Cosmographies universelles partagées :
Sébastien Münster, François de Belleforest et André Thevet (1544-1575)

Frank Lestringant


Résumés

Le chef-d’œuvre de Sébastien Münster est la Cosmographia (1544), aboutissement de dix-huit années de travail et d’une correspondance échangée avec cent vingt savants, principalement de la Suisse et du monde germanique. Elle est traduite en latin dès 1550 et deux ans plus tard en français sous le titre de Cosmographie universelle. Münster n’est pas le seul auteur, mais l’auteur en chef, qui supervise l’insertion ou l’assemblage de témoignages particuliers dans la somme globale.
Elle a donné lieu à deux adaptations françaises, publiées à Paris en 1575. La première, la plus volumineuse, par François de Belleforest, s’efforce de corriger cette cosmographie protestante en la réorientant vers le public catholique. La seconde, plus brève, par André Thevet, est à bien des égards moins aboutie. Thevet est un cosmographe absolu, qui ne saurait admettre la moindre concurrence ni le moindre partage.
Il reste que ces œuvres partagées, et souvent mal partagées, ont circulé dans toute l’Europe. Aucune de ces œuvres n’a atteint la notoriété, ni ne s’est imposée, comme avait su le faire, pendant plusieurs décennies, la Cosmographie latine, puis allemande et française, de Sébastien Münster.

Texte intégral

1Qu’est-ce que la cosmographie, sinon une description de la terre à partir du ciel, vue du ciel en quelque sorte, alors que la géographie, moins hautaine ou moins altière, pourrait-on dire aussi, envisage le monde depuis la terre même, en raison de sa configuration, de ses lignes directrices, des contours de ses continents et de ses chaînes de montagnes ? La cosmographie, en d’autres termes, est du ressort de l’astronome et du mathématicien, alors que géographie, chorographie et topographie sont à hauteur d’homme, de plus en plus précises à mesure que l’on se rapproche du sol. Ainsi pourrait-on résumer la distinction traditionnelle, et partout répétée à la Renaissance, tirée de la Géographie de Ptolémée1.

2Toujours est-il qu’à la Renaissance, cosmographie est un terme à la mode, dont abusent volontiers les auteurs, comme on le constate par les exemples de François de Belleforest et d’André Thevet, dont l’œil le plus souvent reste rivé à ras de terre, sans s’élever jamais vers les hauteurs béantes. Thevet ne va-t-il pas jusqu’à qualifier son premier ouvrage de Cosmographie de Levant, simple récit de voyage en terre sainte, ce qui est un abus manifeste du terme2 ? Qui plus est, cette Cosmographie de Levant a très vraisemblablement été compilée par François de Belleforest, ami alors de Thevet, avant de devenir son concurrent et plus féroce ennemi. Double imposture ou, à tout le moins, double hyperbole que cette Cosmographie de Levant, une cosmographie en réduction, et de surcroît partielle, compilée par un autre.

3J’en arrive au sujet du présent colloque, en envisageant des « cosmographies universelles partagées », lesquelles, en raison de leur étendue, ne sauraient être l’œuvre d’un seul rédacteur, mais de plusieurs. D’où la question qui revient comme un leitmotiv à la lecture de chacune de ces cosmographies : celle de l’auteur, singulier ou pluriel, ou cosmographe en titre, seul signataire du livre le plus souvent.

Cosmographies à plusieurs mains

4Les Cosmographies universelles qui fleurissent à la Renaissance, que ce soient celles de Sébastien Münster, de François de Belleforest et d’André Thevet, sont volumineuses et ont requis chacune divers concours. Ces mains diverses sont reconnues par Sébastien Münster, qui remercie au passage ses informateurs et les cite dûment. Ces mêmes mains sont tues chez André Thevet, qui cache soigneusement ses dettes tout comme ses emprunts. Entre les deux, François de Belleforest, « nègre » littéraire de Thevet, pour commencer, puis collaborateur jusqu’à leur rupture en 1568, et enfin concurrent direct et agressif, qui s’empare de l’œuvre du protestant Münster, la catholicise et l’amplifie, tout en semant sa compilation d’attaques à peine voilées contre Thevet3. Auctorialité partagée, certes, mais plus encore concurrente et, pour finir, férocement rivale.

