Littérature et occulture

Programme de recherche
Coordination scientifique : Frank Greiner, Sylvain Ledda et Catherine Douzou

Littérature et occulture

Littérature et alchimie dans le sillage d’Elémire Zolla

Piero Latino


Texte intégral

1La luce delle idee1 (La lumière des idées) est le titre d’un livre d’Hervé A. Cavallera sur l’un des intellectuels italiens les plus aigus du xxe siècle : Elémire Zolla (1926-2002). Cet ouvrage est l’une des rares études sur la figure et l’œuvre de Zolla, dont la contribution mérite d’être explorée, tant dans le domaine des études littéraires que dans celui des études religieuses, non seulement dans le panorama universitaire italien mais aussi dans un cadre international2. Zolla fut professeur de littérature anglo-américaine à l’université La Sapienza de Rome, à l’université de Catane et de Gênes, et fut l’un des connaisseurs les plus fins et éclairés de doctrines ésotériques et de la mystique orientale et occidentale. Hervé A. Cavallera le définit comme « un vrai maître3 », dont les enseignements représentent « un parcours initiatique de salut qui est le calme de l’âme dans la lumière incolore4 ». Cavallera a rencontré plusieurs fois Elémire Zolla, dans la demeure de ce dernier à Montepulciano, en Toscane. Un passage du livre La luce delle idee résume la nature de ces rencontres entre les deux intellectuels italiens, mettant en évidence la personnalité et la pensée de Zolla :

Zolla était en mesure de transmettre une sérénité conceptuelle à l’interlocuteur disponible et incitait l’intellect avisé à entendre des vibrations imperceptibles qui éloignaient des pressions fragiles et souvent troubles de la vie quotidienne, au nom d’une sérénité sans temps. […] Zolla représentait la figure de l’ancien savant. Les sujets de notre conversation touchaient aussi les aspects de la vie académique, qu’il jugeait être désormais en déclin, tout comme il estimait que la spiritualité orientale était également en train de se dissoudre face au processus de globalisation enclenché par le scientisme et l’hédonisme5.

2Zolla était un profond connaisseur de l’art alchimique. Il expose son savoir sur l’alchimie dans différents ouvrages, mais l’œuvre la plus importante à ce sujet est Le meraviglie della natura6 (Les merveilles de la nature). C’est dans cet ouvrage que l’alchimie rencontre la littérature. La littérature est expliquée par Zolla à travers le prisme de l’alchimie. Maints auteurs de la littérature européenne et américaine sont présentés dans le sillage d’une lecture alchimique de leurs œuvres : c’est le cas de Joyce, de Rabelais, du poète suédois Strindberg (notamment dans son poème Rosa Mystica7), de Nerval (dans le sonnet El Desdichado, où « le soleil noir de la mélancolie8 » n’est que la pierre noire, saturnienne, le plomb alchimique9), de Nathaniel Hawthorne (dans le roman Septimus Felton, où l’on retrouve les alchimistes sataniques10), de Baudelaire (l’alchimie inverse évoquée dans Les Fleurs du Mal11), de Balzac, de Goethe, de Dante ou de Pétrarque. Ainsi, quand Zola évoque, par exemple, la femme aimée par Pétrarque (Laure) ou la pierre chantée par les vers de Dante dans ses Rime Petrose (Rimes pour la « Dame Pierre12 »), il les rattache à l’alchimie et les explique à travers l’alchimie. La Laure de Pétrarque est le laurier (Laure-laurier), elle est l’esprit façonnant la matière vile qui devient or : « Laure-or », Laure renvoie même phonétiquement à l’or. Elémire Zolla écrit que « Laure est l’or alchimique, la lumière, la sapience divine. Au niveau microcosmique, elle est une aura intérieure, une psyché imprégnée du feu subtil de l’extase, qui refroidit le cœur de chair13. »

3Quant à la pierre de Dante dans ses Rime Petrose, Zolla les associe à la tradition chrétienne (à la figure du Christ), ainsi qu’au thème alchimique de la pierre philosophale, qui, comme il l’écrit, « est le mépris des choses par lequel les autres se font maîtres, infuse l’horreur de l’existence [et] pétrifie14 ». Cette pétrification n’est pas un aboutissement de l’être, un détachement des émotions et des passions qui plonge l’individu dans un état d’apathie nihiliste ; tout au contraire, cette pétrification de l’âme est un « état d’apathie extatique15 » conduisant à la sagesse divine. La pierre et la sagesse vont de pair, comme l’indique Zolla dans un passage de Le meraviglie della natura consacré à Dante et à la signification de la pierre et de Béatrice dans La Divine Comédie :

