Moreau, Bibliographie des Mazarinades, Paris, J. Renouard (pour la Société de l’Histoire de France), 1850-1851; réimpression anastatique, New York, Johnson Reprint, 1965, t. 1, p. 402.
29 Raisonnements particuliers de Mazarin, op. cit., p. 8.
30 Certains attribuent cette phrase non pas à Ieyasu, mais à son vassal Honda Masanobu, un de ses principaux ministres. Il y a une autre interprétation selon laquelle le sens ne devrait pas être d'opprimer les paysans à l'extrême, mais de le faire avec modération afin de ne pas les tuer. Quoi qu'il en soit, il existait une tendance fondamentale à penser que les paysans devaient être exploités au maximum, voire tués. Kano Haruhide, un magistrat financier du shogunat Tokugawa au début du xviiie siècle, connu pour avoir promu des politiques fiscales sévères, aurait déclaré : « les paysans et l’huile de sésames sont pareils, car vous les pressez plus, vous en récoltez plus ». Cf. Honda Toshiaki, « 西域物語 » (Séiiki-monogatari, Histoire de l’Occident), 1798. Voir en ligne : https://www.digital.archives.go.jp/file/1214259.html/
31 Pour le nombre de rééditions, cf. Cartographia, New York, Vincent Virga and The Library of Congress, 2007, p. 10. Pour [Illustrations de Theatrum orbis Terrarum] / [graveur non identifié], Abraham ORTÉLIUS, auteur du texte, [s.n.], 15??, cf. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b23004674/f1.item.r=Abraham%20Ortelius ; « Le Monde » (vue 1) : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b23004674/f1.item.r=Abraham%20Ortelius ; le « Japon » (vue 48) : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b23004674/f48.item.r=Abraham%20Ortelius
32 Le Japon se trouve dans plusieurs cartes de la première édition de l’Atlas d’Ortelius en 1570. Mais il se présente chaque fois sous une forme différente. C’est dans l’édition de 1595 que le Japon apparaît plus correctement dans la carte isolée et intitulée « iaponiae insulae ». Cette description est issue d’une carte envoyée en 1592 par Luis Teixeira (1564-1604), cartographe portugais ; elle est probablement basée sur l’ancienne carte japonaise « 行基図 » (Gyoki-zu), offerte par l’Ambassade Tenshō envoyée au Pape par trois seigneurs japonais chrétiens en 1582. Cf. Unno Kazutaka, « 地図に見る日本、倭国・ジパング・大日本 » (Chizu ni miru Nihon: Wakoku, Jipangu, Dai-Nippon ; Le Japon qui se trouve dans les cartes, Wakoku, Jipangu, Dai-Nippon). Tōkyō : Taishūkan Shoten, 1999.
33 William Shakespeare, Théâtre complet, traduction de Francois-Victor Hugo, [introduction, notices et notes par J.-B. Fort], Paris, Garnier, 1961, tome 2, p. 569.
34 Ibid. p. 837.
35 « This item signified the Dutch Republic’s exclusive trade relations with Japan and demonstrated the growing taste for Asian imports at the time. » (Angelina Illes, « The Fascination with Japanese-Styled Gowns: A Quantitative Perspective on Ready-Made Garments at the Beginning of the Eighteenth Century », dans Journal of Historians of Netherlandish Art ; 15:1 (Winter 2023) ; DOI : 10.5092/jhna.2023.15.1.5 ; voir en ligne : https://jhna.org/articles/fascination-japanese-styled-gowns-18th-century/)
36 « From the seventeenth century onward, the Dutch East and West India Companies (VOC and WIC, respectively) played a major role in expanding textile trade networks on a global scale. Ready-made garments were among the variety of traded textile goods, and none were more sought-after in the Dutch Republic than the so-called japonse zijde rok, a Japanese silk robe or kosode that was as highly priced as it was popular. » (Id., ibid.)