5Le chef-d’œuvre de Sébastien Münster (1489-1552) est sans conteste sa Cosmographia, aboutissement de dix-huit années de travail et d’une correspondance échangée avec cent vingt savants, artistes et personnes de rang, principalement de la Suisse et du monde germanique. La Cosmographia est d’abord publiée en allemand à Bâle en 1544, avec le sous-titre de Beschreibung aller Lender ou Description de tous les pays. Traduite en latin dès 1550 et deux ans plus tard en français sous le titre de Cosmographie universelle, elle connaît huit rééditions du vivant de l’auteur, puis trente-cinq jusqu’en 1628, au total une cinquantaine sur un siècle. Grand succès de librairie de la Renaissance, la Cosmographie de Münster fut traduite dans la plupart des langues d’Europe, italien, anglais et même tchèque.

6Cartographe fécond, Münster est l’auteur d’environ cent cinquante cartes. Le Ptolémée de 1540 contient vingt et une cartes modernes gravées sur bois : carte générale de l’Europe, cartes des principaux États européens, cartes des États allemands. Pour l’Alsace, la Souabe et la Forêt-Noire, que Münster a parcourues en tous sens, il recourt à sa propre expérience et à ses relevés sur le terrain. La plupart de ces cartes transitent du Ptolémée à la Cosmographie de 1544. L’édition de 1550 de la Cosmographie comporte d’entrée de jeu quatorze cartes en double page, et plus d’une centaine de petites cartes, fort schématiques parfois, disséminées dans tout le texte.

7Après une courte introduction mathématique empruntée à Ptolémée, la Cosmographie de Münster est essentiellement une description des quatre continents connus. L’Europe, avec trois livres sur six, les plus amples et les plus fouillés, se taille la part du lion, même si c’est le plus petit des quatre continents, tandis que les Terres nouvelles apparaissent comme un simple appendice de l’Afrique, le dernier et le moindre des trois continents de la géographie ancienne. Dans l’Europe elle-même, les pays germaniques, que connaissait tout particulièrement ce Bâlois d’adoption et pour lesquels il se montre tributaire de Conrad Celtis et de Wilibald Pirckheimer, occupent le premier rang par l’ampleur et la précision descriptives (livre III). Ils laissent loin derrière les autres pays, tels que l’Italie, la France et surtout l’Angleterre, vouée à la portion congrue. C’est pour l’Allemagne, une grande Allemagne qui s’étend de l’Alsace à la Roumanie, un monument national, une « bible laïque » que l’on se transmettra de génération en génération à l’intérieur de chaque famille.

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Christoph Amberger, Portrait de Sébastien Münster l’année de sa mort (1552).
Berlin, Gemäldegalerie.

8Trésor de singularités qui fait encore une large part au merveilleux, la Cosmographie accorde une généreuse hospitalité aux races monstrueuses venues de Pline ou transmises par le canal de Jean de Mandeville, mais elle leur adjoint l’inquiétante compagnie des Cannibales et le non moins effrayant voisinage des Amazones du Nouveau Monde. La planche en double page représentant les animaux de Scandinavie et les monstres marins de l’Océan, dont Rabelais s’est souvenu dans le Quart Livre de Pantagruel, est par exemple empruntée à la Carta Marina (1539) d’Olaus Magnus, archevêque d’Uppsala et historien des pays septentrionaux4. Münster a eu connaissance des voyages de Colomb et des lettres de Vespucci. En revanche, il ignore Cortés et Pizarre, de même que l’expédition des Welser au Venezuela et celle des Allemands au Chili.

9La Cosmographie de Münster est aussi, dans son premier livre tout au moins, une méditation chrétienne sur la grandeur et la misère de l’homme. Nul hasard si au préambule cosmographique hérité de Ptolémée Münster associe une paraphrase du récit de la Genèse et une réflexion sur la décadence inéluctable des entreprises humaines. Examinant la thèse traditionnelle des quatre empires et celle de la translatio imperii, il n’hésite pas à remettre en cause, pour combattre la prééminence du Pape et de l’Empereur, la réalité historique de la monarchie universelle. Pour le réformateur Münster, le seul monarque de l’univers est le Christ, qui reviendra aux derniers jours dans son règne, sa puissance et sa gloire. En ce sens, on peut dire que Münster inaugure avec Vadianus le genre des « méditations cosmographiques » qui connaîtra son plein épanouissement à la fin du siècle avec Gérard Mercator et le long préambule théologique de son Atlas. Mais la méditation n’exclut pas la polémique, l’humilité requise du théologien l’engagement de l’auteur au service d’un combat idéologique et national5.

