1 | Polygraphies antiques
Variété des formes, unité des œuvres

Si l’on entend par « polygraphie » la pratique conjointe, par un même auteur, de plusieurs genres littéraires, la polygraphie antique se caractérise par un double paradoxe : en premier lieu, parce qu’elle désigne une réalité bien attestée dans les lettres grecques et latines, tout spécialement à l’époque impériale, alors que le terme même de πολυγραφία, peu usité, véhicule un sens différent. D’autre part, si la définition moderne du polygraphe est fondamentalement péjorative, renvoyant à un dilettantisme supposé, nombreux sont cependant les auteurs anciens que l’on peut qualifier de « polygraphes ». Plus généralement, l’écriture polygraphique pourrait même se révéler consubstantielle au statut d’écrivain, en étant la condition sine qua non de l’existence des Belles Lettres à travers les âges.

Le volume qui suit cherche à éclairer la définition de la polygraphie antique en explorant les pratiques de différents auteurs, grecs et latins. Les contributions ici présentées montrent comment le recours à des genres littéraires différents, loin d’être un pis-aller, permet de multiplier les angles d’approche afin de ne laisser dans l’ombre aucun aspect d’une question ; on verra également que la variété inhérente à la pratique polygraphique ne fait pas obstacle, tant s’en faut, à l’élaboration d’une œuvre cohérente, marquée du sceau de l’unité.

Polygraphie et constitution d’un corpus : des œuvres à l’œuvre

Parler des philosophes grecs en tant qu’avocat, philosophe ou correspondant : les pratiques du polygraphe Cicéron

Mélanie Lucciano


Résumés

Polygraphe moqué dans son activité poétique, Cicéron aborde dans différents types d’écrits (traités philosophiques, discours, correspondance) la figure des philosophes grecs. Cependant l’image qu’il en propose dans le Pro Scauro, le Pro Rabirio Postumo ou encore le Pro Murena semble se distinguer de celle, fortement valorisée, des Tusculanes, des Paradoxes des Stoïciens, ou des traités s’intéressant à l’art oratoire. De même, dans la correspondance, les références aux philosophes grecs, qui deviennent dans certains cas des exempla pour Cicéron, diffèrent dans leur traitement par rapport aux œuvres philosophiques. On peut alors mesurer comment cette pratique de la polygraphie permet d’affiner la figure que Cicéron trace des philosophes grecs, mais surtout comment son inscription littéraire dans différents genres révèle de façon plus précise son engagement philosophique dans les rangs de la Nouvelle Académie et la pénétration des courants de pensées hellénistiques dans la société romaine, révélant paradoxalement l’unité de la pensée cicéronienne.

Texte intégral

En guise d’introduction : regards critiques sur la pratique polygraphique de Cicéron1

Neque uero haec tam acrem curam diligentiamque desiderant quam est illa poetarum, quos necessitas cogit et ipsi numeri ac modi sic uerba uersu includere ut nihil sit ne spiritu quidem minimo breuius aut longius, quam necesse est. Liberior est oratio et plane, ut dicitur, sic est uere soluta, non ut fugiat tamen aut erret, sed ut sine uinculis sibi ipsa moderetur. Namque ego illud adsentior Theophrasto, qui putat orationem, quae quidem sit polita atque facta quodam modo, non astricte, sed remissius numerosam esse oportere2.
Mais, pour dire vrai, l’on n’exige pas ici ce soin et ce travail si précis imposé aux poètes, que la loi du genre ainsi que le rythme et la mesure mêmes forcent à enfermer les mots dans le vers avec une rigueur telle que rien ne doit, fût-ce du plus léger souffle, être plus court ou plus long que la règle ne le comporte. La prose est plus libre, et, comme son nom l’indique, vraiment dégagée de toute entrave ; elle ne doit pas cependant courir au hasard ou s’égarer, mais, exempte de chaînes, se donner des lois à elle-même. J’estime, en effet, avec Théophraste, que la prose, du moins la prose soignée, et, si j’ose dire, travaillée, doit être soumise à un rythme, non pas rigoureux, mais assez libre3.

1Lorsque le Crassus mis en scène par Cicéron tente de définir les modalités de la prose rythmée au livre III du De oratore, il met bien en avant — en fondant ses conseils pédagogiques sur des citations des philosophes Aristote4 et Théophraste5 — le fait que, si la prose peut utiliser les moyens d’expression du vers, il n’en reste pas moins que les orateurs et les poètes ne sont pas soumis aux mêmes normes, à la même necessitas, puisque l’oratio est liberior. On peut donc lire ici une allusion à une conception polygraphique de la création littéraire, puisque le matériau utilisé (les numeri, les mètres) est bien le même, et que seules les attentes en termes de réception sont différentes pour un orator ou pour un poeta6.

2Toutefois, lorsque l’on déplace la question dans une perspective pédagogique plus générale, il est intéressant de noter que, dans le choix des modèles qui devront être imités, on assiste à une spécialisation des compétences. Ainsi, rendant compte de la formation et des pratiques des orateurs au début de l’époque impériale7, Sénèque le Père évoque, en citant Cassius Severus8 avec lequel il est néanmoins en désaccord quant aux prétentions des rhétoriciens9, le regard négatif que l’on peut porter sur les pratiques polygraphiques :

Magna quoque ingenia — a quibus multum abesse me scio — quando plus quam in uno eminuerunt opere ? Ciceronem eloquentia sua in carminibus destituit ; Vergilium illa felicitas ingenii in oratione soluta reliquit ; orationes Sallustii in honorem historiarum leguntur ; eloquentissimi uiri Platonis oratio, quae pro Socrate scripta est, nec patrono nec reo digna est10.
Même les grands génies, dont je me sens d’ailleurs bien éloigné, se sont-ils jamais distingués dans plus d’un genre ? Cicéron, en vers, a perdu son éloquence ; Virgile, en prose, n’a plus son génie si heureux ; les discours de Salluste, c’est à la faveur des Histoires qu’on les lit ; Platon, cet homme éloquent entre tous, a écrit pour Socrate un discours indigne et de l’avocat et de l’accusé11.

3L’idée ici développée par Cassius Severus, qui se fonde sur ses propres contre-performances en tant que déclamateur alors qu’il est un excellent orateur, repose sur le fait que l’ingenium, quelque grand qu’il soit, ne peut exceller qu’en un seul opus — à entendre comme genre littéraire. Ainsi, la prédisposition pour un genre serait une donnée naturelle12, comme le laisse entendre la comparaison, qui suit notre passage, avec les capacités du corps : ce dernier ne peut exceller à la fois à la course et à la lutte13. Se met alors en avant un principe, nécessaire, selon lequel un individu ne peut parvenir à développer de manière uniforme des qualités diverses14. Logiquement, à rebours, l’une des causes de la médiocrité littéraire serait la prétention à la polygraphie15, à entendre ici dans le sens de pratique de différents genres. Ainsi, dans les exemples cités par Cassius Severus, les deux genres que sont l’art oratoire et le carmen, ou de manière plus générale, l’écriture versifiée, s’incarnent dans le binôme inversé que constituent Cicéron et Virgile, dans lequel l’un est brillant là où l’autre est médiocre.

4La thématique du déclin de l’éloquence après la mort de Cicéron, l’articulation entre oratio et declamatio ainsi que l’utilisation de cette dernière dans le cadre de l’éducation, éléments qui courent tout le long des différentes préfaces des Controverses de Sénèque le Père, conduisent à la mise en place d’un canon implicite16 — doublé d’une entreprise mémorielle17 — et donc à une forme de spécialisation des auteurs18, associés à une pratique littéraire, ce qui explique aussi le regard négatif porté sur les polygraphes et sur leurs réalisations. En ce sens, nous sommes proches de la dénonciation du processus de dissolution de la figure auctoriale mis en avant par Jean-Paul Dufiet et Élisabeth Nardout-Lafarge, comme « effacement et éparpillement du sujet19 » : si Cicéron est un orateur, et même l’orateur par excellence qui définit un avant et un après de l’éloquence20, le modèle indépassable21, il ne peut être un poète, ou du moins un bon poète.

5Ce jugement sévère porté sur Cicéron22 et sa pratique de la poésie n’est pas exceptionnel23, ni limité aux seuls rhéteurs ; nous en lisons différents témoignages, et ce dès l’époque des contemporains de l’Arpinate et dans les générations suivantes : chez des poètes comme Catulle24 ou Juvénal25, un philosophe comme Sénèque26, ou encore un historien comme Tacite27. Analysant le phénomène, Sander M. Goldberg propose d’y voir une distance inconciliable entre les valeurs épiques grecques et latines, notamment par la mise en avant d’un intérêt personnel face à la communauté que suppose le genre épique auquel s’essaye d’une certaine manière Cicéron dans le De consulatu suo et le De temporibus suis28.

