Sommaire
7 | 2026
Romantic Offshoots: Reassessing the Legacy of British Romanticism
The aim of this volume is twofold: first, to open up a space for the reassessment of artworks which hark back to, riff on, pay homage to, or uproot their Romantic precursors, while also teasing out some of the more oblique correspondences or affinities between British Romanticism and its descendent forms; and, second, to reexamine the notion of literary inheritance itself, as it pertains to such works – particularly the ways in which many twentieth- and twenty-first-century works willfully enter into an ambiguous relationship with the Romantic tradition. This special issue is itself an offshoot of a research collaboration between ERIAC (Université de Rouen Normandie) and ERIBIA (Université de Caen Normandie). The articles gathered here address the ways in which Romantic-period ideas or models have been reanimated in the light of contemporary concerns, in still-evolving genres (such as sci-fi and dystopian climate fiction, neo-historical biopics, or pop and rock music) and across different media (including graphic novels, television series, and video games), as well as in more traditional forms.

- Jeremy Elprin et Oriane Monthéard Introduction to Romantic Offshoots: Reassessing the Legacy of British Romanticism
- Nathalie Cochoy « Darkling I listen » : l’art du renoncement dans The Great Gatsby et Tender Is the Night, de F. Scott Fitzgerald
- Jeremy Elprin On Not Giving Up the Ghost; or, the Ambivalent Post of Keats’s Letters in Contemporary Fiction
- Caroline Dauphin A Genealogy of the Polypus, from William Blake to H.P. Lovecraft: The Root of All Evil?
- Janneke van der Leest Romantic Mourning for Young Deceased Rock Artists
- Fabien Desset William Blake, Karfagen and Romantic Innocence
- Cal Sutherland “Take me to the Lakes”: Romantic Retreats in Lyrical Ballads and the Lyrics of Taylor Swift
- Armelle Parey Romanticising Women Writers in Biopics: Mary Shelley (2017) and Emily (2022)
- Camille Adnot Mycological Fears: Fungi and Ecological Anxiety from Linnaeus to The Last of Us
- Aurélie Thiria-Meulemans Planting the Seeds of Post-Apocalyptic Fiction: The Legacy of Byron’s “Darkness” and Cain, A Mystery
7 | 2026
« Darkling I listen » : l’art du renoncement dans The Great Gatsby et Tender Is the Night, de F. Scott Fitzgerald
Nathalie Cochoy
Si Fitzgerald n’a cessé de dire son admiration pour la poésie keatsienne, et si l’influence de celle-ci transparaît à tous les niveaux de son écriture, dans les aspirations romantiques de ses héros qui s’épuisent à vouloir recréer, éperdument, le suspens d’un émerveillement au sein d’une Amérique déchue, mais aussi dans les nuances claires-obscures de ses rivages, et jusque dans le titre de Tender Is the Night, emprunté à « Ode to a Nightingale », la dénaturation des rêves romantiques est néanmoins souvent considérée comme la seule expression du désenchantement américain dans les années vingt. Cet article entend cependant montrer que, dans The Great Gatsby et Tender Is the Night, l’écriture fitzgéraldienne renoue avec une « capacité d’émerveillement » non plus naïvement vouée à élever l’esprit vers une vérité éternelle, mais éminemment consciente de la finitude humaine, de la menace du désenchantement et de l’imminence de la perte. C’est en renouant avec les vertus du renoncement, en acceptant lucidement l’échec et le déclin vers une nuit mortifère que l’écriture moderniste de Fitzgerald serait véritablement keatsienne – et américaine.
Fitzgerald ceaselessly expressed his admiration for Keats’s odes and the influence of Keats’s poetry appears at every level of his writing, in the aspirations of his characters who exhaust themselves in their desperate attempts to recreate the dreamlike decors in a fallen America, in the chiaroscuro nuances of his shores, and even in the title of Tender Is the Night, borrowed from “Ode to a Nightingale.” The distortion of Romantic dreams is thus often considered as an expression of American disenchantment in the 1920s. Nevertheless, this article aims to show that, in The Great Gatsby and Tender Is the Night, Fitzgerald's writing reconnects with a “capacity for wonder” that is no longer naively devoted to elevating the spirit towards some eternal truth, but is acutely aware of human finitude, the threat of disenchantment, and the imminence of loss. It is by reconnecting with the virtues of renunciation, by lucidly accepting failure and decline towards a deadly night, that Fitzgerald's modernist writing is truly Keatsian – and American.
1Dans une lettre à sa fille Scottie, Fitzgerald mentionne son admiration pour « Ode on a Grecian Urn », de Keats, qu’il trouvait « insupportablement belle », et il avoue aussi ne pas pouvoir retenir ses larmes en lisant « Ode to a Nightingale »1. L’influence de la poésie keatsienne transparaît en effet à tous les niveaux de son écriture, dans les aspirations romantiques de ses héros qui s’épuisent2 à vouloir recréer, éperdument, le suspens d’un émerveillement au sein d’une Amérique déchue, mais aussi dans les nuances claires-obscures de ses rivages, et jusque dans le titre de Tender Is the Night, emprunté à « Ode to a Nightingale ». Pourtant, le chant du rossignol s’évanouit en un écho dérisoire, dans The Great Gatsby (« “He’s singing away –” [Daisy’s] voice sang: “It’s romantic, isnt’ it, Tom?” » GG, p. 203) et résonne comme le souvenir lancinant d’une parole coupée (« Plagued by the nightingale » TN, p. 494) et d’une révélation censurée (« Will you kaindlay stup tucking? » TN, p. 47), dans Tender Is the Night. Après le désastre de la guerre, les rêves romantiques étaient en effet voués à s’anéantir au cours de fêtes vaines, d’amours destructrices ou d’errances incessantes5. Et la dénaturation des rêves romantiques devenait un mode d’expression du désenchantement américain. Lorsqu’à la lumière de la lune, Nick Carraway se souvient de cette « capacité d’émerveillement »6 annihilée lors du premier pas sur le sol américain, il souligne combien les rêves de Gatsby n’avaient plus lieu d’être au sein d’une terre devenue vaine – une « vallée des cendres » où les hommes et les femmes en déshérence s’adonnaient aux délices de consommations amoureuses ou matérielles aussi « ostentatoires »7 que dérisoires. Si la lune se lève encore sur les rivages new-yorkais, à la fin de The Great Gatsby, elle disparaît néanmoins des premières pages de Tender Is the Night, écrasées de soleil, mais aussi de la citation keatsienne mise en exergue8. Écrit dans la douleur, pendant neuf ans, Tender Is the Night est en effet la sombre histoire, lacérée de ruptures narratives et temporelles, d’un destin brisé – celui d’une innocence violée et d’un médecin désarmé. Et pourtant, au-delà de l’échec des désirs romantiques à s’inscrire dans l’« univers en ruine »9 de l’ère moderne, au-delà de la désespérance moins masquée qu’intensifiée par le faste des décors et des costumes, l’écriture fitzgéraldienne ne renouerait-elle pas avec une « capacité d’émerveillement » non plus naïvement vouée à élever l’esprit vers une vérité éternelle, mais éminemment consciente de la finitude humaine, de la menace du désenchantement, et de l’imminence de la perte ? C’est en ce sens, en ce sens seulement, que l’écriture moderniste de Fitzgerald serait véritablement keatsienne10 – et américaine.
2« Darkling I listen » (CP, p. 347) disait le locuteur de l’ode au rossignol : comme le souligne Jean-Marie Fournier, la proximité du mot « darkling » avec le mot « sparkling » nous rappelle combien l’assombrissement, entendu comme un lent cheminement vers la pénombre, un devenir obscur, inscrit un scintillement dans l’acceptation lucide de l’échec, du déclin inéluctable vers une nuit mortifère11. Comme le montre aussi Oriane Monthéard, il y aurait un pouvoir lumineusement créateur au sein de la négativité keatsienne : « the verbal strategy of conveying the poet’s creativity through the negative mode, grammatically and thematically, despite and also through impossibility and self-effacement, serves to embody the triumphing voice of the capable poet »12. En ce sens, l’influence romantique, dans les romans de Fitzgerald, se situerait moins du côté des efforts désespérés d’un Jay Gatsby ou d’un Dick Diver en vue de recréer les charmes enivrants d’un sublime décor, moins dans le désenchantement tragique de rêveurs corrompus13, que du côté d’un renoncement simultané à la « fièvre et au tourment »14 de la réalité et au leurre d’une élévation vers une vérité intemporelle. Car la « capacité d’émerveillement » fitzgéraldienne, qui relève aussi du doute (« wonder »), se situerait peut-être du côté de cette « capacité négative » keatsienne qui conduit à trouver dans l’incertitude une forme de satisfaction – « when man is capable of being in uncertainties, Mysteries, doubts, without any irritable reaching after fact & reason […] of remaining content with half knowledge »15. Dans l’un des rares poèmes que Fitzgerald dédia à sa fille, « Half-and-Half Girl », la disparition du point final rappelle ainsi combien l’absence est aussi un mode de reconnaissance d’un être en devenir (« Half-a-Miss ») et combien l’incomplétude que deux êtres ont en commun est aussi, comme deux traits d’union, un gage de parenté et d’imparfaite beauté (« Seeking half beauty – my / Half-and-half daughter »16).