10La Cosmographie universelle de Münster n’est pas monolithique. Lui-même n’en est pas le seul auteur, mais un auteur parmi d’autres, du moins l’auteur en chef, qui supervise l’insertion ou l’assemblage de témoignages particuliers dans la somme globale. Le cosmographe insère tels quels dans son exposé des lettres ou des mémoires reçus de ses correspondants, tels que Grynaeus, Pirckheimer ou Vadianus, mais aussi d’hommes de cour, de grands seigneurs, des princes-évêques et des magistrats de villes, sans s’inquiéter outre mesure de la disparate des matériaux. C’est par souci d’honnêteté et pour respecter les règles d’échange et de reconnaissance qui président à la respublica literaria.

11Parmi les extraits de sa correspondance qu’il soumet au lecteur, on trouve par exemple une lettre de Louis Vergerius sur l’Istrie, qui commence par ces mots : « De mon Istrie en laquelle je fus nay, sachez en brief, Munster, qu’elle s’estend en la mer comme une presqu’isle6. » Cette description topographique de l’Istrie, le contributeur et son lecteur se trouvant devant une carte gravée sur bois de ladite presqu’île, se poursuit par un plaidoyer en faveur de la bonne entente entre l’évêque et ses ouailles : « Quant à ce que aucuns sement le bruict que les citoyens sont envieux, et qu’ilz ont suscité persecution à leur evesque qui a laissé pour ceste cause le pays et l’evesché, cela n’est pas vray. Mon oncle ne s’en complaint nullement, il les loue, il les prise tous. » De cette fable ou de ce racontar, Vergerius donne l’explication suivante, qui s’achève en prière : « Il y en a eu quelques-uns qui ne sont point du lieu, gens de basse condition, qui ont esmeu ceste fable, ausquelz Dieu par sa misericorde vueille pardonner7. » Il coupe court et annonce la suite : « De Sclavonie qui est conjoincte à nostre Isle, nous en dirons quelque chose au plaisir de Dieu cy apres. A Dieu. De Basle, le 8. jour de decembre 15488. »

12On voit par cet exemple que Münster ne se borne pas à insérer dans sa somme les informations qui lui ont été envoyées par ses correspondants, mais qu’il les date, les localise et les met en scène. Manifestement, certaines des circonstances rapportées dans ce cas, comme la mésentente entre l’évêque du lieu et ses ouailles, n’ont rien à voir avec une cosmographie bien pensée, dont le cadre général est purement géométrique. Elles viennent glisser du qualitatif dans le quantitatif, de l’étroitement qualitatif même, ramené à la subjectivité du témoin, dans le vaste tableau quantitatif de la peinture du cosmos.

13Une description de Lunebourg a été adressée à l’« oncle » Sebastien Münster par son neveu « Joseph Munster, docteur es deux droictz », accompagnée d’un billet d’envoi :

Je vous envoye une description succincte de Lunebourg, extraicte des Annales bien à la haste. Je laisse à vostre jugement à elire ce qu’il vous semblera estre propre pour vostre labeur. Je n’ay rien inseré des choses qui sont nagueres advenues comme chose odieuse, autrement on en feroit un livre plus groz que l’Iliade9.

14Au passage, Joseph Münster s’excuse de ne fournir à son oncle ni plan véritable ni vue de la cité de Lunebourg, mais un « pourtraict selon l’effigie d’Hambourg », autrement dit une vue de profil, contenant l’élévation des différents clochers et tours. « Car, explique-t-il, les painctres ont icy accoustumé de pourtraire les villes selon la longitude – c’est-à-dire de profil, et non en perspective – plus tost que selon la forme naturelle10 ».

15Même chose pour la ville hanséatique de Lübeck, où pareillement la lettre de Joseph Münster à son oncle est rapportée en totalité :

J’ay recueilly un sommaire fort brief, comme vous voyez, ou description de Lubeck, que j’ay extraicte du livre de Herman Bonne, y adjoustant quelques choses et en ostant d’autres. Il a pris beaucoup de choses des Cronicques de la ville et d’Albert Krantz, on ne scauroit rien dire si excellent de ladicte ville qui ne luy convienne11.