6Toutefois, c’est à un autre polygraphe — et ce n’est sans doute pas un hasard29 — Plutarque, que nous devons un regard à la fois plus complet et nuancé sur la production littéraire cicéronienne : c’est au contraire un équilibre entre ses réalisations en tant que poète et en tant qu’orateur que Plutarque met en avant, une polygraphie réussie pour ainsi dire :

En avançant en âge, il aborda divers genres de poésie, et fut considéré comme le meilleur, non seulement des orateurs, mais aussi des poètes romains30.

7Ce succès de Cicéron dans le genre poétique est dû à la fois à une application et à une pratique continues : la poésie semble être son activité de prédilection depuis l’enfance31, et l’élaboration des vers reste pour lui une activité ludique et quasi naturelle32. Du reste, Plutarque donne à voir toutes les pratiques polygraphiques de Cicéron : ce dernier est décrit tour à tour comme un poète, comme un orateur33, comme un philosophe attaché à la transmission des concepts grecs en latin34, voire comme un historien35. Est également évoquée sa correspondance, qui semble constituer l’articulation entre sa vie politique et ses ouvrages intellectuels36.

8Ainsi, comme l’affirme Plutarque, Cicéron possède toutes les capacités naturelles pour être polygraphe ; il semblerait même faire figure d’exception, incarnant l’intellectuel idéal capable, sur le modèle platonicien, fondateur pour Plutarque, de s’intéresser à tous les domaines de connaissance :

Cependant, bien qu’il eût les qualités que Platon37 exige d’une nature éprise de savoir et de sagesse, et qu’il fût capable d’embrasser toutes les connaissances sans dédaigner aucun genre d’instruction ni de culture, c’est à la poésie qu’il s’adonna avec une ardeur particulière38.

9En ce sens, Plutarque donne une vision horizontale des compétences et des productions littéraires cicéroniennes, là où ce dernier subsumait, dans une forme de « polygraphie interne39 », toutes ces compétences au sein même de la pratique de l’orator :

Mais chez l’orateur, la finesse du dialecticien, les pensées du philosophe, presque les expressions du poète, la mémoire du jurisconsulte, la voix du tragédien et, peu s’en faut, le geste du plus consommé des acteurs, c’est tout cela qu’on veut trouver à la fois40.

10Là où Sénèque le Père voyait une impossibilité d’être efficace — et donc d’être un modèle à imiter — dans plusieurs genres, Plutarque n’exprime pas la nécessité d’une différence de compétence dans le passage d’un genre à un autre. Il se place au contraire dans une perspective de réception diachronique41, où le jugement que l’on porte sur la qualité des écrits ne vaut que dans sa relativité par rapport aux autres œuvres contemporaines ou postérieures, ou par rapport aux circonstances historiques de production de ces textes. Ainsi, les discours cicéroniens restent une pierre de touche dans l’histoire de l’éloquence en dépit de l’évolution des pratiques, alors que ses poèmes ont été éclipsés par de meilleures réalisations :

Mais si la gloire qu’il acquit par ses discours dure encore jusqu’à nos jours en dépit du grand changement qu’a subi l’éloquence, il arriva, en raison des nombreux poètes de grand talent qui parurent après lui, que sa poésie sombra entièrement dans l’oubli et le discrédit42.

11Toutefois, dans la comparaison qu’il dresse au terme des Vies de Cicéron et de Démosthène, Plutarque propose finalement un critère de jugement de la production littéraire cicéronienne, aboutissant à une unification de sa figure auctoriale. En effet, s’il commence par rappeler la production polygraphique de l’Arpinate (l’auteur est qualifié de πολυμαθὴς καὶ ποικίλος) à la différence de celle de Démosthène43, il indique que la variété de ses écrits se résout dans une même condamnation de son attitude, le jugement positif qu’il porte sur ses textes, la mise en avant de l’éloge de soi (περιαυτολογία), que Plutarque estime peu conforme à la stature d’un homme d’État, statut qu’il ne dénie absolument pas à Cicéron :

Cicéron, quant à lui, parlait de lui-même avec une intempérance qui décelait un amour sans borne de la gloire, lui qui s’écriait : « Les armes doivent céder à la toge, et le laurier triomphal à l’éloquence ». Finalement, ce n’étaient plus seulement ses travaux et ses actes qu’il vantait, mais encore les discours qu’ils avait prononcés ou écrits. On aurait dit un adolescent qui veut rivaliser avec les rhéteurs Isocrate et Anaximène, et non pas un homme qui prétendait conduire et relever le peuple romain, « Ce guerrier écrasant et pesamment armé, terrible aux ennemis44 ». Sans doute est-il nécessaire que l’éloquence apporte de la force à l’homme d’État, mais il est indigne de lui de rechercher et de convoiter ardemment la renommée que procure la parole45.

12Ainsi, comme le montre le passage de la citation d’un de ses vers (le fameux Cedant arma togae ; concedat laurea laudi) à la mention de ses λόγοι, le manque de mesure cicéronien (ἡ δὲ Κικέρωνος ἐν τοῖς λόγοις ἀμετρία) touche aussi bien sa production poétique qu’oratoire, lesquelles se rejoignent parfois46. Ce glissement de ses poèmes à ses discours, facilité par le thème même que les premiers abordent (son consulat et son exil, respectivement pour le De consulatu suo et pour le De temporibus suis) conduit à une condamnation générale de l’attitude de Cicéron de la part de Plutarque : comme le montre bien Alain Billault47, la rhétorique48 — mais nous pourrions aussi bien dire la poésie49 — agit comme un révélateur psychologique de son goût pour la gloire50, et non comme ce qu’elle devrait être selon Plutarque, un moyen de l’action politique. Ainsi, pour Plutarque, la dimension même de la polygraphie disparaît devant la constitution de la figure auctoriale de Cicéron.

13Dans cette vision contrastée entre pertinence de la notion de la polygraphie pour Sénèque le Père — puisqu’il y a bien une singularité de la perception des œuvres poétiques de Cicéron — et dépassement de ce critère dans le cadre d’une condamnation globale de l’intérêt principal de l’Arpinate pour la gloire qui se lit dans tous ses textes, comment se positionner ? La polygraphie reste-t-elle une clé de lecture significative pour appréhender les écrits cicéroniens ? Peut-on effectivement définir un ensemble de pratiques, stylistiques, thématiques qui caractérise la production en prose de Cicéron, ensemble qui résisterait à la pratique des différents genres, l’art oratoire, le traité, le dialogue ou encore la correspondance, dans lesquels il est actif ? Il convient d’ailleurs de noter, avec Jean-Pierre De Giorgio, que Cicéron a même encore multiplié les formes d’écriture à thématique autobiographique51, comme pour mieux questionner sa capacité à rendre compte littérairement de sa propre personne.

14Dans la perspective d’une étude des pratiques polygraphiques de Cicéron, je voudrais prendre le prisme de la figure des philosophes grecs, de Socrate et de Platon plus particulièrement, car ils incarnent les fondateurs de l’école philosophique dont se réclame Cicéron, la Nouvelle Académie, et voir si, lorsque ces figures sont sorties de leur « contexte naturel » que pourraient constituer le dialogue ou le traité philosophique et placées dans un genre où elles apparaissent comme un hapax, dans les discours, ou comme un thème non nécessaire, dans les lettres, notre auteur les soumet à un traitement profondément différent de celui des traités ou des dialogues. En d’autres termes, la polygraphie de Cicéron conduit-elle à un éclatement de la figure auctoriale en fonction des buts assignés à chaque type de texte — exposer une doctrine philosophique ou emporter l’adhésion dans un procès par exemple — ou bien pouvons-nous mettre en lumière des constantes révélant à la fois l’engagement intellectuel de Cicéron et la pénétration des idées des écoles de philosophie hellénistique dans la société romaine ?

15Pour répondre à ces questions, je voudrais tracer un parcours autour des trois discours judiciaires dans lesquels apparaissent les figures de Socrate et de Platon, le Pro Scauro, le Pro Rabirio Postumo et le Pro Murena, en proposant des contrepoints avec des œuvres philosophiques ainsi qu’avec la production épistolaire cicéronienne.

Un désaveu du Phédon ? Le Pro Scauro

16Si l’on s’intéresse à la présence explicite de Socrate ou de Platon dans les discours cicéroniens, force est de constater que le corpus des textes est assez ténu : les philosophes apparaissent tous deux dans le Pro Scauro52, qui constitue d’ailleurs la seule mention explicite de Socrate dans les discours. Platon, lui, apparaît également dans le Pro Rabirio Postumo et dans le Pro Murena, où il est associé à la figure d’Aristote. Il convient de noter tout d’abord que cette faiblesse numérique ne se reflète pas du tout à l’échelle de la totalité du corpus cicéronien, où Socrate est présent explicitement plus de 150 fois et Platon près de 120 fois.