La Sapience apparaît dure comme la pierre, elle cache sa vie céleste à l’homme qui, en l’admirant et en l’aimant, devient, par rapport à tous les autres désirs, de pierre. La pierre philosophale, Béatrice, frappe d’amour l’homme jusqu’à son cœur, qui est heureusement de pierre, apathique face à tout ce qui est mondain16.

4La pierre conduit donc au « détachement sapientiel et [à] la connaissance de l’unus mundus, […] où se trouve la graine métallique, l’or aurifère : la quatrième dimension17 », une dimension sans espace et sans temps, où l’espace et le temps s’effacent. Selon Elémire Zolla, on retrouve le concept de quatrième dimension chez des auteurs comme Ezra Pound dans ses Cantos18 et Proust, qui évoque la quatrième dimension dans À la recherche du temps perdu19.

5Or cette quatrième dimension est liée au concept d’éternité, qui est liée, à son tour, à la figure du Christ, auquel Zolla accorde une importance capitale dans ses écrits. Ainsi, comme on peut le lire dans Le meraviglie della natura, l’Éternité peut être comprise et vécue « lorsque la plénitude humaine (l’œuvre au blanc, dira l’alchimiste) s’élève jusqu’à l’homme transcendant ou phénix (l’œuvre au rouge)20 ». Se référant à la tradition chrétienne, Zolla précise que « les magiciens sont […] le temps et le temps est leur collier (zunnār), comme le disent les poètes ; Corbin rappelle que le collier est le symbole du temps (Zurvān) dans la tradition iranienne21 ». Mais, Zolla continue, « si les magiciens sont le temps (et l’espace en lui), l’Enfant est l’éternel, d’où il surgit, il émane l’espace-temps : il est la lumière », et en effet, « l’Épiphanie est la fête de la lumière, les magiciens sont des adorateurs du feu-lumière22 ». Autrement dit, l’Enfant est Jésus Christ, qui enseigne aux êtres humains que le vrai temps n’est pas celui de la vie mortelle de la chair, mais celui immortel de l’esprit : l’éternité. Voici à cet égard ce qu’affirme Elémire Zolla :

Une vierge s’identifia à la Sagesse éternelle ; son fils, l’éternité, adoré par les magiciens, se sacrifia au temps, domaine du mal, pour enseigner à ne pas se préoccuper de l’avenir ni du passé, à être libre de toute préoccupation et de tout respect humain, gagnant ainsi le monde, le temps tripartite23.

6Comprendre le mystère de l’éternité signifie donc comprendre le mystère de la vie, des fils invisibles que « la trame du temps combine avec la chaîne du cosmos, des archétypes pérennes24 ». L’alchimie conduit à cette connaissance théophanique et cette connaissance comporte une transformation ontologique de l’être, du vil métal en or, mais Zolla met en garde le lecteur du fait qu’il existe également un autre type d’alchimie, périlleuse et inverse. Il s’agit d’une « alchimie sinistre25 », fondée sur le principe du mal et ayant comme but « la destruction de l’être26 ». De cette alchimie sinistre avait déjà parlé celui que Zolla définit comme « le plus grand maître d’alchimie du siècle [le xxe siècle]27 » : Fulcanelli. Ce dernier évoque, en effet, une rose particulière, offerte à Satan : la rose noire, dont la couleur est celle des Ténèbres et des Ombres Cimmériennes28. Il ne s’agit donc pas d’une rose mystique, mais d’une rose satanique, liée à une alchimie à rebours qui a ses effets sur les êtres humains, et donc sur la société.