3Né d’une souffrance keatsienne, de ce désir mêlé de crainte antérieur à toute funeste consommation, l’art du renoncement que le romancier met en œuvre dans son écriture est, en ce sens, véritablement américain. « Renunciation – is a piercing Virtue / The letting go / A Presence – for an Expectation », écrivait Emily Dickinson17. La souffrance, entendue comme une attente patiente, est également la promesse d’une rencontre avec cette vibrante noirceur qui fonde l’Amérique et son écriture. Selon Fitzgerald, dans une lettre adressée à Marya Mannes, en 1925 :
America’s greatest promise is that something is going to happen, and after a while you get tired of waiting because nothing happens to people except that they grow old and nothing happens to American art because America is the story of the moon that never rose18.
4Si « Ode on a Grecian Urn » était « insupportablement belle » aux yeux du romancier, c’est précisément parce que, selon lui, la beauté résidait dans l’expression d’une douloureuse incapacité. Contrairement à Hemingway, qui écrivait avec « l’autorité du succès », Fitzgerald disait écrire avec « l’autorité de l’échec »19. Cet article entend ainsi montrer combien l’incomplétude véritablement romantique que l’auteur introduit au niveau de l’intrigue, de la structure et de la poétique de ses romans l’amène aussi à renouer avec cette valeur émerveillante qui, sur les rivages de l’Amérique, demeure indissociable d’un sentiment de deuil, imminent ou assumé20.
5Après avoir évoqué les motifs keatsiens qui fondent l’écriture des relations amoureuses et de la terre américaine, dans The Great Gatsby et Tender Is the Night, nous esquisserons la valeur de l’indéterminé que l’auteur revendique dans ses romans. Ceci nous permettra d’aborder la manière dont l’art du renoncement, loin de signifier une forme de défaitisme, permet au romancier de reconnaître la valeur des instants ordinaires de la vie, et d’ainsi recouvrer les rêves originels de l’Amérique.
Keats en Amérique
6En s’évertuant à recréer ce moment de suspens qui précède la consommation du désir, comme dans « Ode on a Grecian Urn » ou « Ode to Psyche », où les lèvres des amants ne se touchent pas encore (« More happy love! more happy, happy love! / For ever warm and still to be enjoy’d, / For ever panting, and for ever young » CP, p. 345 ; « Their lips touch’d not, but had not bade adieu » CP, p. 341), Jay Gatsby et Dick Diver tentent non seulement de retrouver la force de leurs rêves, mais aussi celle qui accompagnait les premiers découvreurs sur les rivages de la terre américaine. Lorsqu’il tend les bras vers la lumière verte qui scintille au bout de la jetée, devant la villa de Daisy, Gatsby aspire à ressentir encore la fraîcheur de son désir amoureux, antérieur à cette consommation « vorace » qui a pourtant eu lieu, cinq ans auparavant (GG, p. 141-142). Or, à travers l’élan romantique de son personnage (« an extraordinary gift for hope, a romantic readiness » GG, p. 8), l’auteur exprime aussi son souhait nostalgique, élégiaque, de recouvrer l’innocence de la terre américaine, ce « sein vert et frais du nouveau monde »21, désormais déchiré, comme le corps de Myrtle, dans la poussière d’un monde dévasté. Au niveau de sa structure, Tender Is the Night met aussi en œuvre un retournement du récit, depuis l’année où le mariage de Dick Diver et de Nicole Warren s’étiole, en 1925, vers l’année de leur rencontre, en 1919. Il exprime ainsi au niveau de l’intrigue amoureuse la nostalgie de son héros, soucieux de remonter le temps de l’histoire, de retrouver « [cet] honneur, [cette] courtoisie et [ce] courage » (TN, p. 231) inscrits dans le sol américain, et désormais décimés par la guerre et les ravages de la consommation ostentatoire. « Good-by my father – good-by, all my fathers » (TN, p. 232), s’exclame Dick Diver tout en s’agenouillant sur sa terre natale, sillonnée de cours d’eau et de noms autochtones. Or, ces retours romantiques vers un désir de toucher une bouche ou une terre aimées sont bien plus qu’un hommage. Ils relèvent de la foi. En effet, les décors luxueux des fêtes et des festins keatsiens que Jay Gatsby et Dick Diver s’évertuent à recréer sur les rivages de West Egg ou de la Côte d’Azur sont d’un tel faste que l’expansion sensorielle confine au spirituel. Tandis que la nuit s’intensifie et que l’éblouissement visuel laisse place à l’enchantement d’une atmosphère marine ou provençale, à la fusion synesthésique et enivrante d’une « musique de cocktail jaune » (GG, p. 42)22 ou de murmures de lucioles, de saveurs de vins ou de parfums d’encens, entraînant un sentiment d’extase, de dilution ou de sublime communion (« the two Divers began suddenly to warm and glow and expand, as if to make up to their guests […] for anything they might still miss from that country well left behind » TN, p. 40), la « magie diffuse » (TN, p. 40) du moment soudain s’interrompt pour laisser place à l’indécision. Comme dans « Ode to a Nightingale », où le locuteur, attiré vers les hautes sphères de l’oiseau, s’interroge soudain : « Fled is that music – Do I wake or sleep? » (CP, p. 348), comme dans « Ode on a Grecian Urn », où les amants, les musiciens et les danseurs ne s’esquissent que sur les contours d’un vase funéraire, comme dans Lamia où les décors fleuris autour des nouveaux mariés s’évanouissent sous l’œil d’Apollonius, les somptueuses soirées de Gatsby et des Diver laissent place au doute et à la désillusion. Dans The Great Gatsby, la sentence, « The party has begun » (GG, p. 42)23, semble à la fois annoncer la poursuite des festivités et sonner le glas de leur magie. De même, à travers les yeux candides de Rosemary, d’abord éblouis par les « merveilleuses possibilités »24 du monde des Diver, la magie du moment s’interrompt brusquement : « Then abruptly the table broke up – the moment when the guests had been daringly lifted above conviviality into the rarer atmosphere of sentiment was over before it could be irreverently breathed, before they had half realized it was there » (TN, p. 40). Les « défauts infimes »25 qui transparaissent au cœur de la soirée (un bouchon de bouteille oublié, une domestique affairée) révèlent la fabrication de l’illusion26. Ils font écho aux indices de blessure et de mort qui hantent les décors fastueux des Américains en exil comme autant de traces de leurs efforts désespérés en vue de dissimuler, dans le tournoiement artificiel de leurs fêtes, le néant qui les définit. La Villa Diana est construite au-dessus des ruines d’un village, au bord d’une falaise, sur la côte où de vieilles demeures pourrissent comme des nénuphars parmi les pins (TN, p. 5). Et pourtant, si l'écriture fitzgéraldienne recourt à des décors keatsiens, ce n’est pas seulement pour révéler l’attrait des Américains perdus et désemparés de « l’ère du jazz » pour les leurres de l’imaginaire (« the fancy cannot cheat so well / As she is fam’d to do, deceiving elf » CP, p. 348 ; « Vanish, ye Phantoms! […] and never more return! » CP, p. 351). En effet, l’auteur n’entend pas tant manifester l’échec des rêves romantiques à l’ère moderne que la manière dont le sentiment d’échec qui, précisément, intensifie l’imagination romantique, permet non seulement d’exprimer la déshérence de l’après-guerre, mais aussi de trouver un mode artistique, mûr et aguerri, de réconciliation avec la finitude et de recréation de cette lumineuse incertitude (« wonder ») constitutive de la terre américaine.
7Consciente de ses meurtrissures mais se défiant aussi des remèdes artificiels, l’écriture fitzgéraldienne trouve dans le suspens entre le rêve et sa réalisation (« half-realized » TN, p. 40) un nouveau mode de coïncidence avec les idéaux teintés de doute qui avaient marqué la découverte du continent américain. En effet, l’attrait de Gatsby et de Dick pour des femmes à la fois vulnérables et vampiriques rejoue au niveau du récit, sur un mode keatsien, le viol du rivage américain par le premier pas conquérant et la corruption des rêves liminaires de la nation par un matérialisme vain et vénal. Lorsqu’il embrasse Daisy Fay, au nom de fleur blanche et de féérie, à la lumière de la lune, le jeune Gatsby a conscience d’unir ses « visions indicibles » au « souffle périssable » de la jeune femme (GG, p. 107). Et lorsqu’il la retrouve cinq ans plus tard, la voix aux intonations « immortelles » de son amante (GG, p. 93) est déjà « pleine d’argent » (GG, p. 115). Philomèle à la parole coupée (« We were just like lovers – and then all at once we were lovers », avoue Devereux Warren27), Nicole est un être brisé – ses lettres28 et son discours intérieur29 sont troués d’ellipses ou de rythmes noirs. Comme l’annoncent les mouvements ascendants et descendants du funiculaire que le couple emprunte avant leur premier baiser, Dick décline et Nicole se relève à partir du moment où le docteur se laisse « avaler » par l’argent des Warren, les capitalistes aux yeux blancs d’escroc30. Semblable à la « Belle Dame » keatsienne, Nicole entraîne Dick dans sa « grotte », où elle chante pour lui des airs à la mode31 et néanmoins intemporels (« thin tunes, holding lost times and future hopes in liaison » TN, p. 156) et lui donne une impression de satiété non seulement visuelle mais aussi sensorielle (« ‘I haven’t heard a thing’ / Nor known, nor smelt, nor tasted, he might have added » TN, p. 157), avant de triompher – « I’ve got him, he is mine » (TN, p. 177) – au moment du baiser, tandis qu’il n’est plus qu’un reflet dans ses yeux mouillés et que les coups de tonnerre s’apparentent à des sons de canons meurtriers (TN, p. 177-178). « Won’t you come back after you’ve changed? » (TN, p. 178) avait suggéré Baby, la sœur calculatrice de Nicole. La brume vampirique32 qui ensuite envahit la chambre du docteur désarmé, à l’instant même où il s’interroge sur sa soumission (« For Doctor Diver to marry a mental patient? How did it happen? Where did it begin? » TN, p. 178), annonce sa dévoration (« he had been swallowed up like a gigolo » TN, p. 22833). Les images florales qui accompagnent les premières amours de Gatsby et de Daisy (« At his lips’ touch she blossomed for him like a flower and the incarnation was complete » GG, p. 107) ou de Dick et de Nicole (« [I was] holding all myself in my arms like a basket of flowers » TN, p. 177 ; « défense de cueillir les fleurs » TN, p. 169) donnent à voir le mélange de désir et de crainte associés à leurs sentiments : délicieuses et toxiques, les fleurs expriment cette association de parfum et de poison qui ensorcelait Keats, dans ses lettres à Fanny Brawne (« sweet poison »34), avant de tourmenter Dick Diver35. Or, une nouvelle fois, ce sont les rêves liminaires de la nation qui s’esquissent dans le désir amoureux (« They were in America now » TN, p. 155, songe Dick dans la caverne secrète de Nicole : « [she was] this scarcely saved waif of disaster bringing him the essence of the continent » TN, p. 157) et vont bientôt s’évanouir dans la consommation36. À travers l’intrigue amoureuse, l’auteur révèle ainsi combien les rêves se sont annihilés dans les « illusions de la nation » – « the lies of generations of frontier mothers who had to croon falsely, that there were no wolves outside the cabin door » (TN, p. 134).
