Les Temps épiques
Structuration, modes d’expression et fonction de la temporalité dans l’épopée

sous la direction de Claudine Le Blanc (maître de conférences HDR en littérature comparée à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3) et de Jean-Pierre Martin (professeur émérite de langue et littérature du Moyen Âge à l’Université d’Artois)

Le volume constitue les actes du septième congrès du Réseau Euro-Africain de Recherches sur les Épopées (REARE), organisé conjointement par Ursula Baumgardt (INaLCO/Llacan), Romuald Fonkoua (Paris-Sorbonne), Claudine Le Blanc (Sorbonne Nouvelle/CERC) et Jean-Pierre Martin (Université d’Artois/Textes et Cultures), qui s’est tenu à Paris les 22, 23 et 24 septembre 2016 à l’INaLCO et  à la Sorbonne. Il propose une exploration de la question de la temporalité dans l’épopée, question qui reste paradoxalement peu étudiée de façon systématique, en vingt-sept études couvrant un très vaste empan géographique et historique (de l’Afrique à l’Inde, de l’Antiquité aux séries contemporaines), précédées d’une introduction par les coordinateurs.

Les temps épiques
  • Claudine Le Blanc et Jean-Pierre Martin  Dédicace
  • Claudine Le Blanc et Jean-Pierre Martin  Introduction

Repères temporels, instance de narration et typologie des épopées peules (Samba Guéladio Diégui, Guélel et Goumallo, Boûbou Ardo Galo et L’Épopée du Foûta Djalon, la chute du Gâbou)

Amadou Sow


Résumés

Les repères temporels de l’épopée peule sont de divers ordres. Ils sont étroitement liés aux relations entre l’instance d’énonciation et le type de l’épopée racontée. Face à la diversité des épopées peules qui ne cessent d’évoluer avec le temps et les mutations qui en découlent, le griot est appelé à mettre son récit à jour afin d’être conforme aux réalités sociopolitiques et religieuses de son auditoire. Les marques temporelles, dont les désignations et le système de référence font preuve d’un certain dynamisme, constituent l’un des éléments épiques sur lequel s’appuie le griot. Celui-ci doit trouver les repères temporels les mieux adaptés, tout en tenant compte à la fois du type de récit et du contexte d’énonciation. Ainsi, les repères temporels de l’épopée peule ont diverses désignations, allant de celles classiques ou traditionnelles à celles empruntées aux langues et cultures arabo-islamiques et occidentales.

The Fulani epics has known several mutations. This change allowed the epics to develop and adapt to different contexts. This evolution combined with the various types of epic generates transformations which can be seen in several levels of epic kind. The storyteller is constantly invited to update his story depending to the cocio-political and religious realities of the social group for which the storyteller is responsible for preserving the glorious past embodied by epic heroes. The temporal marks, whose design and reference system show a certain dynamism, constitute one of the main epic element on which the storyteller relies to convey the political message.

Texte intégral

1L’épopée peule se subdivise en plusieurs types qui reflètent le dynamisme, la complexité et la richesse de ce genre oral noble que la société peule partage avec bon nombre de sociétés ouest-africaines.

2Chez les Peuls, le genre épique recoupe des types d’épopées mettant en avant des valeurs aussi diverses que variées, parfois même en antagonisme total. En effet, lorsque certaines épopées se font l’écho des valeurs traditionnelles, d’autres présentent des héros qui apportent le changement et qui n’hésitent pas à imposer à l’ensemble du groupe leurs croyances et convictions.

3Ainsi, à côté des épopées qui font l’apologie de la poulagou1, à travers les actes de bravoure inhérents aux activités de razzia ou de conquêtes et de reconquêtes de royaumes (Goumallo et Guélel, Samba Guéladio Diégui), la société peule en connaît d’autres qui mettent la religion musulmane ou animiste au cœur de l’action épique, comme L’Épopée du Foûta-Djalon, la chute du Gâbou et, dans une certaine mesure, L’Épopée de Boûbou Ardo Galo qui oppose le marabout Cheikhou Amadou, propagateur de la religion islamique, et le prince peul, Boûbou Ardo Galo, farouche défenseur des valeurs ancestrales.

4Le griot narrateur (instance de narration) doit donc constamment s’adapter à toutes ces réalités en perpétuelle évolution, en jouant sur les trois entités mises au jour par la narratologie : l’histoire, le récit et la narration.