17Si l’on s’intéresse maintenant plus précisément au Pro Scauro, il convient de noter que la couleur avec laquelle Cicéron présente les figures des philosophes et de leurs disciples diffère fortement de ce que l’on peut trouver dans les traités : le ton n’est ni élogieux, ni admiratif53, mais développe plutôt une forte ironie. Le discours reste néanmoins souvent obscur : le texte ne nous est conservé de façon lacunaire que par deux manuscrits palimpsestes, et l’affaire en question, l’accusation de malversations frappant Scaurus pour son administration de la Sardaigne en tant que propréteur en 55, est assez confuse et témoigne bien de la déliquescence de la République. Dans le cadre de cette accusation sous la Lex Seruilia Glauca de repetundis, Cicéron doit aussi répondre aux charges de cruauté, de cupidité et de luxure portées contre son client54 : en effet, les accusateurs, menés par P. Valerius Triarius, reprochent à Scaurus, lors de son arrivée en Sardaigne, d’avoir voulu empoisonner un certain Bostar de Nora, et d’avoir voulu violer la femme d’un certain Aris, laquelle, désespérée, aurait préféré le suicide à la perte de son honneur, créant ainsi un crescendo d’indignation.

18Cicéron choisit alors de répondre sur ce point en usant d’une ironie cruelle dans le passage qui nous occupe, c’est-à-dire celui du suicide de la femme d’Aris. Il s’appuie, d’après ce que l’état lacunaire du texte nous permet de comprendre, sur ce que nous appellerions aujourd’hui des préjugés xénophobes et sexistes : il commence en effet par soutenir qu’il est fort peu probable que cette dame sarde ait choisi d’attenter à ses jours, puisque, du fait de son âge et de son physique peu attrayant, on ne peut pas réellement croire que Scaurus ait pu concevoir du désir pour elle. La fin de l’argumentation de Cicéron consiste enfin à proposer des versions plus plausibles sur les raisons qui ont acculé cette femme au suicide : il est plus probable que son mari ait voulu l’assassiner pour hériter d’elle et avoir les mains libres pour épouser sa maîtresse, ou que la femme, se sachant trompée, ait choisi de se tuer sous le coup du chagrin.

19La référence à Socrate et à Platon intervient dans le développement de l’analyse concernant le suicide, Cicéron se livrant à une forme d’histoire du suicide en se fondant sur les pratiques romaines des grands hommes d’État. Après ce rappel orgueilleux de la vertu des héros romains, capables à la fois de se suicider lorsque la situation l’exige et le permet, mais également d’affronter les tortures de leurs ennemis, Cicéron en vient au monde grec55 :

Quid ? In omnibus monumentis Graeciae, quae sunt uerbis ornatiora quam rebus, quis inuenitur, cum ab Aiace fabulisque discesseris, qui tamen ipse
Ignominiae dolore — ut ait poeta — uictor insolens se
uictum non potuit pati
56,
praeter Atheniensem Themistoclem, qui se ipse morte multauit ? At Graeculi quidem multa fingunt, apud quos etiam Theombrotum Ambraciotam ferunt se ex altissimo praecipitasse muro, non quo acerbitatis accepisset aliquid, sed, ut uideo scriptum apud Graecos, cum summi philosophi Platonis grauiter et ornate scriptum librum de morte legisset, in quo, ut opinor, Socrates, illo ipso die quo erat ei moriendum, permulta disputat, hanc esse mortem quam nos uitam putaremus, cum corpore animus tamquam carcere saeptus teneretur, uitam autem esse eam cum idem animus, uinclis corporis liberatus, in eum se locum unde esset ortus rettulisset. Num igitur ista tua Sarda Pythagoram aut Platonem norat aut legerat ? Qui tamen ipsi mortem ita laudant ut fugere uitam uetent atque id contra foedus fieri dicant legemque naturae. Aliam quidem causam mortis uoluntariae nullam profecto iustam reperietis. Atque hoc ille uidit ; nam iecit quodam loco uita illam mulierem spoliari quam pudicitia maluisse. Sed refugit statim nec de pudicitia plura dixit, ueritus, credo, ne quem irridendi nobis daret et iocandi locum57.
« Et puis, dans tous les écrits des Grecs, qui sont plus riches de belles paroles que de vérité, qui trouve-t-on, une fois mis à part Ajax et ses légendes — et lui, pourtant,
“souffrant de son déshonneur, comme dit le poète, ne put, insolent dans la victoire, supporter la défaite”
— et mis à part aussi l’Athénien Thémistocle, qui se condamna lui-même à mort ? Mais il est vrai que tous ces petits Grecs imaginent mille choses, et c’est chez eux aussi que l’on raconte que Théombrote d’Ambracie58 se précipita du haut d’une muraille très élevée, non qu’il lui fût arrivé aucun malheur, mais comme je le vois écrit chez les Grecs, après avoir lu le traité si profond et si beau composé par le grand philosophe Platon sur la mort, ce traité où, je crois, Socrate, le jour même où il devait mourir, soutient avec force preuves que la mort véritable est ce que nous croyons être la vie, lorsque l’âme est tenue enfermée dans le corps comme dans une prison et que la vie est le moment où cette même âme, délivrée des liens du corps, est retournée au lieu d’où elle est issue. Est-ce que, par hasard, la dame sarde dont tu parles connaissait ou avait lu Pythagore ou Platon ? Eux-mêmes d’ailleurs font l’éloge de la mort tout en interdisant de fuir la vie et affirment que cela serait contraire au pacte et à la loi de notre nature. Quant à une autre raison de se donner la mort, vous ne saurez en trouver aucune qui soit légitime. C’est ce que mon adversaire a bien vu, car il a lancé, à un certain moment, l’idée que cette femme a préféré perdre la vie plutôt que l’honneur. Mais il a aussitôt battu en retraite et n’a plus parlé d’honneur, craignant, j’imagine, de nous fournir matière à moquerie et à plaisanteries »59.

20Dans cette reductio ad absurdum de l’affirmation de P. Valerius Triarius selon laquelle la femme d’Aris aurait commis un suicide, Cicéron use de ressorts rhétoriques pour mettre en place un système d’oppositions binaires entre les personnes capables de comprendre la philosophie et celles qui ne le sont pas, créant, de façon humoristique, une connivence avec le juge, qui n’est autre ici que Caton, que nous retrouverons comme accusateur dans le Pro Murena. De fait, il met en jeu un détachement inédit par rapport aux figures de Socrate et de Platon : ce dernier n’est bien sûr pas responsable de la mauvaise exégèse que l’on peut faire de ses textes, mais ses écrits peuvent néanmoins apparaître comme dangereux, car séducteurs.

21La première opposition met en regard les Grecs et les Romains, au bénéfice bien sûr des derniers : en effet, aux actions romaines60 font face les omnibus monumentis Graeciae, les textes de la Grèce, dont Cicéron dit lui-même clairement qu’ils sont plus riches de uerbis que de rebus. L’association entre les Grecs et leur usage dévié de la parole est lancée : cette parole n’est pas porteuse de vérité et le premier exemple donné par Cicéron, celui d’Ajax, développé dans un vers, place clairement son auditoire du côté du mythe et de la poésie, faisant oublier le personnage historique qu’est Thémistocle. En un mot, le domaine grec semble se développer uniquement dans le cadre de la fiction, même lorsqu’il concerne des personnages historiques, rendant ainsi pour le moins improbable l’existence de nobles motivations pour un suicide dans l’histoire grecque61.

22De fait, Cicéron nous amène à penser que les actes de bravoure des Grecs relèvent davantage de la légende que de la réalité, et les associe de toute façon à un acte de parole — symbolisé par le vers qu’il met en avant — et non à une action guerrière établie. Ce mouvement de transformation du réel en fiction se retrouve également en ce qui concerne l’anecdote de Cléombrote d’Ambracie par l’emploi du verbe fingunt : le suicide de l’apprenti philosophe pourrait alors se lire comme un conte. Ainsi, là où les Grecs évoquent le suicide noble dans les mythes, les Romains, en hommes d’honneur et d’action, le mettent en œuvre réellement.

23À l’opposition entre Grecs et Romains, sur laquelle se superpose l’opposition entre fables et réel, répond un troisième couple antagoniste : les hommes et la femme sarde. Encore une fois, le domaine grec est renvoyé du côté négatif de l’opposition : en effet, la dame sarde en question agit de la même manière que les Graeculi, diminutif dépréciatif utilisé par Cicéron lorsqu’il évoque la morale légère des Grecs et un comportement qu’il juge efféminé62. Le caractère féminin est donc renvoyé du côté du négatif, de l’ignorance. Parce qu’elle est Sarde63, parce qu’elle est femme, Cicéron conduit son auditoire à penser qu’il est hautement improbable que la femme d’Aris ait jamais lu le Phédon, ou qu’elle soit informée des influences pythagoriciennes qui colorent l’œuvre de Platon et donc, qu’elle se soit suicidée.