8En choisissant de laisser ressentir la « colossale vitalité » (GG, p. 92) des illusions de Gatsby ou cette volonté du cœur qui conduit Dick Diver à « s’épuiser » à force de ratisser les algues qui souillent le sable blanc de la plage, de colmater les brèches ou d’occulter les crises qui persistent à s’immiscer au sein du havre intemporel qu’il a créé autour de lui, à travers les yeux avides d’un voisin ordinaire, d’une invitée naïve, ou même de chacun des amants désormais désunis, Fitzgerald entendait distinguer une forme de romantisme illusoire, contaminé par les clichés, d’un romantisme vrai, extraordinairement beau de se savoir condamné. Selon Denis Bonnecase en effet, « [Keats wrote about these very rare moments] when the discovery of beauty felt as permanent joy is coadunate with its opposite of inexorable loss, when the sense of plenitude incorporates that of impending death »37. Tony Tanner renchérit, au sujet des romans fitzgéraldiens : « [G]littering because going […] The greatest intensity of feeling comes not from possession but from intimation of imminent or actual loss »38. Voisin voyeur (« in and out of the game, watching and wondering at it » GG, p. 37), Nick imagine que la misère sordide du garage Wilson n’est qu’une façade dissimulant des appartements « romantiques et somptueux » (GG, p. 27). De même, Nicole croit occulter la douleur et le désespoir des patients de son mari (« those sunk into eternal darkness » TN, p. 20639) en donnant des noms keatsiens (« The Eglantine », « The Beeches ») aux pavillons de leur clinique ou en décorant de fleurs les barreaux des fenêtres. Cependant, les masques que l’on surimpose sur une réalité insoutenable n’ont rien de cette puissance créatrice qui, née de la souffrance et du manquement, est véritablement romantique.
9Comme Keats avant lui, Fitzgerald savait néanmoins combien cette puissance imaginaire doit être contenue. En effet, l’élévation vers un objet de contemplation enchanteur (la fresque d’un vase antique, le chant d’un oiseau) suscite certes un ravissement sensoriel et un élan imaginaire vers l’intemporalité de formes artistiques (« [an] unravished bride of quietness » CP, p. 344, « [an] immortal bird » CP, p. 348) mais peut aussi se révéler dangereuse ou funeste. L’aspiration à une communion avec une forme ou un être immortels permet certes d’échapper aux tourments de la passion humaine (« All breathing human passion far above, / That leaves a heart high-sorrowful and cloyed, / A burning forehead, and a parching tongue » CP, p. 345), mais voue ensuite le sujet, le héros ou le chevalier à une « errance exsangue »40 à travers une réalité désenchantée. L’urne se révèle n’être qu’une « froide Pastorale » – un vase funéraire – dans les derniers vers de l’ode. Et la « Dryade aux ailes de lumière » qui convie le sujet à « s’évanouir dans son coin de forêt » sombre et mélodieux pourrait bien n’être qu’une chimère : « Was it a vision or a waking dream? »41. Or, le doute qui ramène le sujet à sa solitude et à sa mutabilité est aussi une source d’émerveillement (« wonder ») face aux « infinies possibilités » (TN, p. 20) de la vie. C’est ainsi en transformant leur inéluctable échec à retrouver une forme idéale d’harmonie au sein d’une « terre vaine », dénuée de rêves, en un renoncement qui, loin de tout défaitisme, tient d’une reconnaissance de la valeur salutaire et créatrice de l’incomplétude, que les héros fitzgéraldiens sont véritablement romantiques et américains42. Or, ce renoncement s’inscrit autant au niveau du récit qu’au niveau du mode narratif et poétique mis en œuvre dans les romans.
L’art du déclin
10La narration que Fitzgerald adopte dans ses romans permet de rappeler combien ses héros enivrés de rêves d’éternité sont aussi conscients de leur inéluctable mortalité43. Un séjour trop prolongé dans les hautes sphères de l’imagination peut se révéler funeste : comme le souligne Keats dans Endymion, « There never lived a mortal man, who bent / His appetite beyond his natural spheres, / But starved and died » (CP, p. 207). Dans « Ode to a Nightingale », la joie intense accompagnant la rencontre avec le rossignol (« being too happy in thine happiness » CP, p. 346) est immédiatement associée à un sentiment d’insatisfaction et à une volonté de disparition (« half in love with easeful Death » ; « To cease upon the midnight with no pain » CP, p. 347)44. Comme le rappelle le locuteur de « Lines Written in the Highlands », un ancrage dans le monde sensible se révèle nécessaire : « Scanty the hour and few the steps beyond the bourn of care / Beyond the sweet and bitter world […] because a longer stay / Would bar return, and make a man forget his mortal way […] Man feels the gentle anchor and gladdens in its strength » (CP, p. 267). Ainsi, aux ombres fantomatiques des passantes qu’il imagine tournoyer sur les murs de son désir45, Dick Diver préfère la solidité des pavés sous ses pieds : « He was glad when the substantial cobble-stones of Zurich clicked once more under his shoes » TN, p. 165). Sous l’œil intrusif des narrateurs ou des personnages fitzgéraldiens, la tâche véritablement religieuse des héros romantiques (« priestlike task »46) se teinte de corruption (il est des zones troubles, sans doute crapuleuses, dans le passé de Gatsby et dans celui des Warren, et ces traces de corruption contaminent à leur tour les croyances de Dick – « a spoiled priest »). Or, loin de seulement dénoncer la manière dont la foi en une vérité supérieure s’altère dans le contexte désenchanté de l’après-guerre, l’association oxymorique de l’élévation spirituelle et d’une reconnaissance de la mutabilité du monde manifeste la tension véritablement romantique de l’écriture fitzgéraldienne. En effet, c’est à travers le regard normatif de Nick Carraway que s’expriment les désirs de Gatsby. Et c’est encore à travers des perspectives multiples et fluctuantes que se construit, de manière salutairement instable, la structure de Tender Is the Night47. Ainsi, le regard ravi de Rosemary transmue d’abord la plage provençale (« the plot » TN, p. 19), puis les chambres d’hôtel parisiennes, en décors éminemment théâtraux ou hollywoodiens (« we’re such actors, you and I » s’exclame-t-elle, TN, p. 118). Le regard de plus en plus déficient48 du Docteur Diver s’accompagne ensuite d’un discours intérieur de plus en plus défaillant (la phrase lancinante « Do you mind if I pull down the curtain? »49 exprime un souhait de retrait dans l’obscurité) ou délirant (le discours s’enroule et s’enraye lors des rondes du docteur – « Round, round and round. Around forever » (TN, p. 207) – ou lors de sa course autour du carrousel, à la fête foraine, TN, p. 215). Enfin, le regard toujours plus « blanc » (TN, p. 327) de Nicole trahit ses déchirures intimes50. Ainsi, la narration témoigne littéralement, presque graphiquement, au rythme des répétitions, de la manière dont les tourments de l’âme humaine trouent, ternissent et menacent d’évincer la force des rêves. De même, les intrusions de la voix narrative dans le discours ne sauraient être interprétées comme des maladresses : elles ancrent le discours dans la réalité sensible, celle de l’acte d’écrire (« To resume Rosemary’s point of view it should be said that » TN, p. 33 ; « in reality a qualitative change had already set in that was not at all apparent to Rosemary » TN, p. 2651). Et au niveau du récit lui-même, l’accident de voiture, la mort tragique de Gatsby, ou encore le duel, les crises dans la salle de bains, le coup de feu à la gare, le meurtre dans la chambre d’hôtel ou le bruit du canon d’un navire de guerre, dans Tender Is the Night, résonnent comme autant de « glas » keatsiens qui soudainement ramènent les personnages à l’évidence de leur désespoir – « Forlorn! The very word is like a bell / To toll me back from thee to my sole self! » (CP, p. 348)52. « Being alone in body and spirit begets loneliness, and loneliness begets more loneliness that » (TN, p. 230), avoue Dick, en s’emprisonnant dans une tautologie solitaire.