5Pour bien cerner les rapports entre ces trois entités fondamentales de tout récit, il est intéressant de s’appuyer sur les repères temporels et de voir si ceux-ci dépendent de l’émetteur ou de la typologie des épopées. Cette démarche nous permettra aussi de mettre en valeur l’influence du contexte du récit et celui de l’énonciation sur les choix des repères temporels.

Les repères temporels liés au contexte : généralités

6Dans un récit oral, surtout dans l’épopée, il existe au moins deux types de contexte : celui du récit, c’est-à-dire de l’histoire racontée, et celui de la narration de cette histoire, en d’autres termes, la performance. Dans les épopées peules, on retrouve ces deux contextes qui influent sur le choix des repères temporels par l’instance de narration.

7Cette instance narrative fonctionne comme une articulation entre la voix narrative, le temps de la narration et la perspective narrative.

8Par ailleurs, les épopées peules, qui sont à quelques petites exceptions près entièrement orales, sont racontées a posteriori2. Il s’agit donc d’une narration ultérieure qui intervient après l’événement, ce qui suppose une durée relativement longue séparant les deux temporalités concernées. Des changements radicaux peuvent s’opérer dans beaucoup de domaines. Par conséquent, de nouvelles formes de repérage temporel sont susceptibles d’apparaître, en rapport avec les croyances, le savoir, etc. Le griot qui raconte l’épopée, étant souvent conscient de ces mutations historiques, linguistiques et sociologiques, les intègre dans son système de repérage temporel.

9Ainsi le griot Samourou Parita (Christiane Seydou, 2010), lorsqu’il raconte un épisode de la vie de Boûbou Ardo Galo, utilise un système de repérage temporel hérité de l’islam, malgré le fait qu’il s’agit d’un récit différent de celui qui met le héros dans une situation directement en rapport avec le Dîna du Macina : « Un vendredi, à l’heure de lassara […] / La prière de lassara faite (v. 23-26, p. 25). Dans un autre épisode, une version racontée par le narrateur Ougou Mala Saré sur le même héros, nous remarquons dans le traitement de la temporalité l’influence du contexte de l’implantation de la Dîna au Macina :

À présent, nous allons nous entretenir
d’une affaire entre Chêkhou Âmadou et Boûbou Ardo Galo
[…] Lorsque Chêkou Âmadou eut établi la Dîna, alors,
Tous les peuples qui s’y trouvaient
Tous, vinrent et adhérèrent à la Dîna (v. 1-11, p. 209).

10Ces exemples, tout en montrant que le narrateur reste fidèle au contexte historique de son récit, traduisent un choix délibéré dont le but est, entre autres, de s’adapter aux influences du système de repérage de l’islam, en rapport avec les heures de prières quotidiennes et les grands moments du rayonnement de cette religion en milieu peul.

11Dans cette perspective, le griot opère un choix approprié sur la temporalité, en cherchant de manière maximale à produire une image fidèle et équilibrée des réalités passées et de celles qui dominent au moment de sa performance.

12D’autres exemples relatifs au contexte se retrouvent aussi au sein de notre corpus. Dans Samba Guéladio, Épopée peule du Fuuta Toro, nous retrouvons des repères temporels liés au contexte de narration, fortement marqué par l’omniprésence de l’islam au Foûta Tôro. De fait, le narrateur, évoque les heures de prière, même en dehors de celles-ci :

Tiisubaar makko e kooli
Takkusaan e gawdal koli

Quinze heures à Koli
dix-sept heures à Gandi Koli3 (v. 113-114, p. 16-17)

13Cet exemple montre la place prépondérante que la religion musulmane occupe dans ce milieu peul qui fait partie des premiers à être islamisés en Afrique noire. De ce fait, des expressions renvoyant à cette religion sont courantes dans le mode de communication des Peuls du Foûta Tôro.

14Ailleurs, dans un autre contexte, le narrateur prend comme marqueur la prière de l’aube (Salaatu) : « Konko attend jusqu’à la prière du matin » (v. 222, p. 36).