16La région de Poméranie est décrite par Pierre Artopée, dans une lettre adressée « à monsieur Sebastien Munster ». L’épistolier commence par s’excuser :

Combien que d’un grand vouloir j’esperois de me trouver à la journée d’Au[g]sbourg, avec l’ambassade de noz tres illustres princes, afin de pouvoir saluer mes tres renommez amys, c’est à savoir toy, ô monsieur Sebastien, et Henry Pierre : et aussy pour confermer nostre nouvelle amytié, et mieulx vous declairer la description de nostre Pomeraine12 […].

17En raison des troubles qui sont à présent et à défaut de cette rencontre avec le cosmographe et son imprimeur, la lettre apporte les renseignements nécessaires, ainsi que la carte. Le tout se conclut par la formule de salutation, le lieu et la date : « A Dieu. De Stetine [ou Stettin, aujourd’hui Szczecin], ce XXI. Aost, l’an 1545. »

18On trouve aussi dans la Cosmographie de Münster les bonnes feuilles d’un « livret imprimé à Constantinoble », où les Juifs donnent leur opinion du Prêtre-Jean et que Münster a traduit lui-même de l’hébreu.

19En définitive, et en recourant à chaque moment à une auctorialité partagée, et, qui plus est, en la mettant en scène, sous la forme d’insertion des lettres entières, la Cosmographie universelle de Münster se rapproche bien souvent de la collection de documents. Elle s’apparente par là, malgré l’ambition du titre et un réel effort vers l’unification, à un recueil de voyages comme le Novus Orbis regionum de Simon Grynaeus, auquel Münster a justement collaboré pour une carte du monde. Münster en remploie du reste dans la Cosmographie les matériaux disparates : voyages de Marco Polo, Ca’ da Mosto, Colomb, Cabral, lettre de Maximilien Transylvanus sur la circumnavigation de Magellan, etc.

20La Cosmographie universelle n’évite ni les incohérences ni les redites. Elle restitue l’univers dans sa profuse variété. C’est aussi une œuvre en constante progression, chaque nouvelle édition voyant un effort de mise à jour des informations et l’ajout de nouvelles gravures sur bois, dont la facture un peu fruste dégage un sûr parfum d’archaïsme.

Les Cosmographies concurrentes de François de Belleforest et d’André Thevet

21La Cosmographie universelle de Münster a donné lieu à deux adaptations françaises, toutes deux publiées à Paris en 1575. La première, la plus volumineuse, par François de Belleforest, s’efforce de corriger cette cosmographie protestante en la réorientant vers le public catholique de la Contre-Réforme. La seconde, plus brève, par André Thevet, est à bien des égards moins aboutie. Elle est, de toute évidence, moins diffusée13.

22Question préalable : la cosmographie a-t-elle des acceptions différentes en français et en allemand et/ou en latin ? Par « cosmographie », Thevet et Belleforest entendent-ils la même chose que Sébastien Münster avant eux ? Étienne Bourdon remarque que la partie astronomique de la Cosmographie universelle recule de 3 % à 0,6 %, quand on passe de Münster à Belleforest, et à zéro pointé, quand on arrive à Thevet14.

23La Cosmographie universelle de Belleforest porte en vérité la double paternité de Sébastien Münster et de François de Belleforest. Ce dernier maintient le nom de Münster, du moins sur la page de titre des deux premiers tomes de sa Cosmographie augmentée. Comme le remarque Michel Simonin, « loin d’exalter son rôle, la page de titre écrit son nom en petites capitales, modeste police auprès de celle employée pour nommer les libraires, et égale tout juste à celle de “Munster”, “auteur en partie” des volumes15. » Münster, comme il se doit, est mentionné tout d’abord, et Belleforest ensuite seulement. Cette suite, parfaitement logique, respecte la chronologie.

24L’auctorialité partagée est donc exactement mise en scène, du moins en apparence. Scrupule de Belleforest, dira-t-on, ou marque de son honnêteté profonde ? Avant de trancher, notons que le nom de Münster disparaît à la page de titre du troisième tome ou volume, dont il est totalement absent. À cet endroit, la description de l’Europe n’est pas totalement terminée, s’achevant au tome précédent par la « fin de l’histoire de Hongrie16 ». Il reste encore à décrire les Balkans, alors sous domination turque. Dorénavant, Belleforest se passe de Münster, jusqu’alors scrupuleusement cité et complété ou corrigé, quand il le fallait17. Désormais il fait cavalier seul, compilant à foison des bibliothèques entières, dont chaque livre est dûment cité, et surtout multipliant les saillies et les invectives à peine voilées contre son concurrent et ancien ami André Thevet.