24C’est donc une description particulièrement sarcastique qui est faite de la réception de l’enseignement philosophique de Socrate et de Platon. La lecture du Phédon est la conséquence d’une interprétation fautive et littérale des définitions introductives du dialogue : puisque philosopher équivaut à apprendre à mourir, autant mourir tout de suite et gagner ainsi ses galons de philosophe ! Cicéron explique que, au même titre que les autres écrits des Graeculi, même s’il s’agit d’une fabula sans lien avec la vérité, il n’en reste pas moins que le dialogue platonicien — Platon étant lui-même qualifié de summus philosophus — a été écrit grauiter et ornate, et qu’il produit donc un effet non négligeable sur les âmes des non-philosophes, et même sur celles des disciples mal préparés, comme c’est le cas de Cléombrote. C’est bien parce que le Phédon a tous les atouts susceptibles de plaire qu’il est dangereux ; il peut même convenir à un public romain, puisqu’il développe une grauitas, un des éléments définitoires du mos maiorum, tout en gardant un aspect attractif du fait de son caractère ornatus64. Ce qui serait mis en lumière ici est bien la puissance rhétorique et évocatoire de Platon — quelque peu effrayante —, à travers son personnage-phare, Socrate65. La lecture de la philosophie se révèlerait donc être une activité à haut risque !

25À cette présentation quelque peu biaisée de l’anecdote dans le discours judiciaire répond la présentation du même exemple dans les Tusculanes, qui illustre l’argument selon lequel la mort nous délivre de davantage de maux que de biens :

A malis igitur mors abducit, non a bonis, uerum si quaerimus. […] Callimachi quidem epigramma in Ambraciotam Theombrotum est, quem ait, cum ei nihil accidisset aduersi, e muro se in mare abiecisse lecto Platonis libro66.
Je disais donc que la mort nous arrache à des maux et non à des biens, si l’on va au fond des choses. […] De Callimaque nous avons une épigramme en l’honneur de Théombrote d’Ambracie, lequel, dit-il sans qu’il lui fût arrivé nulle contrariété, se jeta dans la mer du haut du rempart, après avoir lu l’ouvrage de Platon.

26Outre le fait que la citation est plus soignée, puisque Cicéron renvoie clairement à sa source, Callimaque, nous pouvons noter que ce dernier condense l’anecdote ; il élimine les détails pour se focaliser sur l’image même du suicide ; l’exemplum est ainsi plus synthétique. Nous pouvons d’ailleurs noter à cet égard que si dans le Pro Scauro Cicéron évoque le point de départ du saut, la muraille élevée (altissimo muro), dans les Tusculanes, il évoque le point d’arrivée du saut, la mer (in mare). Outre le fait que Cléombrote acquiert par ce saut une dimension mythique, proche d’un Icare, Cicéron clôt son exemple sur la mort, le fait de s’abîmer en mer, donnant ainsi une coloration tragique au développement. La coloration moqueuse est, elle, totalement absente. L’exemplum serait donc analysé de façon inverse, selon le but que Cicéron veut poursuivre, exposer une doctrine philosophique ou emporter l’adhésion du jury dans un procès par le recours à la connivence ironique.

Que faire face au tyran ? Le Pro Rabirio Postumo

27Nous pouvons retrouver des motifs semblables, parmi lesquels une présentation qui n’est pas vraiment positive de la figure de Platon, une condamnation des Grecs de son époque, et le recours à un ton ironique, dans un autre discours de défense prononcé par Cicéron, le Pro Rabirio Postumo67. Le procès, qui se tient en fin d’année 5468, s’ancre dans ce que l’on a pu appeler la « question égyptienne » dans les années 50 av. J.-C., c’est-à-dire le rétablissement sur le trône d’Égypte de Ptolémée XII Aulète par les troupes de Gabinius, consul en 58, grâce au soutien probable de César et de Pompée69. Rabirius Postumus, en tant que financier, avait consenti des prêts à Ptolémée au cours de son exil à Rome, puis à Éphèse. Lorsque ce dernier est rétabli sur le trône en 55, Rabirius est alors nommé diocète ; en tant qu’intendant des finances, il est donc à un poste clé pour recouvrer les sommes qu’il a engagées. Toutefois, face à la révolte populaire, Postumus est jeté en prison — peut-être pour sa propre protection —, puis contraint de fuir Alexandrie dans un état d’extrême pauvreté, ne devant son salut, comme l’affirme Cicéron, qu’à la générosité de César dont il fait l’éloge juste avant la péroraison70.

28Impliqué, par l’application de la lex Iulia de repetundis qui permet d’engager une procédure en restitution contre les tiers bénéficiaires des exactions commises par un magistrat, dans la prolongation du procès en concussion de Gabinius, où ce dernier est accusé de maiestate, de repetundis et de ambitu — procès où, à la demande de Pompée, Cicéron était également l’avocat de son ancien ennemi, dans un texte dont, curieusement, il ne chercha pas à établir la publication71 —, Rabirius est appelé à devoir lui aussi payer l’amende de 10 000 talents. Gabinius, de son côté, incapable de régler la somme, est parti en exil. La défense mise en place par Cicéron repose alors sur deux points principaux ; le premier est juridique : puisque la lex Iulia de repetundis ne s’applique qu’aux sénateurs, Rabirius, qui est chevalier, ne peut être poursuivi dans ce cadre. Le second repose sur le fait que Rabirius n’a fait que fournir l’argent qui a été utilisé à des fins néfastes ; le condamner reviendrait alors à condamner celui qui a forgé l’épée ayant servi à tuer et non l’assassin72.

29La défense mise en place consiste ainsi à rejeter les responsabilités le plus loin possible de Rabirius, et à lui faire jouer un rôle de simple exécutant, incapable de saisir les enjeux des actes qu’il commet. C’est donc à une présentation de Rabirius bien peu flatteuse que se livre Cicéron :

Sed ego in hoc tamen Postumo non ignoscam, homini mediocriter docto, in quo uideam sapientissimos homines esse lapsos ? Virum unum totius Graeciae facile doctissimum, Platonem, iniquitate Dionysi, Siciliae tyranni, cui se ille commiserat, in maximis periculis insidiisque esse uersatum accepimus ; Callisthenem, doctum hominem, comitem Magni Alexandri, ab Alexandro necatum ; Demetrium, qui Phalereus uocitatus est, et ex re publica Athenis, quam optime gesserat, et ex doctrina nobilem et clarum, in eodem isto Aegyptio regno aspide ad corpus admota uita esse priuatum73.
Mais n’excuserai-je pas quant à moi chez mon client Postumus, dont la culture est médiocre, une faute dans laquelle je vois que sont tombées les personnes les plus éclairées ? L’homme le plus savant sans conteste de toute la Grèce, Platon, par l’iniquité de Denys, tyran de Sicile, auquel il s’était confié, se trouva, on le sait, exposé aux plus grands périls et aux pires embûches. Le savant Callisthène, familier d’Alexandre le Grand, fut mis à mort par le même Alexandre. Démétrius, à qui son excellente administration de l’État à Athènes et sa science avaient valu gloire et renom, Démétrius, dit de Phalère, perdit la vie dans ce même royaume d’Égypte où il se fit mordre par un cobra74.

30L’argument ici développé par Cicéron repose sur un raisonnement a fortiori, comme dans le cas de la dame sarde du Pro Scauro : si des hommes connus pour leur sagesse et leur intelligence se sont, eux aussi, trouvés à la merci d’un tyran, que pouvait-on attendre d’un homme d’une intelligence moyenne et peu instruit ? La citation des exempla de Platon, de Callisthène et de Démétrius de Phalère comme motifs de comparaison pour le pâle Rabirius Postumus fait bien sûr sourire75, tout comme la construction mise en place par Cicéron, dans le rythme ternaire, la louange fortement appuyée de Platon (Virum unum totius Graeciae facile doctissimum) et le retour vers la situation de Postumus par la mention des deux personnages en lien avec Alexandrie, ville que Postumus a dû fuir. Si l’intertexte auquel Cicéron fait ici allusion pour aborder le philosophe athénien est assez clair, puisqu’il s’agit de la célèbre lettre VII de Platon76, dans laquelle sont relatés ses différents voyages en Sicile et ses relations avec le tyran Denys, il est intéressant de noter que, dans le reste du corpus cicéronien, l’anecdote mettant aux prises Platon et le tyran n’est pas abordée. En effet, dans le De republica sont certes relatés les voyages du philosophe athénien77, mais les autres mentions de Platon en Sicile sont rattachées à la figure de Dion et non à celle de Denys78, c’est-à-dire qu’elles apparaissent dans le cadre d’une posture d’enseignement réussi et non dans celui d’une sujétion à un tyran79 :

Atque illi ipsi, quorum studia uitaque omnis in rerum cognitione uersata est, tamen ab augendis hominum utilitatibus et commodis non recesserunt ; nam et erudierunt multos, quo meliores ciues utilioresque rebus suis publicis essent, ut Thebanum Epaminondam Lysis Pythagoreus, Syracosium Dionem Plato multique multos ; nosque ipsi, quidquid ad rem publicam attulimus, si modo aliquid attulimus, a doctoribus atque doctrina instructi ad eam et ornati accessimus80.
D’ailleurs ceux dont les études et toute la vie ont été consacrées à la connaissance des choses ne renoncèrent pas pour autant à favoriser les intérêts et le bien-être humains. Ils formèrent en effet un grand nombre d’hommes pour qu’ils fussent de meilleurs citoyens, plus utiles à leurs États : le pythagoricien Lysis forma le Thébain Épaminondas, Platon le Syracusain Dion, et bien des maîtres bien des disciples ; nous-mêmes — quoi que nous ayons apporté à l’État, si du moins nous avons apporté quelque chose — nous avons accédé aux affaires, formé et préparé par des maîtres et par leur enseignement81.