7Si l’alchimie se fonde sur le principe de transformation du vil métal en or, l’alchimie satanique vise à transformer l’or en vil métal, d’un être humain qui aspire à Dieu à un être qui se détruit lui-même et qui détruit, par conséquent, son âme. Pour aboutir à ce but néfaste, l’alchimie sinistre se sert de différents outils et moyens, comme l’argent, ce que Zolla appelle « l’abîme de l’argent, la malédiction de l’or29 ». Le concept d’or est, en effet, étroitement lié à l’argent. Zolla parle de « théologie monétaire30 », à savoir une religion de l’argent qui rend les individus des esclaves, car pour survivre les êtres humains doivent se procurer de l’argent, un besoin qui les pousse à s’assujettir à des intérêts avilissants, en acceptant un travail et donc une vie qui ne correspondent pas à leurs désirs, une vie qui étouffe, dévore et vide l’esprit et l’âme. Il s’agit, pour le dire avec les mots d’Elémire Zolla, d’« une force centripète dévorante, âcre, astringente : Saturne ou Faim Primordiale31 ». On retrouve ce concept de l’argent en tant que force destructrice et dévoratrice chez l’un des poètes et écrivains parmi les plus importants du xxe siècle : Ezra Pound (1885-1972)32. L’on songe à ses Cantos, où la nature maligne de l’argent est mise en évidence à plusieurs reprises. Dans le Canto XIV, Pound critique « les pervers, les pervertisseurs du langage, / les pervers, qui ont placé soif d’argent / avant les plaisirs des sens33 », et dans un autre passage du Canto XL, il accuse le système bancaire :

Esprit de corps dans les organismes permanents
« D’une même profession », Smith, Adam, « les hommes
« ne se rassemblent jamais
« sans conspirer contre l’ensemble du public. »
Usage indépendant de l’argent (le NÔTRE)
pour tenir NOTRE banque, propre banque
et les dépôts faits, dûment encaissés.
        De banchiis cambi tenendi34

8Revenant au sujet de l’alchimie, il est à souligner un intéressant parallèle entre l’alchimie et le travail (travail strictement lié à l’argent, on travaille pour gagner l’argent pour vivre), mis en évidence par Zolla dans un compte rendu de l’ouvrage de Mircea Eliade, Forgerons et alchimistes35. Le titre de ce compte rendu, paru dans la revue Tempo presente de décembre 1957, est significatif : « Alchimia e senso del lavoro36 » (« Alchimie et sens du travail »). Zolla évoque la valeur sacrée du travail, une valeur qui s’est perdue avec le monde moderne : « avant la sécularisation de la nature, le travail était une liturgie37 ». Le travail avait une fonction transformatrice, car il permettait à l’homme de se réconcilier avec lui-même, avec la réalité qui l’entourait, voire avec le cosmos : « l’expérience cosmique ne faisait qu’un avec le travail38 ». Mais à l’époque moderne, cette fonction du travail cesse d’exister, comme l’indique Zolla :

Aujourd’hui, la réconciliation de l’homme avec la réalité ne se réalise plus dans le travail qui, ayant perdu tout caractère liturgique, est bien l’expérience la plus radicale. La réconciliation devient soit l’objectif abstrait de programmes techniques, de planifications et de thérapies, soit une utopie qui risque d’être étouffée39.

9Il y a dans ces mots, qui résument l’essence du compte rendu de Zolla, une lecture sociologique de l’alchimie considérée dans ses relations avec le travail : le travail mécanique dans les sociétés modernes n’est qu’aliénation qui éloigne l’être humain de sa théophanie, de sa transformation ontologique, du vil métal en or. Tout au contraire, comme l’argent, le travail dans la société contemporaine est une forme de transformation alchimique inverse : de l’or en vil métal.

10D’autres exemples concernant la relation existant entre l’alchimie sinistre et luciférienne et des aspects apparemment anodins de notre vie quotidienne peuvent se retrouver dans la réflexion que Zolla fait sur l’alcool et sur l’ail. En effet, si l’on parle de l’alcool, Zolla souligne que Raymond Lulle savait parfaitement qu’il était dangereux de divulguer les connaissances relatives à la préparation de l’alcool, de ce « mercure végétal40 », comme on peut le lire dans un passage de Le meraviglie della natura :

Raymond Lulle (ou l’auteur de ces écrits) savait encore qu’il était scélérat de divulguer l’existence de l’alcool, ce ciel ou mercure végétal, et il en écrivait son nom en lettres hébraïques ; de même Roger Bacon cryptographiait la formule de la poudre à canon. […] Un crime démesuré a mis les alcools de vin à la disposition des hommes puérils de l’époque moderne (le remède ésotérique est toujours un poison pour le profane)41.