11Dans leur mode narratif comme dans leur composition, les romans donnent ainsi à voir combien l’acte de tendre vers la nuit – le mot « nuit » est à interpréter à la fois comme l’ombre ensorceleuse du chant du rossignol et comme la profondeur obscure et mortifère de l’ici-bas – devient un mode d’existence et d’écriture certes instable et incertain mais de ce fait, ouvert à l’imaginaire. Lorsque sa robe jaune volète à l’horizon, Nicole ouvre ses ailes d’oiseau blessé (« the young bird with wings crushed somehow » TN, p. 147) et semble coudre ensemble la réalité et l’irréalité, avant de se perdre dans le matérialisme et le consumérisme avides de son temps (« Nicole had been designed for change, for flight, with money as fins and wings » TN, p. 315). Dessinant un point de suture imparfait, une surfilure au-dessus des « fêlures » du monde – « an ochre stitch along the edge or reality and unreality » (TN, p. 214) – Nicole donne à lire les pouvoirs de l’imperfection.
12Si aux yeux de Fitzgerald, l’urne grecque était « insupportablement belle », c’est parce que la souffrance, entendue comme une béance, était aussi une source de beauté. Il suffisait d’en accepter l’inévitabilité. Lorsqu’au début de son récit autobiographique, The Crack-Up, l’auteur constate « Of course, all life is a process of breaking down »53, le sens de sa définition de la vie se trouve moins dans les fêlures annoncées que dans l’acceptation de la déchéance – une acceptation qui est moins résignée que résolue à trouver, dans le lent effondrement de la vie, une source de féconde incertitude (« Of course »). Comme cette « attention extrême » (« wakeful anguish »54), tenant à la fois de l’éveil et de la veillée (wake), que Keats décelait dans le doute, c’est une sensibilité nouvelle au rayonnement des choses et des êtres sur le déclin que le romancier met en œuvre dans son écriture. Lors de sa visite à sa patiente préférée, une artiste peintre d’une radieuse beauté au moment de son hospitalisation, mais bientôt rongée par un eczéma dû à une « neurosyphilis », et désormais transformée en plaie vivante entourée de bandages, Dick Diver ne répond que « mécaniquement » à sa quête de sens et de symbole : « You are sick […] But it’s only by meeting the problems of every day, no matter how trifling and boring they seem, that you can make things drop back into place again » (TN, p. 210). Car loin de toute aspiration vers une forme d’élévation susceptible d’entraîner le sujet vers un déni de la réalité, une dissolution extatique et un oubli de soi, l’acceptation de l’inéluctable détérioration des êtres et des choses est aussi une source de révélation de la valeur des éléments de la vie ordinaire. « My heart aches » (CP, p. 346), avouait le locuteur de « Ode to the Nightingale ». Car douleur et joie, vérité ou vitalité se côtoient dans la poésie keatsienne (« that aching spot / Where beats the human heart »55; « aching pleasure »56 ; « pleasant pain »57). « In any case you mustn’t confuse a single failure with a final defeat », conseillait le docteur à sa patiente. Au cours du roman, Dick apprend en effet à reconnaître les vertus du renoncement. Ainsi, les reproches de Nicole, « You’ve made a failure of your life » (TN, p. 338), « you used to want to create things – now you seem to want to smash them up » (TN, p. 300), sont aussi à entendre comme une volonté de transformer l’échec et la destruction en forces créatives. Tel était le sens des boutades du colocataire de Dick, ou de son professeur, lors de ses études à Vienne : « “he must be less intact, even faintly destroyed […] it’d be nice to build out some broken side till it was better than the original structure […] the price of his intactness was incompleteness” » ; « “The best I can wish you […] is a little misfortune” » (TN, p. 133). Et lorsqu’il échoue à porter les autres sur ses épaules, dans la scène désastreuse du ski nautique, Dick admet aussi volontiers sa « déterioration » : « The change came a long way back – but at first it didn’t show. The manner remains intact for some time after the morale cracks » (TN, p. 320).
13Fitzgerald trouve ainsi dans la poésie keatsienne un mode d’écriture de l’ère moderne, éminemment consciente de ses blessures, mais aussi un mode d’expression de la nécessité d’un renoncement aux sutures souvent illusoires de l’imaginaire :
One writes of scars healed, a loose parallel to the pathology of the skin, but there is no such thing in the life of an individual. There are open wounds, shrunk sometimes to the size of a pin-prick but wounds still. The marks of suffering are more comparable to the loss of a finger, or of the sight of an eye. We may not miss them, either, for one minute in a year, but if we should there is nothing to be done about it. (TN, p. 192)
14C’est alors dans la retenue, dans l’imperfection et dans l’irrésolution que se trouve une possibilité de retour à la valeur de la vie ordinaire. En ce sens, Dick et Nicole (« Dicole ») ne sont jamais aussi complémentaires qu’au moment étonnamment dédramatisé où leur rupture est officialisée, à la terrasse d’un café, parmi la foule de spectateurs qui accompagne le passage du Tour de France, après qu’ils ont été arrachés à leur salon de coiffure, l’un à moitié rasé, l’autre à moitié coiffée (« [h]e seemed content to sit with his face half-shaved matching her hair half-washed »58). Comme le serveur n’a plus de whisky « Blackenwite », Dick commande un « Johnny Walkair », trouvant ainsi dans la banalité d’un verre d’alcool la transcription de son évolution et de son ultime volonté de remplacer le contraste entre une sombre réalité et les scintillements de l’imagination par un flottement conscient et fondamentalement américain à la surface des choses ordinaires.
Une poétique du clair-obscur
15En 1966, Arnold Gingrich, le fondateur d’Esquire Magazine, désigna Tender Is the Night comme un « magnifique échec »59. L’oxymore semblait vouloir excuser les failles structurelles et chronologiques du récit par la dimension poétique de l’écriture. Or, la poésie fitzgéraldienne trouve précisément sa source dans le déclin des personnages et dans les déchirures ou les béances du discours. « I was gone » (TN, p. 183), constate Nicole pour désigner sa schizophrénie. « I must go » (TN, p. 352), déclare Dick à la fin du roman60. C’est en effet dans la disparition que les époux se retrouvent. Et c’est encore dans la disparition que s’invente la poésie de l’auteur : née d’une « capacité négative » keatsienne, celle-ci s’attache à éclairer l’ordinaire, dans toute la beauté de son obsolescence.
16Les héroïnes fitzgéraldiennes tirent leur charme de cette vulnérabilité et de cette déchéance qui s’inscrivent au sein même de leur évidente dureté. Lorsque Dick la rencontre à la clinique, Nicole est à la fois sculpturale (« Rodinesque » TN, p. 20) et évanescente (« a little in the clouds » TN, p. 166). Elle semble tenir dans ses mains la vacuité de son esprit dévasté (« holding Nothing in her hands and staring at it » TN, p. 205). Venue des ténèbres, elle se reconnaît dans les allées obscures de son jardin où, parée d’un foulard couleur lilas qui s’enroule autour de sa frêle silhouette comme une ombre violette, elle déambule en solitaire (TN, p. 30). Son jardin lui ressemble : il est à la fois sombre, malade61 et aussi magnifiquement flou qu’un tableau impressionniste62 ou un « scherzo » envoutant. Dure et froide, Nicole illumine néanmoins les soirées festives de sa blonde chevelure et de ses tailleurs bleu ciel, qui se confondent avec l’atmosphère (« Into the dark, smoky restaurant […] slid Nicole’s sky-blue suit like a stray segment of the weather outside » TN, p. 60). « [E]xcentrique » (TN, p. 173), elle n’existe qu’aux alentours d’elle-même, dans le halo de ses cheveux « bouillonnants »63 qui s’assombrissent doucement (« she was more beautiful now that her hair had darkened than when it has been like a cloud and more beautiful than she » TN, p. 7664) et de sa silhouette qui s’évanouit et semble toujours incomplète65. Au fond de ses yeux verts, sur son visage grave, s’immisce une intranquillité (« Her face was hard, almost stern, save for the soft gleam of pieteous doubt that looked from her green eyes » TN, p. 30). Comme dans The Great Gatsby, où Jordan Baker semble contrebalancer, de sa présence assertive et musclée, la nature éthérée de Daisy, au moment où Nick voit le canapé où elles sont assises s’élever entre la terre et le ciel (« buoyed up as though upon an anchored balloon » GG, p. 13), Baby ramène Nicole à la réalité – Dick compare les deux sœurs, l’une en costume de ski bleu céruléen l’autre en habit rouge brique, à une affiche publicitaire (TN, p. 195). Comme dans les odes keatsiennes, alliant immobilité et vivacité, Nicole incarne ainsi une forme de sereine intranquillité : « [she] liked to be active, though at times she gave an impression of repose that was at once static and evocative » (TN, p. 30) ; « [S]he was still as still » (TN, p. 39) : loin de figer le sens dans la sidération, la tautologie ouvre une incertitude (still, adverbe) au sein de la quiétude (still, adjectif). « Madonne » et « viking » à la fois (TN, p. 39), icône sacrée et ancrée dans l’historicité, Nicole retrouve sa combattivité familiale lorsqu’elle s’allie finalement avec Tommy Barban, le mercenaire au crâne fêlé. Or, au moment où leur désir est consommé, dans un petit hôtel de la Côte d’Azur, son attention nouvelle aux choses simples, dans la chambre dépouillée (une table, une chaise, une robe légère et des espadrilles sur le plancher), donne à lire son retour à une perception parcellaire mais intense de la vie ordinaire : « Why only meagre? Why, this is a wonderful room […] like the bare tables in so many Cézannes and Picassos » (TN, p. 331). Dans ce retour au ras des choses, Nicole n'a sans doute jamais été aussi proche de son mari – ce mari qui, à son tour, accepte de s’effacer. À la fin du roman, Dick Diver disparaît en effet du récit66. Redevenu médecin généraliste, il va de petite ville en petite ville et circule à vélo67, à la surface de l’Amérique. Dans la dernière phrase, au présent, le narrateur semble alors rejoindre son personnage, dans une même volonté de suspendre l’écriture, comme l’existence, au sein d’une vibratile incertitude : « in any case he is almost certainly in that section of the country, in one town or another » (TN, p. 353). Fitzgerald tenait à ce qu’il appelait le « dying fall » de son roman68. En effet, comme Dick Diver qui écrivait dans le petit studio qu’il avait fait construire avec son propre argent, dans le jardin de la Villa Diana, et qui poursuit ensuite son interminable traité de médecine dans les petites villes américaines où il va s’estomper, l’auteur trouvait dans l’indétermination un mode d’écriture qui, inspiré par Keats69, se révélait aussi véritablement moderne et américain.