31De même, dans la longue description du mode de vie malheureux du tyran évoqué dans les Tusculanes82, Platon n’apparaît qu’à la fin, en balancement avec Archytas, sans qu’aucun lien ne soit dressé entre le tyran et le philosophe83. C’est donc à une présentation bien particulière de Platon que nous avons affaire dans le discours judiciaire : ce dernier, pourtant décrit par l’excellence de ses qualités intellectuelles, se met à la merci d’un tyran (cui se ille commiserat).

32On constate à peu près la même ellipse avec la figure de Callisthène — qui apparaît huit fois dans les œuvres de Cicéron —, historiographe officiel d’Alexandre, victime de la colère de son maître en 327 pour avoir refusé d’accomplir le rite perse de la proskynèse. De fait, la seule autre mention de sa mort apparaît dans les Tusculanes, de manière médiane : il ne s’agit pas pour l’Arpinate de mettre l’accent sur l’amitié dangereuse qui unissait le prince et le philosophe, mais sur le chagrin éprouvé par ses proches lors de son trépas ; l’instant du décès est ainsi évacué. À ce titre, il est significatif de noter que, dans les Tusculanes, le lien entre les deux hommes repose sur la fortuna, et c’est bien de cette fortuna qu’Alexandre n’aurait pas su faire usage :

Nam qui dolet rebus alicuius aduersis, idem alicuius etiam secundis dolet, ut Theophrastus interitum deplorans Callisthenis, sodalis sui, rebus Alexandri prosperis angitur, itaque dicit Callisthenem incidisse in hominem summa potentia summaque fortuna, sed ignarum quem ad modum rebus secundis uti conueniret84.
En effet, celui qui souffre du malheur de l’un souffre aussi du bonheur de l’autre. C’est ainsi que Théophraste, déplorant la mort de Callisthène, son ancien condisciple, s’attriste des succès d’Alexandre, ce qui lui fait dire que le hasard avait mis Callisthène en relation avec un homme puissant et fortuné au plus haut degré, mais qui ne savait pas tirer parti de son bonheur85.

33Enfin, la mention du troisième personnage, Démétrius de Phalère, ne semble même pas directement liée à la thématique de l’homme sage qui subit l’iniquité d’un tyran puisque c’est uniquement pour le lieu de sa mort, Alexandrie — un lieu connoté négativement —, qu’il est évoqué.

34Le caractère négatif associé aux Grecs qui, comme dans le Pro Scauro, rejaillit aussi sur Platon se retrouve dans le Pro Rabirio Postumo dans un savoureux passage évoquant les Alexandrins, où Cicéron use d’un ton sarcastique pour exprimer le mépris qu’ils lui inspirent : les mêmes témoins, qui se caractérisent ici par leur versatilité sont crus, non en fonction de ce qu’ils disent, mais selon ce que l’on veut entendre :

At de me omittamus ; ad Alexandrinos istos reuertamur. Quod habent os, quam audaciam ! Modo uobis inspectantibus in iudicio Gabini tertio quoque uerbo excitabantur ; negabant pecuniam Gabinio datam. Recitabatur identidem Pompei testimonium regem ad se scripsisse nullam pecuniam Gabinio nisi in rem militarem datam. « Non est, inquit, tum Alexandrinis testibus creditum ». Quid postea ? « Creditur nunc ». Quam ob rem ? « Quia nunc aiunt quod tum negabant ». Quid ergo ? Ista condicio est testium ut, quibus creditum non sit negantibus, isdem credatur aientibus ? At, si uerum tum uerissima fronte dixerunt, nunc mentiuntur ; si tum mentiti sunt, doceant nos uerum quo uoltu soleant dicere. Audiebamus Alexandriam, nunc cognoscimus. Illinc omnes praestigiae, illinc, inquam, omnes fallaciae, omnia denique ab iis mimorum argumenta nata sunt. Nec mihi longius quicquam est, iudices, quam uidere hominum uoltus86.
Mais ne parlons plus de moi, revenons à tes Alexandrins. Quel front ! Quelle audace en eux ! Naguère, sous vos yeux, dans le procès de Gabinius, tous les trois mots, on en appelait à eux. Ils niaient qu’on eût remis de l’argent à Gabinius. À plusieurs reprises on a relu la déposition de Pompée témoignant que le roi lui avait écrit que Gabinius n’avait reçu d’argent que pour des besoins militaires. « On n’a pas cru alors, dit l’accusateur, les témoins d’Alexandrie ». Et depuis ? « Aujourd’hui on les croit ». Pourquoi ? « Parce qu’ils affirment aujourd’hui ce qu’ils niaient alors ». Eh quoi ? Tel est donc le sort réservé aux témoins qu’on ne les croie pas lorsqu’ils nient et qu’on les croie lorsqu’ils affirment ? Mais si la première fois ils ont dit vrai avec un air de parfaite véracité, c’est aujourd’hui qu’ils mentent ; s’ils ont menti la première fois, qu’ils nous apprennent quel visage ils ont d’ordinaire lorsqu’ils disent la vérité. Nous connaissions Alexandrie par ouï-dire ; maintenant nous apprenons à la connaître par expérience. C’est de là que viennent toutes les jongleries ; oui c’est de là que viennent toutes les supercheries ; enfin, c’est de ses habitants que sont venus tous les sujets de mime. Rien ne me tarde tant, juges, que de voir la mine de ces gens-là.

35De la même manière que, dans le Pro Scauro, les Grecs confondaient fabula et philosophia, dans une méprise due à une lecture littérale, ici, c’est le domaine judiciaire, le lieu du procès, qui est confondu avec une scène de théâtre, dans un jeu polygraphique où les témoins s’apparentent à des acteurs, où Cicéron lui-même installe un dialogue fictif avec l’accusation afin de mettre en lumière ses incohérences. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’ici l’intertexte générique se fait avec le théâtre, non pas dans ses formes nobles que pourraient incarner la tragédie, mais bien dans une forme elle-même mineure, le mime87, et dans une acception clairement péjorative, la dimension de l’illusion, de l’apparence que l’on peut donner de la vérité tout en proférant des choses qui n’ont aucune réalité.

Débattre de philosophie au cours d’un procès : le Pro Murena

36Le dernier discours dans lequel apparaissent explicitement des figures de philosophes grecs auxquelles se rattache Cicéron est le Pro Murena88, texte dans lequel il évoque à la fois Platon et Aristote. Nous y retrouvons une présentation des philosophes bien plus conforme à celle que l’on retrouve dans ses traités philosophiques, mais il convient de noter deux éléments qui rapprochent également le Pro Munera des autres discours que nous avons étudiés : la polygraphie interne — par le biais de la sermocinatio — et l’usage d’un ton humoristique89. L’argument du discours en lui-même est une banale affaire de corruption électorale : le futur consul pour l’année 62, Muréna est accusé de ambitu, de brigue. Le discours ne prend alors tout son sens que par le contexte historique dans lequel il a été prononcé, celui de la conjuration de Catilina, à laquelle fait largement référence Cicéron dans son plaidoyer, puisque le Pro Murena a été prononcé entre la deuxième et la troisième Catilinaire. À l’époque, l’Arpinate était donc encore consul, mais il parle ici en tant que simple avocat90. À Caton, porteur de l’accusation, qui lui reproche l’incohérence de son comportement, prônant tour à tour la sévérité pour Catilina et la clémence pour Muréna, Cicéron répond, comme dans une préfiguration du passage évoquant les philosophes grecs et sa formation :

Negat esse eiusdem seueritatis Catilinam exitium rei publicae intra moenia molientem uerbis et paene imperio ex urbe expulisse et nunc pro L. Murena dicere. Ego autem has partis lenitatis et misericordiae quas me natura ipsa docuit semper egi libenter, illam uero grauitatis seueritatisque personam non appetiui, sed ab re publica mihi impositam sustinui, sicut huius imperi dignitas in summo periculo ciuium postulabat. Quodsi tum, cum res publica uim et seueritatem desiderabat, uici naturam et tam uehemens fui quam cogebar, non quam uolebam, nunc cum omnes me causae ad misericordiam atque ad humanitatem uocent, quanto tandem studio debeo naturae meae consuetudinique seruire91 ?
Caton prétend que je donne un démenti à ma sévérité, moi qui, lorsque Catilina préparait dans nos murs la ruine de la patrie, l’ai chassé de la ville par mes discours et presque par mes ordres, en prenant aujourd’hui la défense de Muréna. Je réponds que ce rôle de douceur et d’indulgence que la nature elle-même m’a enseigné, je l’ai toujours tenu avec plaisir. Quant à cet autre rôle, de rigueur et de sévérité, ce n’est pas moi qui l’ai recherché : il m’a été imposé par l’intérêt public et je l’ai soutenu autant que le réclamait la dignité de mon pouvoir consulaire dans le péril extrême que couraient les citoyens. Naguère, lorsque la situation politique réclamait l’énergie et la sévérité, j’ai fait violence à mon naturel et j’ai usé de toute la rigueur nécessaire, bien contre mon gré ; mais aujourd’hui que tous les motifs m’inclinent à l’indulgence et à la bonté, avec quel empressement ne dois-je pas suivre mon penchant naturel et ma coutume92 ?