11Aujourd’hui, l’alcool est devenu une boisson de consommation courante : Zolla explique ce phénomène social dans un point de vue alchimique, une alchimie inverse, sinistre et satanique. De même avec l’ail, quoique cette affirmation puisse sembler extravagante. Zolla rappelle que l’ail était interdit en Grèce dans les temples de Cybèle mais, en même temps, qu’il était aimé par Hécate, déesse de la lune, de la magie, de la mort, de l’obscurité maléfique, des démons. L’ail était associé également, dans la tradition égyptienne ancienne, à la déesse infernale Bastet et à Sokar, dieu des morts et de l’enfer42. L’auteur de Le meraviglie della natura souligne, en outre, que l’ail est considéré comme un aliment nocif selon la tradition brahmane, le Yoga Prapidika, la religion chamanique tibétaine et la tradition taoïste. En particulier, selon cette dernière tradition, l’ail nourrit les démons du corps43. C’est dans la moitié du xxe siècle, en plein Kali Yuga (l’âge de la décadence, selon la tradition indienne), qu’on a oublié la notion que l’ail est désagréable, ce qui est confirmé aussi par les vers de Shakespeare, comme le rappelle Elémire Zolla, lequel souligne que l’ail est nocif d’un point de vue spirituel car cette plante végétale émousse les facultés sensibles et perturbe le recueillement spirituel44. Encore une fois, Zolla fournit une explication spirituelle à un aspect apparemment simple et inoffensif de la vie quotidienne, concernant la nourriture : l’acte de manger de l’ail. Si l’on songe au fait que l’ail est très apprécié en Europe (et même dans le monde entier), on pourrait affirmer que, suivant la pensée de Zolla, la perte de spiritualité dans les sociétés modernes (la mort de Dieu nietzschéenne) est liée aussi, d’une certaine manière, à la nourriture. À l’instar de l’alcool, l’ail serait, d’après Zolla, un moyen dont l’alchimie sinistre et satanique se sert pour détruire, de manière imperceptible et séduisante, la spiritualité des êtres humains.

12L’enseignement de Zolla est de nature spirituelle, un savoir ésotérique offert au lecteur pour entreprendre un chemin initiatique ayant comme but la libération et la purification de l’individu. À l’occasion de la mort d’Elémire Zolla, dans le journal national italien La Repubblica du 31 mai 2002, parut un article en son honneur titré « È morto Elémire Zolla, l’ultimo degli esoterici » (« Elémire Zolla est mort, le dernier des ésotéristes »). L’auteur de cet article est l’un des intellectuels les plus influents du panorama culturel italien et international, à savoir le philosophe et psychiatre Umberto Galimberti, lequel définit Zolla comme un « connaisseur digne de foi des doctrines ésotériques », ainsi que « l’un des derniers défenseurs de la tradition face au monde moderne45 ». Un passage de l’article de Galimberti est très significatif et mérite d’être cité entièrement afin de comprendre la pensée de Zolla et son importance dans l’histoire des idées :

Elémire Zolla, comme Henry Corbin, René Guenon, Amanda Coomarswamy, […] consacra toute sa vie à la recherche de « l’action symbolique » dans l’histoire, ce courant souterrain qui passe inaperçu pour ceux qui, pris par les événements quotidiens qui se déroulent sous les yeux de tous, ignorent ce qui détermine ces événements, comment les eaux souterraines déterminent la conformation de la surface.
Saisir cette « agitation » souterraine qui précède et détermine nos « cogitations », c’est passer de l’extériorité du savoir « exotérique », dont se nourrissent tous nos discours, à la racine profonde et donc cachée du savoir « ésotérique », accessible seulement à ceux qui ne se laissent pas distraire par la succession des événements qui animent en surface les divisions entre les hommes.
Descendre dans l’ésotérisme, où le régime discursif est régi par le symbole qui relie les significations (sum-ballein), par opposition aux concepts qui les séparent et les disjoignent (dia-ballein), c’est s’aventurer dans un sentier qui mène à un horizon silencieux mais puissant qui se trouve au-delà du mot et de ses interprétations possibles. Le passage est risqué et peut donner lieu à tout un monde de mensonges qui, en maniant avec aisance l’inaccessible, de la P246 à la sorcellerie des magiciens, met en scène, derrière les coulisses d’un rideau bien fermé, tous les déchets de l’histoire.
Ou bien – et c’est la voie ardue empruntée par Zolla – s’aventurer dans l’ésotérisme peut signifier essayer de trouver, au-delà des différences, les métaphores de base qui unissent Orient et Occident, Nord et Sud du monde, parce que l’humanité est unique. Et, de même qu’au niveau biologique la génétique peut nous parler d’une unité du genre (humain), de même au niveau culturel il pourrait y avoir des parcours communs qui ont permis à l’humanité de s’émanciper de son enfance animale et de se retrouver aujourd’hui sur un sentier commun, au-delà des guerres, au-delà des haines et des différences exacerbées.
Je n’invite personne à parcourir les sentiers de Zolla, de Corbin, de Guénon, de Coomaraswamy. Ils sont trop risqués pour la plupart des personnes. Et la quête « secrète » finirait par s’enfermer dans le secret du pouvoir politique ou sacerdotal. Mais le message de Zolla oui, accueillons-le47.