17Lorsque Franz Gregorovious invite son associé Dick Diver à se retirer un moment de la clinique, il confond les expressions « leave of absence » et « leave of abstinence » (TN, p. 220). L’erreur est signifiante. C’est en effet en renonçant aux fastes enivrants de l’illusion et en se réconciliant avec l’indistinct que le docteur brisé retrouve une forme d’intégrité. À la sombre lumière de Keats, l’auteur trouve aussi dans le renoncement un mode de reconnaissance de cette indétermination qui, selon lui, caractérisait sa terre natale. L’Amérique, disait-il, était « difficile à nommer » (« har[d] to utter ») car elle était avant tout un « élan du cœur » (« a willingness of the heart »70). Comme la poésie keatsienne qui, consciente de ne pouvoir nommer sans tricher le cœur de toute création, intègre à sa musique le silence des choses, l’écriture fitzgéraldienne se suspend dans l’irrésolution. Pour narrer les rêves romantiques de son voisin et les indescriptibles expressions de son visage, alliant le flou et le familier (« definitely unfamiliar and vaguely recognizable » GG, p. 115), Nick Carraway a beau vouloir taire les traces de corruption au sein de son histoire ou effacer les infâmes graffitis sur les marches de son perron, il ne peut que suspendre son discours dans l'indétermination : « what I had almost remembered was uncommunicable forever » (GG, p. 107). De même, le Docteur Diver renonce peu à peu aux explications pour laisser résonner « l’écho fêlé » d’une obsolète vérité (« the cracked echo of an old truth » TN, p. 288). À son tour, le romancier recourt à une poétique de la retenue et de l’incomplétude qui seule est susceptible de trouver dans la conscience et l’imminence de la fin une forme d’émerveillement face à la vie ordinaire71. Lors de la soirée chez les Diver, les enfants chantent « Au clair de la lune » (TN, p. 34) : c’est à la lumière de la lune que Fitzgerald, comme Keats, mais aussi Hawthorne avant lui, réussit à « écrire un mot ». À mi-chemin entre la réalité et l’imaginaire, la lumière lunaire de Hawthorne dotait les objets délaissés dans un grenier d’une radieuse intensité72. Au clair de lune, le jeune Gatsby explore aussi cette zone indécise entre le réel et le rêve : « [these reveries] were a satisfactory hint of the unreality of reality, a promise that the rock of the world was founded securely on a fairy’s wing » (GG, p. 96). Et c’est encore la lumière lunaire qui amène l’auteur à recréer ces moments de suspens, ces « tiptoe effects »73 alliant la stase et l’intensité, qui font de l’obscurité croissante une promesse d’émerveillement. Quand la nuit se balance comme un panier tenu par une étoile lasse74, quand les derniers feux du crépuscule délaissent à regret un visage, comme des enfants rentrant chez eux75, quand la mer aux nuances d’agate et de cornaline se salit en s’assombrissant76, le déclin de la lumière, au gré des comparaisons, confère un éclat inédit aux choses ordinaires de la vie. Et lorsque l’intensité du soleil de midi semble interdire les nuances de l’ombre, l’auteur recourt à l’artifice afin de recréer un vacillement clair-obscur. Dans Tender Is the Night, les visages qui s’agrandissent de façon monstrueuse donnent à voir l’artifice cinématographique d’un baiser77. Or, les lumières vacillantes, dans les descriptions, rappellent aussi combien l’esthétique des films muets78 permettaient à l’écrivain de donner à ressentir cet étrange étirement du temps qui promet un accomplissement ou précède une redoutable découverte. Dans l’ombre scintillante et tamisée des parasols, sur la plage, se trament des histoires secrètes, tandis qu’à l’horizon, le mirage d’un bateau aux ailes de rouge-gorge traîne derrière lui un morceau de nuit noire79. Et dans sa chambre parisienne, Rosemary s’attarde longuement sur les surfaces réfléchissantes des meubles familiers et sur l’insolite tranchant des objets blancs et noirs afin de différer sa découverte du corps de Peterson gisant sur son lit. Sa lente « réalisation » (TN, p. 123) est alors une alliance de crainte et d’anticipation – un état de « brinksmanship »80 keatsien, ici singulièrement étiré dans le temps et dans le texte81. Naturelle ou artificielle, la lumière lunaire permet au romancier de recréer ces moments ou ces lieux indistincts, où l’imminence de la fin majore la splendeur de désirs incertains. Entre la réalité et l’imagination, elle éclaire aussi la valeur des choses ordinaires. Dick Diver reconnaît cette valeur, sur sa terre natale, où les rivières ancestrales murmurent, en harmonie avec leurs noms amérindiens82. Mais c’est surtout sur le rivage, américain ou provençal, que s’esquisse indéfiniment la musique de l’écriture fitzgéraldienne83. « Darkling I listen » : en renonçant à toute élévation lyrique vers un chant intemporel, l’écriture, dans les romans de Fitzgerald, donne simplement à entendre la respiration d’une vie qui trouve dans son assombrissement même une lumineuse volonté, réitérée, de rêver – « the small exhausted wa-waa of the expiring waves » (TN, p. 8)84.
1 « The Grecian Urn is unbearably beautiful, with every syllable as inevitable as the notes of Beethoven’s Ninth Symphony, or it’s something you don’t understand. It is what it is because an extraordinary genius paused at that point in history and touched it. I suppose I’ve read it a hundred times. About the tenth time I began to know what it was about, and caught the chime in it, and the exquisite inner mechanics. Likewise with The Nightingale, which I can never read without tears in my eyes » (F. Scott Fitzgerald, The Letters of F. Scott Fitzgerald, éd. par Andrew Turnbull, London, 1968, p. 460).
2 Dans une lettre à Edmund Wilson, Fitzgerald décrivait Dick Diver comme un « homme épuisé » (ibid., p. 346).
3 Dans cet article, j’utilise les abréviations suivantes pour les références aux œuvres du corpus : CP : John Keats, The Complete Poems, London, Penguin Books, 1973 [1819] ; GG : F. Scott Fitzgerald, The Great Gatsby, London, Penguin, 1990 [1926] ; TN : F. Scott Fitzgerald, Tender Is the Night, London, The Penguin English Library, 2018 [1934].
4 Comme le souligne Clément Oudart, cette citation était non seulement une référence à l’ode keatsienne, mais aussi à un poème expérimental, parsemé de « disjonctions subversives », de Marianne Moore (« Marriage »), que Kay Boyle avait choisi pour titre d’un de ses romans, en 1931 (« Les dislocations dans Tender Is the Night de F. S. Fitzgerald », dans Hélène Aji et Agnès Derail (dir.), F. S. Fitzgerald, Tender Is the Night, L’œuvre singulière, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2023, p. 69-83, p. 72).
5 Semblables aux Américains en déshérence qui parcourent The Sun Also Rises, d’Ernest Hemingway, les personnages de Tender Is the Night ne cessent de se déplacer de la Côte d’Azur aux Alpes, de Paris à Rome, Zurich, Munich ou Monte-Carlo… Comme le soulignent Geneviève et Michel Fabre : « Multiple et mobile, le monde de Tender rassemble des expatriés ou des apatrides, produits d’une société opulente et oisive qui n’a su répondre à leur quête ; ils viennent satisfaire celle-ci en Europe, en touristes pour lesquels visiter, c’est posséder, en conquérants, mais aussi en pèlerins sur le chemin d’une spiritualité perdue. Ils vont de capitale en capitale, visitent les cimetières, les villes détruites par la guerre ; ils se retrouvent dans les lieux de transit – gares, hôtels luxueux ; ils assistent aux réceptions, aux fêtes foraines, aux carnavals. Ils se font construire des villas sur la Côte ou vont aux sports d’hiver en Suisse ; là, ils se font soigner dans des cliniques qu’ils subventionnent. […] La fièvre qui les mène sans cesse d’un lieu à l’autre traduit l’instabilité d’un monde à la dérive. Les personnages se cherchent et se perdent, se regroupent et se dispersent […], succession de quêtes et d’évasions, de conquêtes et d’abandons » (Tender Is the Night, de F. Scott Fitzgerald, Paris, Armand Colin, 1989, p. 105).