37Préfigurant ici la doctrine des quatre personae qu’il exposera dans le De officiis93, Cicéron explique que le comportement politique constitue une persona qui dépend des hasards et des circonstances qui s’imposent à nous. L’accent est donc bien mis sur l’adaptabilité du caractère humain face aux événements qui s’imposent à lui ; or, c’est justement ce manque d’adaptabilité, de souplesse que dénonce Cicéron dans la personne de l’accusateur Caton. Il ne s’agit bien sûr pas d’une attaque gratuite, elle sert l’argumentation que veut mettre en place Cicéron : l’auctoritas, le splendor uitae et la grauitas de Caton ne doivent pas, par contraste, conduire les juges à avoir une opinion plus mauvaise de Muréna94, dont Cicéron s’est employé à mettre en avant les qualités dans la biographie qu’il a dressée de lui.

38À ce titre, il s’attache à montrer que c’est justement la formation philosophique stoïcienne que Caton a suivie qui a entravé son excellente nature et qui l’empêche à présent de se comporter de façon adéquate dans le cadre du procès, à la différence de la formation reçue par Cicéron, comme il l’a montré dans sa gestion de l’affaire Catilina :

In M. Catone, iudices, haec bona quae uidemus diuina et egregia ipsius scitote esse propria ; quae non numquam requirimus, ea sunt omnia non a natura uerum a magistro. Fuit enim quidam summo ingenio uir, Zeno, cuius inuentorum aemuli Stoici nominantur. Huius sententiae sunt et praecepta eius modi : [] omnia peccata esse paria ; omne delictum scelus esse nefarium nec minus delinquere eum qui gallum gallinaceum, cum opus non fuerit, quam eum qui patrem suffocauerit ; sapientem nihil opinari, nullius rei paenitere, nulla in re falli, sententiam mutare numquam. Hoc homo ingeniosissimus, M. Cato, auctoribus eruditissimis inductus arripuit, neque disputandi causa, ut magna pars, sed ita uiuendi. [] Hac ex disciplina nobis illa sunt : « Dixi in senatu me nomen consularis candidati delaturum ». Iratus dixisti. « Numquam, inquit, sapiens irascitur ». At temporis causa. « Improbi, inquit, hominis est mendacio fallere ; mutare sententiam turpe est, exorari scelus, misereri flagitium ». Nostri autem illi — fatebor enim Cato me quoque in adulescentia diffisum ingenio meo quaesisse adiumenta doctrinae —, nostri, inquam, illi a Platone et Aristotele, moderati homines et temperati, aiunt apud sapientem ualere aliquando gratiam ; uiri boni esse misereri ; distincta genera esse delictorum et dispares poenas ; esse apud hominem constantem ignoscendi locum ; ipsum sapientem saepe aliquid opinari quod nesciat, irasci non numquam, exorari eundem et placari, quod dixerit interdum, si ita rectius sit, mutare, de sententia decedere aliquando ; omnis uirtutes mediocritate quadam esse moderatas95.
Ces qualités merveilleuses et éminentes que nous voyons chez Caton, sachez bien, juges, qu’elles lui appartiennent en propre ; mais s’il est des choses que nous regrettons parfois de ne pas trouver chez lui, tout cela vient non pas de la nature mais d’un maître. Il y eut jadis un homme de génie, Zénon, et les zélateurs de ses doctrines sont appelés Stoïciens. Voici des exemples de ses dogmes et de ses règles morales : […] Toutes les fautes sont égales ; tout délit un horrible forfait. Le crime est aussi grand de tuer un coq sans nécessité que d’étrangler son père. Le sage ne hasarde aucune opinion ; il n’a pas de repentir ; il ne se trompe jamais et jamais ne change d’avis. Voilà la doctrine que s’est appropriée cet esprit supérieur qu’est Caton, sur l’autorité de maîtres forts savants, non pas pour en discourir, comme tant d’autres, mais pour en faire sa règle de vie. […] C’est cette doctrine qui nous a valu des propos tels que ceux-ci : « J’ai annoncé au Sénat que je porterai plainte contre un candidat au consulat » — C’est la colère qui te l’a fait dire. — « Jamais, répond-il, le sage ne se met en colère ». — Alors ce sont les circonstances ? — « Il est malhonnête d’abuser autrui par un mensonge. Changer d’opinion est une honte ; se laisser fléchir, un crime ; montrer de la pitié, un scandale ». Nos maîtres à nous — car j’avouerai, Caton, que, moi aussi, dans ma jeunesse, me défiant de mes propres lumières, j’ai cherché le secours d’un enseignement philosophique — nos maîtres, dis-je, qui se rattachent à Platon et à Aristote, sont plein de modération et de mesure ; ils disent que le sage est parfois accessible à la faveur, que l’homme de bien doit être compatissant, qu’il y a des genres bien différents de fautes et, par la suite, des châtiments inégaux, que la fermeté n’exclut pas la clémence, que souvent le sage lui-même n’a que des opinions sur ce qu’il ignore, que parfois il se met en colère, que de même il n’est pas inexorable ni implacable, qu’à l’occasion il doit revenir sur ce qu’il a dit pour le rectifier et parfois changer d’avis, qu’il y a pour toutes les vertus un juste milieu qui leur sert de mesure.

39Un double dialogue se met alors en place : le premier est un dialogue fictif, contrefaisant sur le mode bouffon les réponses que pourrait donner un Caton96, dans ce qu’Alain Michel appelle une « ironie socratique97 », et montrant ainsi l’extrémisme des positions stoïciennes appliquées à la vie réelle, à un procès, quand elles devraient se cantonner à un domaine réflexif, ce que fait d’ailleurs Cicéron, lorsqu’il aborde, dans les Paradoxes des Stoïciens, le mode de pensée et d’expression volontairement provocateur des philosophes du Portique98. Encore une fois, comme dans le Pro Scauro, la question de la littéralité de l’enseignement philosophique reçu est mise en question : Caton n’aurait pas vraiment compris ses maîtres99, le faisant alors passer, comme le dit Christopher P. Craig, pour « the very character of the philosophizing Graeculus ineptus100 », en opposant à la rigidité de Zénon la figure de Panétius de Rhodes101. L’autre dialogue est implicite ; il oppose les positions philosophiques de Caton à celles de Cicéron, le tenant de la Nouvelle Académie. En choisissant, comme l’explique Sabine Luciani102, « [de mettre] à profit l’arme rhétorique du rire [pour] déplacer pour un temps la question politico-judiciaire sur le terrain de la philosophie en raillant les préceptes stoïciens », Cicéron se rapproche fortement dans ce discours des pratiques d’écriture et de la présentation des figures philosophiques qu’il met en place dans ses traités, même si bien sûr l’exposition de ses propres convictions philosophiques est réduite à la portion congrue : aucune nuance n’est faite ici entre les positions de l’Académie et celle du Lycée et l’aspect antidogmatique de la Nouvelle Académie dont se réclame Cicéron, et la suspension du jugement qu’il entraîne, ne peut que se déduire du portrait qui est ici dressé du sage103.