13Umberto Galimberti invite le lecteur à accueillir le message d’Elémire Zolla et, en même temps, le met en garde contre les périls auxquels s’expose le profane qui fait la rencontre avec la connaissance ésotérique. Zolla lui-même souligne la double nature de la sapience, qui peut être une source d’éveil et d’illumination, ainsi que de perdition et de destruction de l’être, car la sapience « est une connaissance qui peut se tourner vers le séraphique ou le luciférien48 ». La dérive luciférienne conduit vers ce que Zolla appelle « lo svuotamento dell’anima49 » : l’« épuisement de l’âme », un état d’apathie et de dépression qui s’empare de la personne, en la rendant froide, insensible, mélancolique, dépourvue d’émotions, de passions et d’envie de vivre. Zolla rappelle qu’on retrouve le concept d’épuisement de l’âme, par exemple, dans le roman de Nathaniel Hawthorne (1804-1864), Ethan Brand, où le protagoniste est un maître du chaulage qui s’imprègne tellement des significations alchimiques de la pierre qu’il confond le concept de pétrification alchimique (c’est-à-dire l’apathie extatique de nature divine, le détachement de tout ce qui est terrestre) avec l’apathie de l’âme, c’est-à-dire la froideur et l’impassibilité du cœur à l’égard de soi-même et d’autrui. En effet, le protagoniste traite les gens comme la terre qu’il calcifie, en commettant le péché impardonnable d’expérimenter « l’épuisement de l’âme », l’apathie appliquée au cœur humain50.

14D’après Zolla, l’alchimie conduit donc à la sapience divine, mais elle conduit également à la rencontre avec la partie la plus obscure de l’âme humaine, et ce processus de purification et de transformation a lieu à travers la souffrance, la douleur, que Baudelaire définissait comme « noblesse unique51 » afin de rejoindre les hiérarchies spirituelles. Dans Le meraviglie della natura, Zolla affirme que la purification correspond à une fenêtre qui s’ouvre, une faille qui permet aux démons d’entrer dans la personne. Ainsi, des faits négatifs se produisent : l’individu est assailli par des rêves fréquents et épouvantables, des névroses, des maladies, toutes les scories accumulées pendant la vie se présentent, les vibrations négatives et les convoitises augmentent52. C’est à travers cette phase initiatique à la fois de souffrance, d’expiation et de purification que l’individu peut alchimiquement forger et transformer son être, trouver la paix de l’âme et embrasser la sapience divine. Dans Le meraviglie della natura, les mots d’Elémire Zolla décrivent les faits caractérisant ce réveil spirituel que l’être humain peut atteindre à travers la rencontre avec la sapience, une expérience mystique décrite ainsi :

Si promptement écoutée, la sapience murmure des présages. Elle fait tressaillir devant des scènes déjà vues, on ne sait quand. Elle évoque une personne, et cette personne apparaît aussitôt. Alors on cesse d’agir, laissant à sa gardienne le soin de combiner à sa manière, féminine, avec des textures, des rythmes de retours.
Elle enseigne à agir sans agir53.

15Le message de Zolla enseigne à agir sans agir, à utiliser la volonté sans utiliser la volonté, à laisser que la vie soit façonnée par les fils de l’éternité qui se rencontrent et se mêlent avec ceux de l’existence mortelle et finie, à se laisser aller son propre destin.