15La version publiée par François Victor Equilbecq, même si elle a été considérablement modifiée, n’en demeure pas moins une référence dans les publications faites sur Samba Guéladio Diégui. Elle regorge d’éléments qui permettent de replacer l’histoire dans son contexte qui est, en dehors du conflit familial entre le neveu Samba et l’oncle Konko, l’implantation progressive de l’islam comme religion d’État et, par ricochet, la chute en 1776 du régime des Dênyanké par l’entremise de Thierno Souleymane Bâle.

16D’ailleurs, l’exemple ci-dessus montre le conflit entre Tôrôbé et Foulbé, soubassement du conflit entre Samba et son oncle mais aussi entre Dênyanké et la classe maraboutique composée de Tôrôbé.

17Le héros Samba représente ici les Foulbé conservateurs (comme Boûbou Ardo Galo) tandis que son oncle, malgré leurs liens de parenté et leur commune appartenance au groupe des Dênyanké, est du côté des Tôrôbé.

18Dans ce passage, Konko demande au marabout de diriger la prière et Samba ne cache pas son opposition :

KONKO, à Chiekh Abdallah
Tierno, dirige le salam ! Qu’Allah nous inspire afin que nous agissions selon les vues de sa justice !

SAMBA, à part, regardant le marabout
Voilà un arbre vénéneux que je ne laisse certes pas prendre racines dans le Foûta ! (p. 162-163).

19Dans cet extrait, l’intervention du narrateur, sans être nette, se perçoit à travers le comique de situation qui atténue la déclaration de Samba.

20L’Épopée du Foûta Djalon, la chute du Gâbou n’échappe pas au contexte historique marquée par des références à la bataille de libération des Peuls du Foûta Djalon contre leurs dominateurs mandingues du Gâbou.

21Outre l’évocation de figures maraboutiques guerrières tels qu’El Hadj Omar et Samory Touré, nous retrouvons les noms des principaux acteurs qui, pour l’essentiel sont des personnes historiques attestées. C’est le cas de l’Almamy Oumar, figure centrale de la révolte peule, qui se trouve être un descendant de l’Almâmy Sory et de Karamoko Alpha, instaurateurs de la théocratie du Foûta Djalon :

Lui, Almâmy Oumar, fils d’Almâmy Abdoul,
– Oui.
– Fils de Bah Demba, fils de Karamoko Alfâ,
Fils d’Almâmy Sory (v. 23-35).

22Il en est de même de la version de l’épopée de Guélel contre Goumallo, où le narrateur commence par annoncer le contexte qui est celui des razzias auxquelles les Peuls se livraient dans le Djolof :

Goumallo était un brave
[…] Il passait son temps à rechercher les propriétaires de belles vaches,
Il les tuait,
S’emparait de leurs vaches,
Et les ajoutait à son troupeau (v. 1-7).

23Ce qu’il convient de retenir par rapport aux repères temporels renvoyant au contexte, c’est qu’au-delà du souci de précision historique, nous pouvons noter au travers de l’instance d’énonciation un degré d’implication relativement fort dans le choix des indications temporelles.

24Cette touche personnelle apportée dans le repérage temporel permet au narrateur non seulement d’adapter son récit aux réalités du temps de la narration – qui peut être très différent de celui de l’événement – , mais aussi, dans certains cas, de livrer à l’auditoire des éléments historiques (Épopée du Foûta Djalon) qui participent de la vraisemblance de son discours.

25Ce désir d’être conforme aux exigences de l’auditoire fortement islamisé, met le narrateur dans une situation où son système de repérage temporel est largement influencé par la langue arabe.

Repères temporels traditionnels

26Ce sont les marqueurs temporels utilisés traditionnellement par les narrateurs des épopées peules. Ces repères que les Peuls partagent avec la plupart des peuples de l’ouest-africain, sont en rapport avec la nature (lever et coucher du soleil, rythme des saisons, etc.) et les activités quotidiennes (repas, activités socioprofessionnelles, etc.).

27Il convient également de souligner que ce sont les repères qui marquent le plus l’originalité de l’épopée peule en ce sens que ces éléments sont plus authentiques que les autres types de repères qui s’avèrent être des emprunts aux langues et cultures arabo-berbères et occidentales. Plusieurs exemples de ce type de repères temporels se retrouvent dans la première version de L’Épopée de Boûbou Ardo Galo (Christiane Seydou, 2010). Il s’agit de la révolte contre son mari de la femme peule (qui a violé un interdit en allumant de l’encens), à cause de sa rencontre avec Boûbou Ardo Galo.