6 « capacity for wonder » (GG, p. 171).
7 Le sociologue Thornstein Veblen est l’auteur de l’expression « conspicuous consumption » (1899). Dans la « vallée des cendres », les lunettes du Docteur T. J. Eckleburg, sur le poster vantant les mérites d’un oculiste, sont encore jaunes, tandis que les yeux bleus du docteur se sont évanouis (GG, p. 26).
8 Dans la citation en exergue, deux vers (ici en italiques) sont tronqués : « Already with thee! tender is the night, / And haply the Queen-Moon is on her throne, / Cluster’d around by all her starry Fays; / But here there is no light, / Save what from heaven is with the breezes blown / Through verdurous glooms and winding mossy ways » (CP, p. 347).
9 « the broken universe of the war’s ending » (TN, p. 276).
10 Même s’il se démarquait du goût de Faulkner pour la psychanalyse (dans son plan général pour le roman, il disait préférer Ophélie et ses fleurs), Fitzgerald ne pouvait ignorer le goût de Faulkner pour la poésie keatsienne, et en particulier pour « Ode on a Grecian Urn ». Faulkner avait en effet comparé sa composition de The Sound and the Fury, autour de l’absence centrale de Caddy, à l’ode keatsienne.
11 Jean-Marie Fournier, « “Empty spaces” and the Poetics of Silence in the Poetry of John Keats », Études Anglaises, 63-1, 2010, 88-98, p. 92. L’auteur écrit encore : « [I]n the hemistich “Darkling I listen” […], the poet describes the literal and metaphorical darkness that surrounds him […] but also […] his own “darkening,” his fading away,” his aphanisis even, in the process of coming to terms with the excess of beauty which is showered upon him by the bird’s song » (ibid., p. 92). Oriane Monthéard ajoute : « Now the ode goes further by ascribing invisibility to the speaking subject: while the speaker hopes to be “unseen” in stanza 2, his wish is fulfilled in stanza 6, with the speaking I “darkling,” that is becoming dark, or even literally turning into the night. In this shift from an active negative clause (I cannot see) to a positive-negative passive image (I am unseen), the subject confirms his transformation into obscurity and becomes an incarnation of this powerful incapacity » (Oriane Monthéard, « Negation and Poetic Capability in Keats’s Odes », Études Anglaises, 73-2, 2020, p. 171-185, p. 182-183).
12 Ibid., p. 183.
13 William E. Doherty évoque l’influence keatsienne sur les descriptions fitzgéraldiennes de fêtes et de jardins : « This garden, the fireflies riding on the dark air, the summer evening, the wine-colored lanterns hung in the trees – the Romantic décor is there, and the Keatsian atmosphere ». Il entend révéler les leurres qui sous-tendent les décors : « the super dream is an internal corruption, a damaging, self-begotten beauty fret » ( William E. Doherty, « Tender Is the Night and “Ode to a Nightingale” », dans Harold Bloom (dir.), F. Scott Fitzgerald, Modern Critical Views, New York, Chelsea House Publishers, 1985, p. 181-194, p. 184, p. 194). Dans son analyse des couleurs récurrentes dans les romans, André Le Vot entrevoit néanmoins dans l’association métaphorique et oxymorique du bleu et du jaune, une forme d’équilibre véritablement keatsien entre le rêve et la réalité : « Through this unexpected association of two contrasting colors, this “blue honey,” we see a longing for that Grecian order so often evoked by Keats, a longing for a balance between action and meditation, which were so sharply dissociated in Fitzgerald’s society » (F. Scott Fitzgerald, London, Penguin, 1983, p. 154).
14 « the fever and the fret » (« Ode to the Nightingale », CP, p 346).
15 John Keats, The Letters of John Keats, éd. par Hyder Edward Rollins, London, Cambridge UP, 1958, Vol. I, p. 193.
16 Le mot « miss » désigne à la fois un manquement et une jeune fille en devenir. F. Scott Fitzgerald, Poems, cité dans Hélène Aji et Agnès Derail (dir.), op. cit., p. 16.
17 Emily Dickinson, The Complete Poems, éd. par Thomas H. Johnson, London, Faber and Faber, 1975 [c. 1863], p. 365.
18 Lettre à Marya Mannes, Oct. 1925, dans F. Scott Fitzgerald, Letters, op. cit., p. 507.
19 « I talk with the authority of failure – Ernest with the authority of success » (Michael Nowlin, « “A Gentile’s Tragedy”: Bearing the Word about Hollywood in The Love of the Last Tycoon », F. Scott Fitzgerald Review, 2, 2003, p 156-185, p. 160).
20 Jacques Cabau écrivait ainsi : « Chez ce poète-né il y a, comme chez Keats qu’il aimait tant, un pressentiment de la fin proche, un acharnement à saisir la splendeur de l’instant, à vivre passionnément, superbement, les “plus belles années de notre vie,” la “jeunesse” » (La Prairie perdue, Paris, Seuil, 1966, p. 254).
21 « a fresh, green breast of the new world » (GG, p. 171).
22 Au début du fameux chapitre III, la métaphore de l’eau, les zeugmes (« the whisperings and the champagne and the stars ») ou les oxymores (« bewitched to a dark gold ») traduisent non seulement la vanité extravagante mais aussi la magie du moment.
23 Cette destruction était déjà inscrite au début du chapitre, où la réparation des « ravages » de la soirée précédente est mentionnée avant même la description de la fête.
24 « romantic possibilities » (GG, p. 105) ; « magnificent possibilities » (TN, p. 20).
25 « minute failures » (TN, p. 33).
26 Clément Rosset évoque l’illusion comme un dédoublement de la réalité : « Tout se passe comme si l’événement était magiquement scindé en deux, ou plutôt comme si deux aspects du même événement en venaient à prendre chacun une existence autonome » (Le Réel et son double, Paris, Gallimard, 1976, p. 16).
27 Le tiret manifeste l’ellipse : l’acte est montré et nié à la fois (TN, p. 148).
28 « letters among whose helpless caesuras lurked darker rhythms » (TN, p. 141).
29 « everything got dark again » (TN, p. 183).
30 Tel était le plan de l’auteur : « The novel should do this. Show a man who is a natural idealist, a spoiled priest, giving in for various causes to the ideas of the haute Bourgeoisie, and in his rise to the top of the social world losing his idealism, his talent, and turning to drink and dissipation. » (Matthew J. Bruccoli, The Composition of Tender Is the Night, Pittsburg, U. of Pittsburg Press, 1963, p. 76).
31 Belle Dame moderne, Nicole recourt à un phonographe pour séduire son « capitaine » et les airs qu’elle choisit sont menaçants : « I’m Glad I Can Make You Cry », par exemple (TN, p. 155).
32 En plaisantant, Dick demande au docteur Domlher s’il doit manger de l’ail pour repousser Nicole (TN, p. 151).
33 Comme dans la poésie keatsienne (« Isabella, or the Pot of Basil », « La Belle Dame sans Merci »…), des images vampiriques sont récurrentes dans le roman (« she was Dick too, the drought in the marrow of his bones » TN, p. 217 ; « she must still continue her dry suckling at his lean chest » TN, p. 313). Elles sont aussi présentes dans la lettre que Fitzgerald écrivit à Zelda lorsqu’elle publia son roman Save me the Waltz (« I see her build this dubitable career of hers with morsels of living matter chipped out of my mind, my belly, my nervous system and my loins », cité dans Nancy Milford, Zelda: A Biography, New York, Harper & Row, 1970, p. 222). James W. Tuttleton rappelle combien les personnages féminins, souvent associés à la lune, sont ambivalents dans la poésie keatsienne, comme dans le roman fitzgéraldien : victimes en fuite (sur l’urne grecque, des jeunes filles sont terrifiées), elles sont aussi enchanteresses : « alluring and seductive but ultimately daemonic and destructive » (« Vitality and Vampirism in Tender Is the Night », dans Milton R. Stern (dir.), Critical Essays on F. Scott Fitzgerald’s Tender Is the Night, Boston, G. K. Hall & Co., 1986, p. 238-246, p. 238).
34 « Ask yourself my love whether you are not very cruel to have entrammeled me, so destroyed my freedom »; « I could take a sweet poison from your lips to send me out of it » (cité dans Tuttleton, op. cit., p. 244). Dans « La Belle Dame Sans Merci », des fleurs semblent imprimées sur le corps malade du chevalier.