Notes

1 Hervé A. Callera, Elémire Zolla. La luce delle idee, Firenze, Le Lettere, coll. « Saggi », 2011. C’est moi qui traduis toutes les citations pour lesquelles il n’existe pas de traduction en langue française. Le texte en langue originale figure en bas de page.

2 Sur la figure d’Elémire Zolla, voir Grazia Marchianò, Elémire Zolla. Il conoscitore di segreti. Una biografia intellettuale, Milano, Rizzoli, 2006 ; Dizionario biografico degli italiani, Roma, Istituto della enciclopedia italiana, 2020, p. 755-757 ; Lorenzo Morelli, Elémire Zolla. In defense of Tradition against the civitas diaboli, Phd Program in Political History, XXIX cycle, Imt School for Advanced Studies Lucca, 2017.

3 « Un vero maestro ». Hervé A. Callera, op. cit., p. 6.

4 « Un percorso iniziatico verso la salvezza che è la quiete dell’animo nella luce incolore. » Ibid., p. 11.

5 « Zolla era in grado di trasmettere all’interlocutore disponibile serenità concettuale e sollecitava l’intelletto accorto a intendere vibrazioni impercettibili che allontanavano dalla fragili e spesso torbide pressioni del quotidiano in nome di una serenità senza tempo. […] Zolla ripresentava la figura dell’antico sapiente. Gli argomenti del nostro conversare toccavano anche aspetti della vita accademica, che giudicava essere ormai in declino, come reputava andasse dissolvendosi anche la spiritualità orientale dinanzi al processo di globalizzazione, messo in moto dallo scientismo e dall’edonismo. » Ibid.

6 Elémire Zolla, Le meraviglie della natura. Introduzione all’alchimia [1991], éd. Grazia Marchianò, Venezia, Marsilio, coll. « Biblioteca », 2017.

7 Voir ibid., p. 161-162, 562-565.

8 Gérard de Nerval, Œuvre complète, édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois avec, pour ce volume, la collaboration de Jacques Bony, Michel Brix, Lieven d’Hulst, Vincenette Pichois, Jean-Luc Steinmetz, Jean Ziegler et le concours d’Antonia Fonyi, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. III, 1993, p. 645.

9 Voir Elémire Zolla, Le meraviglie della natura, éd. citée, p. 178.

10 Voir ibid., p. 237.

11 Il est à souligner que, dans Les Fleurs du Mal, Baudelaire qualifie Satan Trismégiste de « savant chimiste » : « Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste / Qui berce longuement notre esprit enchanté, / Et le riche métal de notre volonté / Est tout vaporisé par ce savant chimiste. » Charles Baudelaire, « Bénédiction », dans Les Fleurs du Mal, éd. Jacques Dupont, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2006, p. 55.

12 Voir Dante, Rimes pour la « Dame Pierre », dans Œuvres complètes, traduction et commentaires par André Pézard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 192-204.

13 « L’aura è l’oro alchemico, cioè il seme dell’oro, la sapienza divina. Microcosmicamente è un’aura interiore, una psiche impregnata del fuoco sottile dell’estasi, che raggela il cuore di carne. » Elémire Zolla, Le meraviglie della natura, éd. citée, p. 45.

14 « [La pietra filosofale, che] è il disprezzo delle cose da cui gli altri si fanno signoreggiare, infonde orrore dell’esistenza, impietra. Finché non si sia compiutamente purificati, la chiamata celeste può far soffrire tanto più quando gli influssi cosmici accentuino nel corpo i caratteri saturniani, il gelo è l’aridità ». Ibid., p. 126. Zolla met en évidence qu’on retrouve l’association du gel (la maladie du gel) avec la pierre philosophale dans le Parzifal di Wolfram von Eschenbach : ibid.

15 « Stato di estatica apatia ». Ibid., p. 465.

16 « La Sapienza appare dura come una pietra, cela la sua vita celeste all’uomo, che nell’ammirarla e amarla diventa, rispetto a ogni altro desiderio, di pietra. La Pietra filosofale, beatrice, colpisce d’amore l’uomo fino al suo cuore che è felicemente di pietra, apatico dinanzi a tutto ciò che sia mondano. » Ibid., p. 128.

17 « Il distacco sapienziale e la conoscenza dell’unus mundus, quello dove si trova il seme metallico, l’oro aurifico : la quarta dimensione. » Ibid., p. 135.