Quant à elle, elle entra dans sa maison en pisé et elle resta toute triste,
jusqu’à ce que le soleil fût couché
et le dîner pris. (p. 63)

28Le narrateur reprend les mêmes types de repères en racontant l’épisode de Sangalo où Boûbou Ardo Galo attaque la dite agglomération pour le compte de Ségou :

Il voulait donc qu’on lui cherchât cent jeunes gaillards…
cent jeunes gaillards
dès le lendemain matin
qui partiraient avec lui à Sangalo !
[…] À l’heure où, le matin, il s’éveillait pour harnacher son cheval
il harnacha son cheval et l’enfourcha. (v. 20-38, p. 83)

29Dans l’épisode V, de la même épopée, se trouve un exemple qui appartient à cette catégorie de repères temporels :

Il s’éveilla, au matin, et il attendit jusqu’à ce que l’école de Chêkou Âmadou fut rassemblée.
[…] Il dit : « J’ai vu, hier, une femme de naissance libre que l’on battait :
vous dites que telle est la loi religieuse.
Je l’ai donc quittée et je ne la réintégrerai plus » (v. 17-28, p. 215).

30L’Épopée de Samba Guéladio Diégui aussi comporte une diversité de repères temporels traditionnels. Ceux-ci peuvent servir, entre autres, à marquer la simultanéité. C’est l’exemple de la naissance du héros qui coïncide avec celle de son esclave Doungourou et l’arrivée de son rival au trône :

Woulou Dono Guéladio
Djibi Sadio Hamet Mboyrik
est né à Baroga, a grandi à Yacine.
Le jour de sa naissance,
Ce jour Doungourou vient au monde.
Le jour de sa naissance,
en pleine nuit Konko Bou Moussa en est informé.
À cette même époque
Konko a succédé à Guéladio
Et en pleine nuit
Le tambour retentit. (v. 1-11, p. 26).

31D’un autre côté, le processus de découverte de la masculinité du héros4 est retracé à l’aide de repères traditionnels qui indiquent une accélération du temps par le narrateur :

Les jours se succèdent aux jours.
Il a maintenant une année,
Il entre dans ses deux ans ;
il attend ses trois ans
quatre ans il en est là ;
à sa cinquième année il est découvert.
On reconnaît que c’est un garçon
et il est découvert par un Diawando (p. 107-114)

32L’Épopée du Foûta Djalon regorge également de repères temporels utilisés d’ordinaire dans les récits peuls qui traitent les thèmes traditionnels. Nous distinguons essentiellement ceux qui renvoient aux étapes de tout récit, marquant les ruptures au niveau de la narration : « C’est ce jour-là » (v. 439, v. 513, v. 561…), « Maintenant » (v. 809), « C’est à ce moment-là » (v. 811), etc.

33Nous pouvons soutenir la même chose en ce qui concerne l’Épopée de Goumallo et Guélel, qui reste largement dominée par un système de temporalité couramment utilisé dans les productions des griots peuls. Certains repères temporels annoncent les étapes du récit (« Un matin », v. 8, « Au matin », v. 10, « Dès le matin », v. 24, p. 65), tandis que d’autres appartiennent à la conversation courante, notamment dans le cadre des salutations : « La journée se passera-t-elle en paix ou la nuit se passera-t-elle en paix ? » (v. 11-12, p. 71) ; « Passons la nuit en paix, / oui, que nous passions la nuit en paix ! » (v. 5-6, p. 75).

34Ces repères temporels traditionnels classiques, sans doute les plus fréquents dans l’épopée peule, semblent inscrire l’épopée dans un temps mythique, imprécis, qui permet au narrateur de s’éclipser et de laisser le récit se dérouler librement.

Repères temporels liés à l’islam

35Ces types de repères, déjà rencontrés, sont très présents dans les différentes versions des épopées sur lesquelles nous nous sommes appuyé dans cette étude. Ils reflètent non seulement le niveau d’influence de la religion musulmane et de la langue arabe dans la culture peule, mais aussi la capacité du griot narrateur, généralement illettré à s’adapter au contexte de sa performance.

36Ces repères sont sans doute les plus utilisés de nos jours par les narrateurs d’épopées, dans la mesure où, depuis l’avènement de la religion musulmane au Foûta Tôro, ils emportent l’adhésion des populations. De ce fait, ils ont tendance à se substituer aux repères traditionnels basés essentiellement sur les éléments de la nature et les activités qui rythment la vie quotidienne des populations.