André Thevet, solitaire forcené et cosmographe absolu

25Au contraire, fruit désordonné d’une compilation à plusieurs mains, la Cosmographie universelle d’André Thevet rejette par principe l’exemple de Sébastien Münster, pour démarquer par exemple les Navigationi et Viaggi de Gian-Battista Ramusio, qui ne sont jamais cités. Elle ne se réclame en vérité que d’elle-même, tant il est vrai que Thevet célèbre à longueur de chapitres les vertus souveraines de l’autopsie – ou vue par soi-même. Elle renouvelle en profondeur l’univers tératologique légué par l’Antiquité et le Moyen Âge, donne de la licorne des avatars inédits, complète la zoologie traditionnelle par des spécimens prélevés sur la faune du Nouveau Monde, tels que l’aï ou paresseux, le tapir, l’agouti, le jaguar et l’ara, le bison d’Amérique et l’opossum. Surtout Thevet consacre à la « quatrième partie du monde » un tableau haut en couleur, compilation hâtive où les Aztèques sont à peine mentionnés au passage, et les Incas deviennent, par suite d’une copie approximative, les Jugas18, tandis que la peinture des Iroquois procède des relations déjà anciennes de Jacques Cartier et de François La Roque de Roberval.

26Cette partie, toutefois, est remarquable par la précision botanique et ethnographique. Particulièrement digne d’attention est le livre XXI qui traite des Indiens Tupinamba du Brésil, dont les Français avaient fait ample connaissance en 1555 lors de l’expédition de Villegagnon au Rio de Janeiro. Par là, plutôt qu’une cosmographie à proprement parler, l’ouvrage de Thevet, qui est au mieux une géographie descriptive, annonce les développements modernes de l’ethnologie19.

27On l’aura compris, André Thevet, qui est cosmographe du roi, ou mieux, cosmographe de quatre rois, de François II à Henri III, comme le dit son épitaphe, est un cosmographe absolu, qui ne saurait admettre la moindre concurrence ni le moindre partage. Rien de plus éloigné de lui que la modestie affichée, dès le titre de leurs ouvrages, par Münster et par Belleforest. Ce cosmographe absolu se fait fort d’avoir tout lu et surtout d’avoir tout vu de ses propres yeux. Comme l’indique d’entrée de jeu le titre de sa Cosmographie universelle, elle abonde en « choses plus remarquables veuës par l’Auteur, et incogneuës de noz Anciens et Modernes », qu’on se le dise !

28Cette autopsie généralisée, mondialisée très exactement, fait fi de tout apport étranger. Tout vient de Thevet et revient à Thevet, par principe ! D’où, tout au long de sa Cosmographie, des imprécations incessantes contre les auteurs dont il est tributaire et qui l’ont forcément plagié.

François de Belleforest, cosmographe in partibus

29Belleforest, quant à lui, est un auteur prolifique, tour à tour traducteur du latin, compilateur d’ouvrages de piété, auteur inspiré d’Histoires tragiques à la manière de Bandello, où Shakespeare découvrira plus tard l’histoire d’Hamlet, plat poète imitateur de Ronsard et enfin rédacteur probable d’ouvrages qu’il n’a pas signés, comme la Cosmographie de Levant d’André Thevet (1554), qui n’est en rien une cosmographie, mais un livre de compilation dont il lui arrive de dire, ce qui n’est pas sa coutume, le plus grand bien. Avec la Cosmographie universelle, Belleforest, compilateur besogneux, se flatte d’avoir augmenté Münster « de plus de moitié », et « surtout en ce qui concerne le fait de nostre France ». Non seulement il l’a largement doublée de volume, mais surtout recatholicisée, car la version originale émanait d’un théologien réformateur et grand hébraïsant.

30Forte de trois lourds in-folio totalisant plus de 4 483 colonnes, à raison de deux colonnes par page, c’est-à-dire plus du double de celle, homonyme et concurrente, d’André Thevet, la Cosmographie universelle de Belleforest n’est pas seulement le monument le plus considérable qu’ait produit la Renaissance en la matière, même s’il peut nous paraître aujourd’hui très imparfait, n’ayant ni la rigueur ni le surplomb d’un Ortelius ou d’un Mercator. C’est un excellent exemple de cette science cumulative, consciente d’être inachevée.