18 Voir Canto XLIX, dans Ezra Pound, Les Cantos, sous la direction d’Yves di Manno, traduction de Jacques Darras, Yves di Manno, Philippe Mikriammos et Denis Roche, avec le concours d’Auxeméry, Paris, Flammarion, coll. « Mille & une pages », 2013, p. 267.

19 Marcel Proust, Du côté de chez Swann, dans À la Recherche du Temps perdu, éd. Jean Clarac et André Ferré, Préface d’André Maurois, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1954, p. 61. Sur la dimension alchimique d’À La Recherche Perdu de Proust, voir Elisa Biancardi, « L’incidenza dell’ideologia alchemica nella Recherche du temps perdu », dans Le culture esoteriche nella letteratura francese e nelle letterature francofone. Problemi di lessicologia e lessicografia dal Cinquecento al Settecento. Atti del XV convegno della società universitaria per gli studi di lingua e letteratura francese. Pavia 1-3 ottobre 1987, sous la direction d’Elisa Biancardi, Margherita Botto, Dario Gibelli, Giorgetto Giorgi, Fasano, Schena Editore, 1989, p. 191-208.

20 « Quando la pienezza umana (l’opera al bianco, dirà l’alchimista) si eleva a uomo trascendente o fenice (l’opera al rosso). » Elémire Zolla, Le meraviglie della natura, éd. citée, p. 141.

21 « I maghi sono […] il tempo e il tempo è la loro collana (zunnār) dicono i poeti ; Corbin rammenta che la collana è il simbolo del Tempo (Zurvān) nella tradizione iranica. » Ibid.

22 « Se i maghi sono il tempo (e lo spazio in esso), il Bambino è l’eterno, ciò da cui sorge, emana il tempo-spazio : è la luce » ; « l’Epifania è festa della luce, i maghi sono adoratori del fuoco-luce. » Ibid.

23 « Una vergine si immedesimò nella Sapienza eterna ; il suo figlio, l’eternità, adorato dai maghi, si sacrificò al tempo, dominio del male, per insegnare a non essere solleciti né del futuro né del passato, a essere esenti da preoccupazione e da rispetto umano, vincendo così il mondo, il tempo tripartito. » Ibid.

24 « La trama del tempo combina con l’ordito del cosmo, degli archetipi perenni. » Ibid., p. 322.

25 « Alchimia sinistra ». Ibid., p. 238.

26 « Distruzione dell’essere ». Ibid.

27 « Il maggior maestro d’alchimia del secolo ». Ibid., p. 89.

28 Voir Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du grand œuvre [1926], troisième édition augmentée, avec trois préfaces de Eugène Canseliet, F. C. H., quarante-neuf illustrations photographiques nouvelles, la plupart de Pierre Jahan, et un frontispice de Julien Champagne, Paris, Pauvert, 1964, p. 107-109.

29 « L’abisso del denaro, la maledizione dell’oro ». Elémire Zolla, Le meraviglie della natura, éd. citée, p. 238.

30 « Teologia monetaria ». Ibid., p. 367.

31 « Una forza centripeta divorante, acre, astringente : Saturno o Fame primordiale ». Ibid., p. 238-239.

32 Zolla cite à plusieurs reprises l’œuvre d’Ezra Pound. Voir, par exemple, ibid., p. 346 ; Elémire Zolla, L’amante invisible. L’erotica sciamanica nelle religioni, nella letteratura e nella legittimazione politica [1986], éd. Grazia Marchianò, Venezia, Marsilio, coll. « Biblioteca », 2018, p. 112, 122, 131 ; Elémire Zolla, Uscite dal mondo, Milano, Adelphi, coll. « Biblioteca Adelphi », 1992, p. 354, 462, 474, 569, 570 ; Elémire Zolla, I letterati e lo sciamano. L’Indiano nella letteratura americana dalle origini al 1988 [1969], Venezia, Marsilio, coll. « Saggi Marsilio », 1989, p. 184, 272 ; Elémire Zolla, La filosofia perenne. L’incontro fra le tradizioni d’Orienete e d’Occidente, Milano, Mondadori, coll. « Saggi Mondadori », 1999, p. 27, 209, 228 ; Elémire Zolla, Le origini del trascendentalismo, Roma, Edizioni di Storia e Letteratura, coll. « Biblioteca di Studi Americani », 1963, p. 96.