40Pourtant, cette adaptabilité, ce pragmatisme que permet l’appartenance de Cicéron à la Nouvelle Académie, n’est pas ici une simple querelle de chapelles philosophiques dont les conséquences ne seraient qu’intellectuelles : dans la péroraison de son discours, Cicéron revient sur la situation exceptionnellement dangereuse dans laquelle se trouve la République romaine : condamner Muréna reviendrait donc à laisser une porte ouverte au retour de Catilina :

Mihi credite, iudices, in hac causa non solum de L. Murenae uerum etiam de uestra salute sententiam feretis. In discrimen extremum uenimus ; nihil est iam unde nos reficiamus aut ubi lapsi resistamus. [] Sed quid tandem fiet, si haec elapsa de manibus nostris in eum annum qui consequitur redundarint ? Vnus erit consul, et is non in administrando bello sed in sufficiendo conlega occupatus. [] Quae cum ita sint, iudices, primum rei publicae causa, qua nulla res cuiquam potior debet esse, uos pro mea summa et uobis cognita in re publica diligentia moneo, pro auctoritate consulari hortor, pro magnitudine periculi obtestor, ut otio, ut paci, ut saluti, ut uitae uestrae et ceterorum ciuium consulatis104.
Croyez-moi, juges, dans cette affaire ce n’est pas seulement du salut de Muréna mais aussi du vôtre que vous allez décider par votre sentence. La situation est parvenue au point le plus critique ; nous n’avons plus désormais de moyen de réparer nos pertes et de nous relever si nous sommes abattus. […] Mais qu’arrivera-t-il si tous ces maux m’échappent des mains et débordent sur la prochaine année ? Il n’y aura qu’un consul et encore sera-t-il moins occupé à conduire la guerre qu’à se faire donner un collègue. […] Dans ces conditions, juges, c’est tout d’abord au nom de la patrie, dont l’intérêt doit primer tout le reste, que je vous conseille, en raison de mon ardent patriotisme, bien connu de vous, que je vous recommande, en raison de mon autorité consulaire, que je vous conjure en raison de la grandeur du péril, d’assurer le repos, la paix, la tranquillité, votre existence et celle des autres citoyens.

41Par ce discours, Cicéron parvient à la fois105, en se prenant lui-même en exemple, à montrer l’excellence de la formation philosophique qui est la sienne, qui lui a permis de sauver Rome au cours de la conjuration de Catilina, et à affirmer la compatibilité des idées de la Nouvelle Académie avec les pratiques de la République romaine, à la différence des principes de l’école stoïcienne106, affirmation que l’on peut retrouver dans l’analyse qu’il donne du procès de Publius Rutilius Rufus au livre I du De oratore107. Ce dernier se voit en effet condamné à l’exil, malgré son innocence, pour avoir suivi les principes intransigeants de ses maîtres stoïciens108.

42Cicéron arrive donc ici à une double démonstration : il tente, par d’autres moyens que ceux du vecteur traditionnel que peuvent constituer les traités philosophiques, de mener le débat philosophique et d’ainsi convaincre du bien-fondé, pour la société romaine elle-même, des théories philosophiques de l’école à laquelle il appartient contre les positions de tenants des autres écoles comme le stoïcisme ou l’épicurisme, dessinant ainsi les traits d’une possible association entre les figures et les propos des philosophes à l’origine de la Nouvelle Académie, Socrate et Platon, et les actes d’un citoyen romain pleinement impliqué dans la vie publique109.

La philosophie comme justification du comportement politique et comme mode de vie : quelques exemples des Lettres

43Ainsi, la pratique de la polygraphie cicéronienne ne conduit pas à un éclatement de la figure auctoriale mais à la mise en valeur, au moyen de différentes facettes génériques, du cœur de sa réflexion110 : émerge, dans la pluralité de ses pratiques littéraires, l’unité de sa pensée qui imprègne à la fois ses traités philosophiques, ses discours judiciaires, mais aussi son comportement politique, ce dont nous permet de nous rendre compte sa correspondance. Sa pratique polygraphique se résout donc et se transcende, ainsi que Cicéron l’affirme lui-même, dans la vie publique111, puisque le texte théorique est vu comme une continuation de l’action politique, et peut même se substituer à cette dernière.

44Si, du fait de l’importance qu’occupent les philosophes grecs dans le corpus de la correspondance de Cicéron, aussi bien d’un point de vue chronologique que numérique112, il n’est pas possible de se livrer ici à une analyse exhaustive, on peut néanmoins noter que la représentation que se fait l’Arpinate de la figure de Socrate et de Platon oriente également sa correspondance, tout particulièrement lorsque cette dernière traite des événements politiques de la guerre civile, événements sur lesquels Cicéron est appelé à prendre position. C’est en effet à une structuration méthodologique que renvoient les figures des philosophes athéniens : la correspondance, comme l’écrit Sophie Aubert-Baillot, « en révélant la genèse ou l’évolution des réflexions philosophiques de Cicéron, constitue un contrepoint précieux pour la lecture de ses œuvres théoriques113 ». Souvent taxé de lâcheté114, le comportement politique de Cicéron115 — tel qu’on peut le lire par exemple dans la célèbre lettre à Lentulus datant de décembre 54116, dans laquelle il revient sur l’opinion que l’on a pu avoir de son rapprochement avec César117 — se conçoit avant tout comme l’illustration de son appartenance philosophique à la Nouvelle Académie. Ainsi, le principe de suspension du jugement qu’elle suppose apparaît comme clé de lecture de son comportement politique face à Pompée et César. Il convient d’ailleurs de noter, comme le montre Jean-Pierre De Giorgio, que Cicéron fait le même usage des citations d’Homère dans sa correspondance : le poète épique lui permet d’illustrer les événements de la guerre civile, mais également « [d’] expliquer la complexité de son positionnement personnel dans l’échiquier politique. Cicéron adapte l’un des échanges les plus pathétiques de l’Iliade, entre Thétis et son fils, pour dire et réfléchir à son propre dilemme (suivre ou non Pompée118). La citation est parfaitement intégrée au processus de réflexion et d’écriture délibérative, énoncée à la première personne, dans la continuité du texte latin, et prolongée119 ».

45À ce titre, l’aspiration au modèle de pensée porté par les figures de Socrate ou de Platon se retrouve tout au long de la carrière épistolaire de Cicéron, lui permettant parfois d’orienter sa réflexion politique comme dans cette lettre datant de 60, où la suspension du jugement que la Nouvelle Académie associe à un retour à la figure fondatrice de Socrate prend un sens politique. Il ne s’agit pas d’un refus de prendre position, mais de manifester qu’aucune des deux propositions avancées ne parvient à convaincre ; une attitude réfléchie et assumée, appliquée dans sa pratique philosophique, mais également dans sa vie120, que permet l’écriture épistolaire, sous la forme d’un questionnement ouvert121 :

Venio nunc ad mensem Ianuarium et ad ὑπόστασιν nostram ac πολιτείαν, in qua Σωκρατικῶς εἰς ἑκάτερον, sed tamen ad extremum, ut illi solebant, τὴν ἀρέσκουσαν. Est res sane magni consilii ; nam aut fortiter resistendum est legi agrariae, in quo est quaedam dimicatio sed plena laudis, aut quiescendum, quod est non dissimile atque ire in Solonium aut Antium, aut etiam adiuuandum, quod a me aiunt Caesarem sic exspectare ut non dubitet. Nam fuit apud me Cornelius, hunc dico Balbum, Caesaris familiarem. Is adfirmabat illum omnibus in rebus meo et Pompeii consilio usurum daturumque operam ut cum Pompeio Crassum coniungeret122.
J’en viens à présent au mois de janvier et à la base de ma politique123 : je poserai, à la manière de Socrate, les termes de l’alternative, mais je n’en dirai pas moins, finalement, selon les habitudes de son école, ma préférence. La chose, à coup sûr, mérite une délibération sérieuse. Trois partis : ou m’opposer réellement à la loi agraire, ce qui n’ira pas sans lutte, mais lutte pleine d’honneur ; ou rester tranquille, ce qui équivaut à aller à Solonium ou à Antium ; ou encore prêter mon appui à la loi, sur quoi César compte, me dit-on, au point de n’en pas douter. J’ai reçu en effet la visite de Cornélius : je veux parler de Cornélius Balbus, l’ami de César. Il m’affirme que César, en toute chose, prendra conseil de Pompée et de moi, et s’emploiera à rapprocher Crassus de Pompée124.