37En guise d’illustration, nous pouvons citer L’Épopée de Boûbou Ardo Galo (Christiane Seydou, 2010).

À l’heure de lassara, il arriva en vue de Ségou » […]
jusqu’au moment où le soleil se coucha
où l’on fit la prière du crépuscule – qu’il ne fit même pas, bien sûr ! (p. 43).

38Beaucoup de références temporelles viennent confirmer l’ancrage de cet épisode dans un contexte religieux de Dîna ou théocratie. Ce contexte est marqué par l’application stricte des préceptes de la religion musulmane régis par la charia ou loi islamique :

Chaque fois que venait le moment de prier, ils l’appelaient afin qu’il se rendît à la mosquée
pour y prier avec eux,
Mais voilà qu’un jour, il arriva et tomba justement
sur une femme et un homme accusés d’avoir été surpris ensemble dans une maison.
[…] C’était en raison de leur situation, donc, qu’ils étaient battus. (v. 25-35, p. 209-211)

39La révolte du héros est caractérisée par des références aux heures des prières que le héros refuse de respecter :

Vers le crépuscule, on l’appela à la mosquée :
Il dit qu’il n’y viendrait pas.
On l’appela pour la prière du soir :
Il dit qu’il n’y viendrait pas.
On l’appela pour la prière de l’aube :
Il dit qu’il n’y viendrait pas. (v. 15-20, p. 211)

40L’Épopée de Samba Guéladio Diégui, malgré sa forte imprégnation des valeurs traditionnelles, n’échappe pas à la présence des repères appartenant à la religion musulmane. Nous avons signalé plus haut que cette épopée a aussi pour contexte les hostilités entre les Dényanké, détenteurs du pouvoir au Foûta-Toro et les marabouts propagateurs de la foi islamique.

41D’ailleurs, lorsque Samba Guéladio a besoin d’une armée pour récupérer le trône de son père détenu par son oncle Konko, il a effectué un séjour initiatique chez le Tounka de Ouandé, El Kébir. Si nous tenons compte de l’appartenance du nord du Foûta – lieu de résidence du Tounka – au monde arabo-musulman, nous pouvons aisément comprendre l’influence de l’islam dans cette épopée.

42En définitive, les repères temporels relatifs à l’islam sont assez fréquents dans les épopées peules. Ils sont en nette progression, car ayant tendance à se substituer à la temporalité traditionnelle, dans la mesure où, avec la forte influence de la religion musulmane, les griots narrateurs des épopées privilégient les références empruntées à la culture arabo-islamique.

Repères temporels empruntés au système occidental

43Ces types de repères – les moins fréquents – sont essentiellement liés au narrateur, à son niveau d’instruction ou à sa volonté de se hisser au niveau de son auditoire auquel il cherche à s’adresser dans un langage qui lui soit accessible.

44Parfois même, il le fait spontanément, en reproduisant simplement les repères temporels les plus utilisés. C’est par exemple le cas des emprunts à la langue française notés dans les différentes versions, comme ceux relatifs aux heures de la journée : midi, minuit (« Ils restèrent là-bas jusqu’à dix heures du matin […] »).

Et ils partirent à dix heures.
[…] Ils chevauchèrent jusque vers midi. (Épopée du Foûta-Djalon, v. 1562-1566)

Et bientôt la pleine nuit en arriva à l’heure de minuit. (Épopée de Boûbou Ardo Galo, épisode I, v. 18, p. 53).

45Nous pouvons remarquer que ces types de repères sont rares dans notre corpus. Néanmoins, nous les retrouvons de manière beaucoup plus régulière dans les performances des griots, qui ont pu bénéficier d’un niveau relativement élevé de scolarisation ou d’un contact plus ou moins direct avec l’Occident.

46Il arrive même que ce système de repérage temporel soit influencé par l’auditoire, principalement par l’enquêteur qui est peut être un chercheur collectant un corpus dans le cadre d’un travail scientifique.