33 Ezra Pound, op. cit., p. 80.

34 Ibid., p. 216.

35 Mircea Eliade, Forgerons et alchimistes, Paris, Flammarion, coll. « Homo sapiens », 1956.

36 Elémire Zolla, Tempo presente, anno II, n. 11, décembre 1957, p. 986-987.

37 « Prima della secolarizzazione della natura il lavoro era liturgia ». Ibid., p. 986.

38 « L’esperienza cosmica faceva tutt’uno con l’opera lavorativa ». Ibid.

39 « Oggi la conciliazione dell’uomo con la realtà non si attua più nel lavoro che, perduto ogni carattere liturgico, è anzi l’esperienza più radicale di alienazione. La conciliazione diventa o il fine astratto di programmi tecnici, di pianificazione e di terapie, o un’utopia che rischia di essere soffocata ». Ibid., p. 987.

40 « Mercurio vegetale. ». Elémire Zolla, Le meraviglie della natura, éd. citée, p. 54.

41 « Raimondo Lullo (o l’autore dei suoi scritti) sapeva ancora che era scellerato divulgare l’esistenza dell’alcool, quel cielo o mercurio vegetale, e ne scriveva il nome in lettere ebraiche ; del pari Ruggero Bacone crittografava la formula della polvere da sparo. […] Un crimine smisurato pose nell’evo moderno gli spiriti dei vini a disposizione di uomini puerili (il rimedio esoterico sempre è veleno per il profano) ». Ibid., p. 55.

42 Voir ibid., p. 65.

43 Voir ibid..

44 Voir ibid., p. 65-66.

45 « Autorevole conoscitore di dottrine esoteriche » ; « uno degli ultimi difensori della tradizione contro il mondo moderno ». Umberto Galimberti, « È morto Elémire Zolla, l’ultimo degli esoterici », La Repubblica, 31 mai 2002.

46 La P2 fut une loge maçonnique italienne qui fit scandale dans les années 1970 et 1980. Dirigée par Licio Gelli (1919-2015), la P2 constituait une puissante force occulte capable de conditionner le système économique et politique italien.

47 « Elémire Zolla, al pari di Henry Corbin, René Guénon, Amanda Coomarswamy, […] dedicò l’intera sua vita alla ricerca dell’“azione simbolica” nella storia, quella corrente sotterranea che passa inosservata a quanti, catturati dalle vicende quotidiane che sono sotto gli occhi di tutti, ignorano ciò che determina queste vicende, come le acque sotterranee determinano la conformazione della superficie.

48 « È una conoscenza che può volgersi al serafico o al luciferico ». Elémire Zolla, Le meraviglie della natura, éd. citée, p. 44.

49 « Svuotamento dell’anima ». Ibid., p. 551. Le mot « svuotamento » signifie en italien « le fait / l’action de vider quelque chose » et correspond au mot français « vidage ». Toutefois ce dernier mot associé au mot « âme » n’est pas approprié en français. J’ai donc utilisé le terme « épuisement » qui est le plus proche du mot italien « svuotamento. »

50 Sur l’interprétation alchimique du roman Ethan Brand de Nathaniel Hawthorne, voir ibid., p. 551.

51 Charles Baudelaire, « Bénédiction », dans Les Fleurs du Mal, éd. citée, p. 61.

52 Voir Elémire Zolla, Le meraviglie della natura, éd. citée, p. 577.

53 « Se prontamente si ascolta, la sapienza sussurra presagi. Fa trasalire di fronte a scene già viste, non si sa quando. Rammenta una persona, e questa subito compare. Allora si cessa di agire, lasciando alla propria custode di combinare le cose alla maniera sua, femminile, con tessiture di coincidenza, con ritmi di ritorni. / Essa insegna l’agire senza agire […]. » Ibid., p. 513.

Pour citer ce document

Piero Latino, « Littérature et alchimie dans le sillage d’Elémire Zolla » dans Littérature et occulture,

Programme de recherche
Coordination scientifique : Frank Greiner, Sylvain Ledda et Catherine Douzou

© Publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude », n° 29, 2023

URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/2125.html.

Quelques mots à propos de :  Piero Latino

Sorbonne Université
CELLF

Università di Pisa