31La Cosmographie de Belleforest est tributaire au départ de la déjà volumineuse Histoire universelle amplifiée d’après Joannes Boemus (1570), en reprenant des chapitres entiers. Elle est débitrice, bien sûr, envers la Cosmographie de Sébastien Münster, dans l’édition de 1565, constamment augmentée et corrigée depuis l’origine en 1544, qu’elle reprend souvent, mais qu’elle corrige, le cas échéant, en particulier sur les chapitres de théologie. Le souci d’orthodoxie religieuse de Belleforest est patent, mais cette orthodoxie est avant tout dirigée contre André Thevet, autre Français, qui a fricoté un temps avec l’hérésie huguenote, plutôt que contre un Allemand ou un Suisse comme Sébastien Münster ou Joachim Vadianus, tous deux géographes et réformateurs, comme chacun sait. Enfin elle l’élargit.

32Belleforest est parti de Münster, dont il a consulté aussi les traductions latines. Il était conscient, au moment où il se lançait dans l’aventure, que cette Cosmographie était mobile, en évolution, y compris après la mort de son auteur en 1552. Et qu’elle avait déjà des suites, dont Belleforest, finalement, n’a donné que l’une d’entre elles. Cette suite qu’il donnait, il pensait qu’elle était, non pas définitive, mais provisoirement complète, actuelle tout au moins.

33La Cosmographie de Belleforest vaut surtout par la description des provinces et des villes de France. Les vues topographiques des cités, qui procèdent d’une vaste collecte conduite, par voie de circulaire, auprès des autorités municipales, catholiques de préférence mais pas exclusivement, donnent une vue quelque peu idéalisée d’un royaume alors plongé dans les guerres de Religion. Installé à Paris, sollicitant et recueillant cartes topographiques et mémoires historiques de toutes les parties du royaume, Belleforest, pour la « Description de la France », a joué le rôle de secrétaire de rédaction plutôt que de géographe à proprement parler. Le fait est que l’ouvrage initial a été augmenté de chapitres entiers, voire de livres nouveaux, et enrichi de dizaines de plans ou « portraits » de villes de tout le royaume de France, gravés sur bois20. Seules manquent quelques cités protestantes, dont l’intransigeant catholique Belleforest et ses éditeurs non moins catholiques n’ont pas reçu de réponse.

34Belleforest est un excellent témoin de cette « chrétienté panique » dont a parlé Denis Crouzet, bornée très étroitement par les principes de la religion, ne s’appliquant qu’au monde strictement terrestre, et délaissant le céleste et supra-humain. Un monde de surcroît hanté par la violence, dont Belleforest a été le témoin direct dans sa jeunesse, témoin en particulier de la révolte contre la gabelle à Bordeaux, témoin plus tard des violences religieuses, en particulier protestantes, qu’il ne cesse de stigmatiser tout au long de son œuvre, la rejetant le plus souvent sur le compte des hérétiques, mais n’oubliant pas qu’elle est universelle et touche aussi bien les catholiques que leurs adversaires.

35Voici ce qu’il ajoute par exemple à la description de Rome, à propos du sac de la ville éternelle par les lansquenets allemands en 1527 :

Aucuns des soldats se pourmenoient tous les jours par la ville à cheval ou sur mules, et venoient devant le chasteau de Saint Ange, l’un d’eulx avoit la couronne triple, et un vestement papal, et estoit environné de plusieurs soldats, qui portoient chapeau de cardinal, ou rocquet d’Evesque, et s’en alloient ainsi par les rues en ceste pompe pour faire despit au Pape, ayant devant luy et apres force estaffiers, joueurs de fleustes et tabourins21.

36Témoigne de l’influence précoce de Luther sur les lansquenets impériaux, qu’avait déjà relevée André Chastel, ce défilé carnavalesque sous les fenêtres du pape, réfugié tout en haut du château Saint-Ange, et contemplant avec effroi cette parodie de procession papale ou papiste, en habits et coiffes dûment papistiques22.