37 Cynthia Kok, « Japonse Rokken and Self-Fashioning in Dutch-American Portraiture », dans Early Modern Low Countries 7 (2023) 1, p. 26-53 ; voir en ligne : https://emlc-journal.org/article/view/12428/16808
38 Edward Brooke-Hitching, The Phantom Atlas: The Greatest Myths, Lies and Blunders on Maps, New York, Simon & Schuster LLC, 2016, p. 150-151.
39 Par ailleurs, l'édition de 1635 de la carte de Blaeu représente la Corée comme une « île », tandis que l'édition de 1655 corrige cette erreur en la décrivant comme une péninsule reliée à la Chine continentale. Si la Corée est restée une « île » sur les cartes jusqu'au xviiie siècle, c'est probablement parce que les informations géographiques la concernant étaient alors très rares. Un autre facteur a pu être l'absence de comptoirs commerciaux de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, contrairement au Japon.
40 Panégyrique royal de Louis XIV. Vnius anni erat Saül, cum regnare cœpisset. Regum, cap. 1. Paris, veuve d'Anthoine Coulon, 1649, 16 p., [M0_2668], cote Tokyo A_6_54, p. 6.
41 Caducée d'État, faisant voir par la raison et par l'histoire : 1. Que nous ne pouvons pas espérer la paix pendant que la reine sera dans le conseil ; 2. Que l'entrée du conseil est interdite à la reine par les lois de l'État ; 3. Que la reine est obligée de se retirer dans son apanage, pour ses seuls intérêts et pour son honneur ; 4. Qu'on ne peut point dire que Mazarin est chassé pendant que la reine sera dans le conseil ; 5. Que les tendresses de fils ne doivent faire aucune impression dans l'esprit du roi, pour l'obliger à retenir sa mère dans le conseil, si sa présence y est contraire au repos de l'État ; 6. Et que si la reine aime son fils, elle doit consentir à cette retraite sans aucune résistance. Paris, Pierre Le Muet, 1652, 32 p., [M0_617], cote Tokyo B_16_30, p. 16.
42 Le puissant royaume du Japon. La description de François Caron (1636), traduit par Marianne Proust avec la préface de Jacques Proust, Paris, Chandeigne, 2003. Pour compléter les informations bibliographiques, le texte de Caron a été publié d’abord dans le compte rendu de la Compagnie en 1645 ; la deuxième édition de Begin ende Voortgangh van de Vereenighde Nederlantsche Geoctroyeerde oost-Indiche Compagnie (Début et développement de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales à charte). Il a lui-même révisé le texte et l'a publié en 1661 ; Rechte beschryvinge van het machtigh Koninghrijck van Iappan, La Haye, Johannes Tongerloo. La description de Caron a été réimprimée dans divers ouvrages. Par exemple, Descrioptio Regni Iaponiae (Description du Royaume du Japon) par Varenius Bernhardus, écrit en latin et publié par les Elzevier à Amsterdam comme le dernier volume d'une série très populaire intitulée « Respublicae ». La première apparition de ce livre de Caron dans une publication française était en 1666 : Relation du voyage d’Adam Olearius en Moscovie, Tartarie et Perse, traduit en français par Abraham de Wicquefort du livre allemand de Manderslo. L’histoire de la publication de cet ouvrage de Caron est assez compliquée, et ce qui précède est tiré de la description de M. Hada. Voir Takayuki Hada, « 東洋文庫所蔵カロン "日本大王国志" 諸本から見る17世紀ヨーロッパにおける日本情報の伝播状況 » (Étude bibliographique de plusieurs éditions de la description par Caron du Puissant royaume du Japon détenu par Toyo Bunko : un indice pour comprendre la circulation de l’information sur le Japon en Europe au xviie siècle), dans Toyo Bunko shoho, Rapport philologique du Toyo Bunko, Tokyo, Toyo Bunko, 2023, No 54, p. 1-28. (C’est nous qui traduisons ; la Toyo Bunko, ou Bibliothèque orientale, est une branche de la Bibliothèque nationale de la Diète.)
Revue du GRHis, n° 2, 2026
URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/grhis/177.html.
Quelques mots à propos de : Tadako Ichimaru
Université Gakushuin, Tokyo