35 Diana était non seulement la déesse de la lune, mais aussi celle de la chasse, et de la sorcellerie. Les femmes, sont souvent associées à l’astre lunaire, chez Keats comme chez Fitzgerald. Dans Tender Is the Night, Nicole cultive des plantes toxiques dans son jardin et se trouve comparée à la myrte ou à l’ambroisie (« Nicole, brought everything to his feet, gifts of sacrificial ambrosia, of worshipping myrtle » (TN, p. 157) et Rosemary est aussi initiée à la « magie noire » du monde des Diver : « she had come to possess all the world’s dark magic ; the blinding belladonna, the caffein converting physical into nervous energy, the mandragora that imposes harmony » (TN, p. 187). Les mots absurdes d’Abe North sur sa volonté de défendre les sorcières prennent alors tout leur sens. Comme Keats, Dick évoque son amour en termes de « poison délicieux » : « he had made his choice, chosen Ophelia, chosen the sweet poison and drunk it » (TN, p. 339).
36 Comme Nick, qui efface les obscénités inscrites sur les marches du perron de Gatsby, avant de songer, sur le rivage, à l’arrivée des premiers pionniers sur la terre américaine, Dick cherche continument à effacer les traces de souillure – les algues rouges sur le sable blanc, les taches de sang sur les draps…
37 Denis Bonnecase, « The Aesthetics of Keats: Intensity and Gusto, Beauty and Death », dans Christian La Cassagnère (dir.), Keats ou le Sortilège des Mots, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003, p. 43-89, p. 84. Dans leur ouvrage, Caroline Bertonèche et Laurent Folliot ajoutent : « Que les grandes odes soient, plus éminemment encore que le reste de son œuvre, des textes du désir et de la finitude, du désir (tout) contre la finitude, c’est ce qu’illustre de manière particulièrement saisissante la strophe centrale de “To a Nightingale,” où le motif du bower fleuri trouve comme son apothéose, où l’élan du poème semble culminer dans une “stabilité luxuriante,” mais dont la profusion sensuelle recouvre, aussi, le passage du temps et le pressentiment de la décomposition » (Keats’s Poetry and Prose, Paris, Atlande, 2022, p. 124).
38 Tony Tanner, « Introduction » (GG, p. vii-lv, p. xiii).
39 On songe encore à « Ode to a Nightingale » : « Here, where men sit and hear each other groan; […] Where but to think is to be full of sorrow » (CP, p. 346).
40 Ainsi déambule le chevalier, dans « La Belle Dame sans Merci » (« Alone and palely loitering » CP, p. 334). La métaphore équestre est récurrente dans Tender Is the Night : Dick porte une casquette de jockey au début du roman, il court à côté d’un manège où tournent des chevaux, à la fête foraine, et il se souvient du cheval de bois qu’il chevauchait lorsqu’il était enfant ; Nicole est aussi souvent comparée à un cheval.
41 « [T]hou, light-winged Dryad of the trees / In some melodious plot / […] fade away into the forest dim » (CP, p. 346).
42 Dans son nom, Dick Diver recèle une volonté de décliner, et non une forme passive de naufrage.
43 En ce sens, Dick Diver s’apparente à Abe North (« the rotten musician » TN, p.12) qui se dissout dans l’alcool (« the entirely liquid Mr North » TN, p. 82) et s’évanouit en une rumeur (on parle de sa mort au café). Abe disait trouver le sens de sa vie dans la destruction (« My business is to tear [things] apart » TN, p. 92). Ses remarques absurdes sur son souhait de scinder un serveur (« a waiter ») en deux morceaux (« halves ») à l’aide d’une scie musicale (« saw ») semblent alors énoncer sur un mode burlesque sa conscience de la valeur de la blessure et de l’incomplétude dans l’expression artistique de la vie, entendue comme un cheminement vers la mort.
44 Sur le pont du bateau The Margin, Dick est tenté de se suicider et Nicole est prête à le suivre.
45 « Suddenly he turned away, and, as he did, the girl, too, broke the black frieze she made with the foliage » (TN, p. 229).
46 « Bright Star! Would I were steadfast as thou art » (CP, p. 452).
47 Voir Marie-Agnès Gay, « Vision and Loss in F. Scott Fitzgerald’s Tender Is the Night », dans Jamal Assadi and William Freedman (dir.), A Distant Drummer: Foreign Perspectives on F. Scott Fitzgerald, New York, Peter Lang, 2007, p. 85-105. Voir aussi Laura Rattray, « An “Unblinding of Eyes”: The Narrative Vision of Tender Is the Night », dans William Blazek et Laura Rattray (dir.), Twenty-First Century Readings of Tender Is the Night, Liverpool, Liverpool University Press, 2007, p. 85-102.
48 Dick est d’abord évoqué comme un être doté d’un talent d’observation exceptionnel (TN, p. 23), puis comme recourant de plus en plus à des instruments d’optique (un télescope, un périscope, des jumelles, des lunettes…). Après sa rixe avec un chauffeur de taxi, à Rome, il souffre d’un coquard qui l’aveugle à moitié.
49 L’expression est récurrente (TN, p. 100, p. 101, p. 106, p. 113, p. 191).
50 Dans ses lettres, à la clinique, Nicole reconnaît son incomplétude : « they would just tell me half and I was already too muddled to put two and two together » (TN, p. 139). Comme le souligne Clément Oudart, « [l]a figure du double – au fondement de la schize – se répète et se démultiplie, venant marquer la faillite de l’unité, tantôt divisée (half), tantôt dépassée, quand le double se dédouble (two and two together) et vient s’ajouter à l’excès de sens par le jeu de l’homophonie (too muddled). […] Nicole semble en réalité souffrir de ses accès de folie autant que de sa lucidité : l’enfermement lui est insupportable lorsqu’elle a les idées claires. Elle ne tolère pas ce “semi-insane asylum” où rien ni personne n’est entier, où tout est en demi-teinte, où l’on lui dit “à moitié” la vérité. La douleur d’être plongée dans cette pénombre, où elle erre à demi-consciente (“in a half-daze”), alterne avec son inverse, le supplice du savoir (“And now, when I know and have paid such a price for knowing’’) » (op. cit., p. 75-76). À la fin du roman, Nicole semble néanmoins se réconcilier avec son essentielle incomplétude : « I’m almost complete » (TN, p. 324).
51 Voir Kirk Curnutt, « “A Unity Less Conventional But Not Less Serviceable”: A Narratological History of Tender Is the Night », dans William Blazek et Laura Rattray (dir.), op. cit., p. 121-142.
52 Jean-Marie Fournier commente : « “forlorn” […] “tolls” the poet back “to his sole self,” the realization of his sheer existential solitude, and of the inanity of all the imaginary transactions with which he had unconsciously tried to deny the Real » (op. cit., p. 93).
53 F. Scott Fitzgerald, The Crack-Up, éd. par Edmund Wilson, New Directions Books, 1993 [1931], p. 69.
54 « Ode on Melancholy » (CP, p. 348). Dans « Ode to a Nightingale », le mot « wake » rime significativement avec le mot « ache ».
55 Hyperion, CP, p. 284.
56 « Ode on Melancholy », CP, p. 349.
57 « Ode to Psyche », CP, p. 342.
58 Le défilé des coureurs pourrait être lu comme le film de sa vie : « First was a lone cyclist in a red jersey, toiling intent and confident out of the westering sun, passing to the melody of a high chartering cheer. Then three together in a harlequinade of faded color, legs, caked yellow with dust and sweat, faces expressionless, eyes heavy and endlessly tired. / Tommy faced Dick, saying: “I think Nicole wants a divorce – I suppose you’ll make no obstacles?” / A troupe of fifty more swarmed after the first bicycle racers, strung out over two hundred yards; a few were smiling and self-conscious, a few obviously exhausted, most of them indifferent and weary. A retinue of small boys passed, a few defiant stragglers, a light truck carried the dupes of accident and defeat. They were back at the table. Nicole wanted Dick to take the initiative, but he seemed content to sit with his face half-shaved matching her hair half-washed » (TN, p. 347).
59 Arnold Gingrich, « Scott, Ernest and Whoever, When Fitzgerald and Hemingway both sat at the moveable feast, where was the head of the table? », Esquire 397 (01/12/1966), p. 186-188, p. 188.
60 « Guérisseur de l’âme déchirée (c’est le sens du mot “schizophrénie”), restaurateur d’unité, sauveur impuissant et corrompu, Dick s’élève un instant à la grandeur d’un chevalier d’un roman courtois, pour faire briller quelques vertus d’un âge d’or largement imaginaire, avant de s’effacer, magnifique et brisé » (Philippe Jaworski, « Notice », dans F. Scott Fitzgerald, Romans, nouvelles et récits, vol. II, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2012, p. 1552-1577, p. 1576).
61 Le jardin semble d’abord féérique : comme dans The Eve of Saint Agnes, il fait partie de l’architecture enchantée de la maison. Mais il se révèle poussiéreux, plein de plantes vénéneuses, et l’herbe n’y pousse pas. Dans une clairière, une brouette semble pourrie et atrophiée (TN, p. 30-31).
62 Sous un voile intangible de fleurs écloses, les salades semblent « kaléidoscopiques » et la lumière est d’un vert évanescent (TN, p. 30-31).
63 « her chow’s hair foaming and frothing in the candlelight » (TN, p. 37). La chevelure de Nicole précède son apparition : « the wind blew her hair until her head moved with it » (TN, p. 310).
64 L’auteur donne une autre version de ce portrait : « Her once fair hair had darkened, but she was lovelier now at twenty-four than she had been at eighteen, when her hair was brighter than she » (TN, p. 30).
65 « Certainly she was the most attractive woman Rosemary had ever met – with her hardness […] and a certain elusiveness » (TN, p. 62).