37Sans être un « cosmographe » à proprement parler, tout au plus un cosmographe in partibus, comme on pourrait l’appeler pour mieux le définir, Belleforest réussit une gageure très curieuse, celle d’un encyclopédiste avant la lettre, qui tente de réunir en un seul livre le savoir divers sur le monde et les peuples qui l’habitent, tout en se gardant de marcher sur les brisées de son ancien ami André Thevet, devenu son pire ennemi. D’où des omissions, des parties entières de l’Amérique passées sous silence, comme le Brésil où s’était rendu son concurrent et dont celui-ci s’était fait une spécialité exclusive, mais aussi la présence de documents inattendus, comme la description du sacrifice des enfants chez les Indiens Timucua de Floride, illustrée plus tard par Théodore de Bry d’après les dessins de Jacques Le Moyne de Morgues23.

38Ce cosmographe in partibus reproduit scrupuleusement pour commencer le texte de Münster, mais il le complète d’ajouts entre crochets droits, chaque fois que des compléments ou des correctifs lui paraissent nécessaires. Par exemple, d’entrée de jeu, à propos de saint Denis, premier évêque de Paris, Belleforest recourt aux crochets droits qui renferment eux-mêmes une parenthèse, tout cela pour corriger le glossateur anonyme de Münster, qui est beaucoup plus que son traducteur, et le compléter dûment :

[Ne faut icy gloser, ny faindre les matieres, ny dire comme miracle, (car ainsi a adjousté le traducteur, quoy que Munster n’en die mot) veu que par les prieres, et merites de sainct Denys, les sainctes reliques duquel reposoyent au lieu24…]

39Et Belleforest de renvoyer en manchette aux Annales de France, qu’il a lui-même compilées et publiées deux ans plus tôt25.

40Même chose pour Pise, « bâtie avant Rome », et où passe l’Arno ou Arne, avant de « s’engouffrer en mer », dont la notice s’achève ainsi : « Et c’est tout ce, que j’avoy à dire de Pise, pource suyvons apres ce que Munster veut deduire.] Pise est la cité la plus ancienne de la Toscane, etc26. » Bâle, dont le plan est donné en double page, est l’objet d’une petite rectification entre doubles crochets droits : « [N’en desplaise à Munster, car Ammian ne dit point, que Basle soit ditte ainsi d’un mot Grec…]27 » Renvoi est fait en marge au livre 30 d’Ammien Marcellin.

41Au chapitre concernant le Brabant, « et ses singularitez, villes, et richesses », Belleforest réfute l’étymologie proposée par Jean Lemaire de Belges, toujours entre crochets droits et entre guillemets : « je ne seroys si fascheux à ferrer, que je ne receusse pour argent comptant ce, que dict Jean Le Maire de Belge, et l’auteur des antiquitez de la Gaule Belgique nous racomptant sur l’origine du nom du pays de Brabant28 ». Renvoi est fait en marge aux « Antiquitez de la Gaule Belgique liv. 1 ». Et ainsi de suite !

Œuvres mal partagées

42Que dire en conclusion ? Alors que Sébastien Münster a été plusieurs fois traduit en français et même en latin, et a circulé dans toute l’Europe, en revanche ni Belleforest ni Thevet n’ont jamais été traduits en aucune langue. François de Belleforest aurait été victime de sa proximité éphémère avec André Thevet et aussi du caractère polémique, voire agressif, de mainte page de la Cosmographie universelle refondue d’après Münster. Il faut rappeler que ces échos polémiques ont été assez mal ressentis à l’étranger, notamment en Allemagne. Il est vrai que Belleforest a été lu et reçu au siècle suivant par Jacques de Fonteny ou par Jean-Pierre Camus. Sans doute Belleforest a-t-il préparé l’avènement des petites patries, souvent réédité par fragments au cours du xixe siècle, pour illustrer l’histoire particulière de telle ou telle ville de France, Paris, Bourges, Auxerre, Angoulême, etc.

43Il reste que ces œuvres partagées, et souvent très mal partagées, ont circulé dans toute l’Europe. Des noms d’auteurs, polyauteurs comme Münster ou Belleforest, ou monoauteurs comme Thevet, s’en sont répandus largement à travers les frontières. Aucune de ces œuvres toutefois n’a atteint la notoriété, ni ne s’est imposée, comme avait su le faire, pendant plusieurs décennies, la Cosmographie latine, puis allemande et française, de Sébastien Münster.