Conclusion

47Nous remarquons une grande diversité de repères temporels dans les épopées peules. Certains sont relatifs au système traditionnel de marquage du temps de l’énonciation, tandis que d’autres sont liés au contexte historique souvent marqué par la présence de la religion musulmane. Nous avons aussi noté des repères temporels empruntés à la langue française, notamment en ce qui concerne les heures de la journée. Il est aussi important de souligner qu’il existe des relations étroites entre les repères temporels, les thèmes d’un récit, le contexte (du récit et de l’énonciation), le rôle du narrateur et, éventuellement, l’influence de l’auditoire.

48Il est aussi évident que la culture du narrateur, son niveau d’instruction et sa volonté d’ajuster son récit par rapport au contexte de sa performance et des attentes de son auditoire, jouent un rôle déterminant dans le choix des repères temporels.

49Ainsi, autant son niveau d’instruction et, éventuellement celui de son auditoire sont élevés, autant l’instance de narration va en profondeur dans son système de repérage temporel emprunté aux langues étrangères. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles des épopées typiquement traditionnelles se retrouvent avec des indications temporelles empruntées aux langues arabes et occidentales.

Bibliographie

Correra, Issagha, Samba Guéladio, épopée peule du Fuuta Tooro, Initiations et Études Africaines, no 36, Université de Dakar, IFAN Cheikh Anta Diop, 1992.

Diallo, Amadou Oury, L’Épopée du Foûta Djalon, la chute du Gâbou, version peule de Farba Ibrahîma Ndiâla, Paris, L’Harmattan/IFAN-OIF, coll. « Oralités », 2009.

Equilbecq, François-Victor, La Légende de Samba Guéladio Diêgui Prince du Fouta, Dakar, Les Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal, 1997 [1974].

Meyer, Gérard, Récits épiques toucouleurs, La vache, le livre, la lance, Paris, Karthala-ACCT, 1991.

Seydou, Christiane, L’Épopée peule de Boûbou Ardo Galo, Héros et rebelle, Centre de Recherche sur les Littératures et les Oralités, Karthala-Langues O’, coll. « Paroles en miroir », 5, 2010.

Notes

1 Ensemble de valeurs physiques et morales auxquelles s’identifient les Peuls.

2 La Qacida en poulâr de Mouhamadou Aliou Thiam fait partie des rares exceptions car l’auteur était un lettré en langue arabe.

3 Les heures de références à ces prières musulmanes (quinze et dix-sept) sont à relativiser. En Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal et en Mauritanie, elles varient légèrement selon les périodes de l’année. Leur durée est également relativement longue. La prière de « Tiisubaar » peut se faire entre treize heures et quinze heures, tandis que celle de « Takkusaan » peut s’étaler de seize heures trente à dix-sept heures.

4 L’adversaire du héros, Konko Boûbou Moûssa avait menacé l’enfant que portait Koumba Diôrngal, femme de son frère Guélâdio. Pour le sauver de la mort, son griot, Séwi, l’avait échangé dès sa naissance avec sa fille née au même moment que lui. Ainsi, ils réussirent à cacher Samba en l’habillant comme une fille. Mais un jour, une femme diâwando découvrit le secret et le dévoila à Konko.

Pour citer ce document

Amadou Sow, « Repères temporels, instance de narration et typologie des épopées peules (Samba Guéladio Diégui, Guélel et Goumallo, Boûbou Ardo Galo et L’Épopée du Foûta Djalon, la chute du Gâbou) », dans Les Temps épiques : Structuration, modes d’expression et fonction de la temporalité dans l’épopée, sous la direction de Claudine Le Blanc et Jean-Pierre Martin, Publications numériques du REARE, 15 novembre 2018 Licence Creative Commons

URL : http://publis-shs.univ-rouen.fr/reare/index.php?id=218

Quelques mots à propos de :  Amadou Sow

Amadou Sow est maître de conférences titulaire à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, où il dispense des cours de littérature africaine francophone écrite et orale à la Faculté des Sciences et Technologies de l’Éducation et de la Formation (FASTEF).
Titulaire d’un Doctorat de troisième cycle portant sur Tidjâni Alpha Ahmadou, neveu d’El Hadj Omar (le cycle omarien), il a participé à plusieurs rencontres scientifiques nationales et internationales en Afrique, en Europe et aux États-Unis. Il est l’auteur de plusieurs articles scientifiques, d’une pièce de théâtre (Patriacte. Les esprits ne meurent pas, 2017) et d’un roman en langue peule (Banel, 2017).