66 L’auteur adopte le point de vue de Nicole, qui voit son mari d’abord s’effacer (« her eyes followed his figure until it became a dot and mingled with the other dots in the summer crowd » TN, p. 348), puis se dissoudre dans la rumeur (« she heard more about his life » TN, p. 352).
67 À la clinique, comme dans les Alpes, Dick tient son vélo à la main. Il regarde aussi passer le Tour de France. Mais à la fin du roman, en Amérique, il circule à vélo : en circulant au ras des choses et des lieux, il retrouve enfin une forme d’équilibre à la surface, entre le ciel et la terre.
68 Dans une lettre à Hemingway, Fitzgerald explique qu’il avait emprunté la technique du « dying fall » à un écrivain britannique, David Garnett : « [you know] my admiration of the dying fall » (Letters, p. 310). Dans une lettre à Mencken, il regrette que les critiques n’aient pas compris le sens de la fin du roman : « the motif of the “dying fall” was absolutely deliberate and did not come from any diminution of my own vitality, but from a definite plan » (ibid., p. 510). L’auteur associait ce « dying fall » au « fondu au noir » cinématographique (« fading out ») : « I prefer to fade off my book » (ibid., p. 363). Dans son analyse de la fin du roman, Marie-Agnès Gay écrit ainsi : « Ces fondus enchaînés de fausses fins génèrent un fondu au noir du texte, qui oppose à l’avènement lumineux d’une clôture, d’un sens abouti, l’opacité d’une indécidabilité » (Marie-Agnès Gay, « Tender Is the Night, Livre III, chapitre XIII : Fondu au noir », dans Elizabeth Bouzonviller et Marie-Agnès Gay (dir.), F. Scott Fitzgerald, Tender Is the Night, Paris, Ellipses, 2023, p. 257-273, p. 270).
69 Dans les odes, les contradictions ne permettent aucun dénouement, aucun accomplissement final. Comme le souligne Philip McGowan : « As with Keats’s ode, certainty and narrative closure are suspended: whereas Keats’s speaker questions whether he sleeps or not, Tender’s overturning of linear narrative structure produces a text that, filled with endings, refuses in many ways to end » (« Reading Fitzgerald Reading Keats », dans William Blazek and Laura Rattray (dir.), op. cit., p. 204-220, p. 217).
70 « France was a land, England was a people, but America, having about it still that quality of the idea, was harder to utter – it was the graves of Shiloh and the tired, drawn, nervous faces of its great men, and the country boys dying in the Argonne for a phrase that was empty before their bodies withered. It was a willingness of the heart » (F. Scott Fitzgerald, « The Swimmers », The Short Stories of F. Scott Fitzgerald, éd. par Matthew J. Bruccoli, London, Abacus, 1991 [1929], p. 495-512, p. 512).
71 Gerald Murphy se souvient de la réponse de Fitzgerald, lorsqu’il le félicita pour la publication de Tender Is the Night : « Yes, it has magic. It has magic » (Calvin Tomkins, Living Well Is the Best Revenge: Two Americans in Paris, 1921-1933, London, André Deutsch, 1972, p. 128).
72 « A child’s shoe; the doll, seated in her little wicker carriage; the hobby-horse – whatever, in a word, has been used or played with, during the day, is now invested with a quality of strangeness and remoteness, though still almost as vividly present as by daylight. Thus, therefore, the floor of our familiar room has become a neutral territory, somewhere between the real world and fairy-land, where the Actual and the Imaginary may meet, and each imbue itself with the nature of the other » (Nathaniel Hawthorne, The Scarlet Letter, London, Penguin, 1970 [1850], p. 65-66).
73 L’expression est de Wilson Knight, créée à partir du poème « I stood tiptoe upon a little hill », afin de désigner l’alliance de vivacité et de stase qui selon lui, caractérise la poésie keatsienne : « that recurring tendency in Keats to image a poised form, a stillness suggesting motion » (The Starlit Dome, London, Methuen, 1959, p. 295). Dès les premières pages du roman, le monde des Diver est décrit comme « absolument immobile » et vibrant de créativité (TN, p. 22).
74 « It was a limpid black night, hung as in a basket from a dull star » (TN, p. 45).
75 « For a moment the last sunshine fell with romantic affection upon [Daisy’s] glowing face […] then the glow faded, each light deserting her with lingering regret, like children leaving a pleasant street at dusk » (GG, p. 19).
76 William Blazek analyse ainsi la scène du premier baiser entre Dick et Rosemary : « The action uses camera-like close-focus, a temporal montage in its liminal conjunctions and, as if in a film rewinding, a textual juxtaposition with Nicole’s deliberate agency in her first kiss with Dick » (« “My God, you’re fun to kiss”: Love, Lust, and Liminality in Tender Is the Night », Études Anglaises, 75-4, 2022, p. 426-443, p. 436).
77 « It was pleasant to drive back to the hotel in the late afternoon, above a sea as mysteriously colored as the agates and cornelians of childhood, green as green milk, blue as laundry water, wine dark » (TN, p. 19).
78 Alan Bilton établit un parallèle entre le monde idéal du rossignol keatsien et le monde illusoire du cinéma : « [a]s Gilbert Adair has argued, the “flicker” of early film draws attention to what cannot be seen, the insubstantiality of the world […] while the world of visual consumerism transforms all longings into immediately apprehensible forms, the instant visualization – and gratification – of desire » (« The Melancholy of Absence: Reassessing the Role of Film in Tender Is the Night », The F. Scott Fitzgerald Review, Vol. 5, 2006, p. 28-53, p. 30). Comme le rappelle Ruth Prigozy, Fitzgerald admirait les films muets de Griffith. En 1926, il fit la connaissance de l’actrice Lois Moran, qui était toujours en compagnie de sa mère, et qui l’inspira dans sa création du personnage de Rosemary. Les ingénues hollywoodiennes permettaient à l’auteur de dénoncer la vacuité de la nation : « The child-women actresses and their films were masks of innocence that, as Fitzgerald perceived, concealed the emptiness behind the dream-life of a nation, condemned by its own illusions to perpetual childhood » (« From Griffith’s Girls to Daddy’s Girl: The Masks of Innocence in Tender Is the Night », Twentieth Century Literature, Vol. 26, N°2, Summer, 1980, p. 189-221, p. 199). Or, l’esthétique vacillante du cinéma (« flicker ») introduit aussi le clignotement entre l’absence et la présence qui régit la poétique du roman.
79 « a robin-breasted sailing boat pulled in behind it a strand from the outer, darker sea » (TN, p.14).
80 Dans son article, « The Romantic Ode and the Art of Brinksmanship », David Duff définit ainsi ce concept : « not a tempering of imagination by judgement, and certainly not “restraint” but a more subtle dialectic involving simultaneously the maximization of imaginative risk-taking and the exercise of hidden artistic control » (Études Anglaises, 73-2, 2020, p. 137-158, p. 150).
81 Comme la poésie keatsienne, traversée de chariots, le roman est parcouru de nombreux trajets à bicyclette, en voiture, en train, en funiculaire, en bateau ou en avion… Depuis les vitres des taxis, la ville se met à scintiller comme sur un écran de cinéma (les mots composés étirent le moment et désignent l’artifice de la composition urbaine : « outside the taxi windows the green and cream twilight faded, and the fire-red, gas-blue, ghost-green signs began to shine smokily through the tranquil rain » TN, p. 83).
82 « the sound of sluggish primeval rivers flow[ed] softly under soft Indian names » (TN, p. 232 ; le polyptote traduit la douceur du moment).
83 Comme ses héros, Fitzgerald était tourmenté par le passage du temps (la pendule est arrêtée, sur la cheminée de Gatsby, et Dick « écoute le temps » TN, p. 194). Semblable au mouvement des vagues sur le rivage, le rythme des phrases « ba[t] la mesure de la présence et de l’absence […] : intermittences du cœur, souffles de l’inspiration, râles de l’agonie » (Roland Tissot, « Pour une nouvelle carte du Tendre de Francis Scott Fitzgerald », dans Adolphe Haberer et Josiane Pacaud-Huguet (dir.), De la Littérature à la lettre, Lyon, PUL, 1997, p. 149-161, p. 159). Dans les miroitements des métaphores comme dans les palpitations du rythme se donne ainsi à lire une forme de renoncement enfin accepté : « Finding and losing, finding and losing » (TN, p. 190).
84 Pour l’« homme épuisé » qui l’écoute, cette expiration continue des vagues, indéfiniment rejouée sur le rivage, comme un rythme de jazz, est une vitale promesse d’harmonie avec la terre.

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Quelques mots à propos de : Nathalie Cochoy
Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-Saint Cloud, Nathalie Cochoy est professeur de littérature américaine à l’Université Toulouse-Jean-Jaurès. Ses travaux de recherche sont consacrés à l’écriture de l’espace (la ville, la nature) dans la fiction américaine. Elle est l’auteur d’un ouvrage sur Ralph Ellison, ainsi que d’un ouvrage consacré à New York dans le roman américain. Elle a écrit de nombreux articles sur la littérature américaine (dont plusieurs essais sur Fitzgerald et Hemingway). Elle a été rédactrice en chef de Transatlantica pour la littérature et directrice de l’équipe d’accueil CAS (« Centre for Anglophone Studies »). Elle est responsable du séminaire de recherche « Poéthiques » depuis 2010.