Notes

1 On pourra se reporter à Frank Lestringant, L’Atelier du cosmographe ou l’image du monde à la Renaissance, Paris, Albin Michel, 1991, Ouverture et chap. 1, p. 11-55.

2 André Thevet, Cosmographie de Levant, Lyon, Jean de Tournes et Guillaume Gazeau, 1554 et 1556 ; édition critique par Frank Lestringant, Genève, Librairie Droz, 1985.

3 François de Belleforest, Cosmographie universelle de tout le monde. Auteur en partie Munster, mais beaucoup plus augmentée, ornée et enrichie par François de Belle-forest, Comingeois, Paris, Nicolas Chesneau et Michel Sonnius, 1575, 3 vol. ; André Thevet, La Cosmographie universelle d’André Thevet cosmographe du Roy. Illustrée de diverses figures des choses plus remarquables veuës par l’Auteur, et incogneuës de noz Anciens et Modernes, Paris, Pierre L’Huillier et Guillaume Chaudière, 1575, 2 vol.

4 Sébastien Münster, Cosmographie universelle, Bâle, 1566, non pag.

5 Sur le genre des « méditations cosmographiques », voir Frank Lestringant, « Ouverture : la Méditation cosmographique, une méditation entre deux livres », dans Les Méditations cosmographiques à la Renaissance, Cahiers V. L. Saulnier no 26, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2009, p. 7-16.

6 Sebastian Münster, Cosmographie universelle, op. cit., livre III, p. 781.

7 Ibid., p. 782.

8 Ibid.

9 Ibid., p. 818.

10 Ibid., p. 819.

11 Ibid., p. 825.

12 Ibid., p. 861.

13 Michel Simonin, Vivre de sa plume au xvie siècle ou la carrière de François de Belleforest, Genève, Droz, 1992, p. 267. Sur les rapports devenus conflictuels entre Belleforest et Thevet, voir ibid., p. 176-182.

14 Étienne Bourdon, « Croire et savoir. François de Belleforest et l’invention du monde », Habilitation à diriger les recherches soutenue à l’Université Lyon II en 2020 et restée depuis lors inédite.

15 Michel Simonin, Vivre de sa plume au xvie siècle…, op. cit., p. 173.

16 François de Belleforest, Cosmographie universelle de tout le monde, op. cit., col. 1837 : « Fin de l’histoire de Hongrie ».

17 Pour le bilan des attaques de Belleforest contre Thevet, voir Frank Lestringant, Sous la leçon des vents. Le monde d’André Thevet, cosmographe de la Renaissance, Paris, Classiques Garnier, « Géographies du monde », 2e édition mise à jour et augmentée, 2021, p. 514-515.

18 Voir Montaigne, Des coches. Essais, III, 6, introduction, notes et commentaire par Frank Lestringant, Paris, Classiques Garnier, « Série Lectures des Essais », 2022, p. 109-110.

19 Sur la cosmographie selon Thevet, voir Frank Lestringant, André Thevet, cosmographe des derniers Valois, Genève, Droz, 1991, p. 197-211.

20 Sur cette collecte de documents, voir Michel Simonin, Vivre de sa plume au xvie siècle…, op. cit., p. 172-173.

21 François de Belleforest, Cosmographie universelle, op. cit., livre II, col. 797.

22 André Chastel, Le Sac de Rome, 1527. Du premier maniérisme à la Contre-Réforme, Paris, Gallimard, 1984, p. 123-128.

23 Frank Lestringant, Le Théâtre de la Floride. Autour de la Brève narration des événements qui arrivèrent aux Français en Floride, province d’Amérique, de Jacques Le Moyne de Morgues (1591), avec la collaboration de Maryvonne Lestringant, Michèle et Jean-Claude Ternaux pour la traduction des textes latins, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, « Imago Mundi », 2017, p. 202-203.

24 François de Belleforest, Cosmographie universelle, op. cit., livre II, col. 420.

25 Michel Simonin, Vivre de sa plume au xvie siècle…, op. cit., p. 152-154 et Bibliographie p. 261.

26 François de Belleforest, Cosmographie universelle, op. cit., livre II, col. 727.

27 Ibid., col. 1100.

28 Ibid., col. 1231-1232.

Pour citer ce document

Frank Lestringant, « Cosmographies universelles partagées :
Sébastien Münster, François de Belleforest et André Thevet (1544-1575)
 » dans ,

© Publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’étude »,

URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/2155.html.

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