46L’engagement philosophique de Cicéron prend ainsi, pendant la guerre civile, une importance structurante, qui se lit donc dans toute la diversité des œuvres qu’il rédige, guidant à la fois son activité polygraphique — essentiellement ses traités et sa correspondance — et ses choix politiques. Comme l’écrit Carlos Lévy : « Pour lui, comme pour tous les Romains épris de philosophie, le conflit qui déchira la cité fut le moment où des questions philosophiques qui pouvaient paraître abstraites ou livresques se révélèrent d’une quotidienne et dramatique actualité. Ainsi, le problème de l’ἐποχή, de la suspension du jugement et du choix de la plus probable des solutions, Cicéron le vécut concrètement, confronté à l’alternative de suivre Pompée ou de rester en Italie, avant de le théoriser dans les Académiques125 ». Dans ce sens, la référence à Socrate, à Platon, peut apparaître comme le marqueur d’une unité de la pratique littéraire cicéronienne, mais aussi et surtout comme le moyen de retrouver un recul intellectuel nécessaire à l’action politique126. Toutefois, on note bien que, même lorsque le modèle de pensée qu’ils proposent devient un idéal inatteignable et que la liberté de pensée n’est plus vraiment une option, les figures des philosophes que sont Socrate ou Platon restent structurantes, comme référence, modèle de pensée et peut-être compagnon épistolaire virtuel, comme cela est le cas à la fin de l’année 46, après la bataille de Pharsale, dans la lettre que Cicéron adresse à Cassius Longinus :

Longior epistola fuisset, nisi eo ipso tempore petita esset a me cum iam iretur a te ; longior autem si φλύαρον aliquem habuisset ; nam σπουδάζειν sine periculo uix possumus. « Ridere igitur, inquies, possumus ? » Non mehercule facillime ; uerum tamen aliam aberrationem a molestiis nullam habemus. « Vbi igitur, inquies, philosophia ? » Tua quidem in culina, mea molestast ; pudet enim seruire. Itaque facio me alias res agere, ne conuicium Platonis audiam127.
Cette lettre serait plus longue, si on ne me la demandait au moment même où le courrier s’en va vers toi ; plus longue, ajouterai-je, pourvu qu’elle contînt des bavardages ; car je ne peux guère traiter de questions sérieuses sans danger. « Nous pouvons donc rire » me diras-tu ? Ce n’est pas très facile, ma foi ; mais nous n’avons pas d’autre diversion à nos tracas. « Où est donc la philosophie », me diras-tu ? La tienne, bien sûr, est à la cuisine ; la mienne me cause du tracas : car j’ai honte d’être en esclavage. Aussi je fais l’indifférent, pour ne pas entendre les invectives de Platon128.

47En effet, au dialogue in absentia qui réunit Cicéron et Cassius, tenant de l’épicurisme, comme l’indique la référence à la culina129, s’ajoute l’échange mentionné avec Platon130, lequel apparaît presque ici comme un autre interlocuteur de la discussion, dimension soulignée par l’emploi du terme conuicium pour qualifier les textes du philosophe athénien. Nous retrouvons donc dans cette mention de Platon l’engagement philosophique, mais l’humour développé par Cicéron est maintenant bien noir : ses positions philosophiques ne peuvent plus lui donner une clé de lecture sur le monde ; elles ne peuvent que marquer la distance entre la cité idéale de Platon et la « fange de Romulus131 » dans laquelle il se débat.

48Pour conclure, il apparaît que l’analyse des figures de philosophes grecs à l’origine de la Nouvelle Académie, l’école dont se réclame l’Arpinate, Socrate et Platon, à travers la pratique polygraphique de Cicéron dans les genres en prose que sont le discours judiciaire, le traité philosophique ou encore l’échange épistolaire, permet certes de rendre compte d’une forme de malléabilité de l’exemplum, traité avec une tonalité différente, plus humoristique, moins révérencieuse. Toutefois, ces références mettent surtout en lumière à quel point l’appartenance de Cicéron à la Nouvelle Académie structure sa pensée en tant qu’homme public, mais aussi en tant qu’auteur, à la fois par la traduction des notions philosophiques, par la discussion de ces notions entre les différentes écoles de pensée hellénistiques, dans le cadre de ses dialogues, mais aussi dans des genres moins propices à cet exercice, comme le discours judiciaire ou l’échange épistolaire, et enfin par l’application de ces principes philosophiques dans l’action publique, ce dont rend compte la correspondance. À ce titre, la pratique polygraphique de Cicéron, loin de marquer un éclatement de la figure auctoriale, permet au contraire de tracer les lignes de force de sa personnalité philosophique, littéraire mais aussi politique.

Notes

1 J’adresse tous mes remerciements aux relecteurs pour la grande précision de leur travail et la qualité de leurs suggestions.

2 Cicéron, De oratore III, 184. Pour un commentaire du passage, cf. Cicero, De oratore, Book III, David Mankin (dir.), Cambridge, Cambridge University Press, 2011, p. 273-280.

3 Cicéron, De l’orateur, Livre III, éd. H. Bornecque et trad.E. Courbaud, Paris, Les Belles Lettres, 1930. Sont citées, dans cet article, les traductions de la Collection des Universités de France, corrigées au besoin.

4 Cicéron, De oratore III, 182 ; cf. Aristote, Rhétorique 3, 8, 4.

5 Fr. 701 Fortenbaugh. Sur la question de l’utilisation des sources rhétoriques péripatéticiennes dans le De oratore, voir William W. Fortenbaugh, « Cicero as a Reporter of Aristotelian and Theophrastean Rhetorical Doctrine », Rhetorica, vol. 23-1, 2005, p. 37-64.

6 Sur la mise en place d’une approche comparative entre les genres pour définir le rôle de l’orateur et sur la proximité entre l’art oratoire et la poésie selon les attentes de l’auditoire (dans une delectatio conçue comme fin ultime ou comme moyen de parvenir à la persuasion), voir Charles Guérin, « Non per omnia poetae sunt sequendi. La figure du poète comme modèle et contre-modèle de l’exercice oratoire dans la rhétorique latine classique », in Hélène Vial (dir.), Poètes et orateurs dans l’Antiquité. Mises en scène réciproques, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2013, p. 103-119.

7 Sur la question des écoles de déclamation à l’époque de Sénèque le Père, voir Elvira Migliario, Retorica e Storia, Una lettura delle Suasoriae di Seneca Padre, Bari, Edipuglia, 2007, p. 17-31.

8 Sur la figure de Cassius Severus, et sur le jugement que porte sur lui Sénèque le Père, voir Janet Fairweather, Seneca the Elder, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 279-283 ; Emanuele Berti, Scholasticorum Studia, Seneca il Vecchio e la cultura retorica e letteraria della prima età imperiale, Pisa, Giardini Editore, 2007, p. 223- 233 ; Alfredo Casamento, « Voci, rimbombi ed eloquenza. Cassio Severo, oratore di confine », Aevum Antiquum, N.S. 7, 2007, p. 75-91 ; Arturo Echavarren, Nombres y personas en Séneca el Viejo, Pamplona, Eunsa, 2007, p. 95-99. Pour les fragments conservés de Cassius Severus, avec bibliographie et commentaire, voir Andrea Balbo, I frammenti degli oratori romani dell’età augustea e tiberiana (Parte prima, Età augustea), Alessandria, Edizioni dell’Orso., 2004, p. 143-176. Le texte de Sénèque le Père correspond au témoignage T 59, le passage que nous citons n’est pas retenu puisqu’il ne s’agit pas d’un fragment oratoire, mais d’une conversation privée.

9 Janet Fairweather, op. cit., p. 53-54.

10 Sénèque le Père, Controverses III, Préface, 8.

11 L. Annaeus Maior, Oratorum et rhetorum sententiae diuisiones colores, éd. L. Håkanson, Teubner, Leipzig, 1989. Pour la traduction, nous nous inspirons de Sénèque le Père, Sentences, divisions et couleurs des orateurs et des rhéteurs, trad. H. Bornecque, Paris, Aubier, 1992.

12 Sur le lien entre pratiques littéraires et qualités morales qui recouvre l’articulation entre ars et ingenium, voir Francesco Citti, « Elementi biografici nelle « Prefazioni » di Seneca il Vecchio », Hagiographica, 12, 2005, p. 171-222.

13 Sénèque le Père, Controverses III, Préface, 9 : Hoc non ingeniis tantum sed corporibus uidetis accidere, quorum uires non ad omnia quae uiribus efficiuntur aptae sunt : illi nemo luctando par est ; ille ad tollendam magni ponderis sarcinam praeualet ; ille quidquid adprebendit non remittit, sed in procliue nitentibus uehiculis moraturas manus inicit. « Il en est ainsi, faites-y attention, non seulement pour l’esprit, mais pour le corps, dont la force ne réussit pas à tout ce qui se fait par la force : tel n’a pas d’égal à la lutte ; tel l’emporte pour lever un lourd fardeau ; cet autre ne lâche jamais ce qu’il tient et ses mains peuvent retenir une voiture lancée sur une pente rapide ».

14 Voir Francesco Casaceli, « La formazione dell’oratore ideale nella opera di Seneca Padre », Vichiana, 7, 1978, p. 52-65 ; p. 55 : « il richiamo alle facoltà naturali del singolo fa risaltare l’ingenium quale primo elemento necessario a chi voglia emergere nella carriera oratoria. Ed è l’importanza riconosciuta al ruolo di esso che, oltre a trovarsi in stretta connessione con la legge che nega, specie in un’epoca di crisi, universalità agli ingegni, determina il severo giudizio critico di Seneca nei confronti di coloro il cui ricordo i nemici politici, bruciandone le opere, avevano tentato di cancellare : la mediocrità della loro intelligenza non merita a suo parere rimpianti, anche se del tutto riprovevole è il sistema adoperato per eliminarne ogni traccia ».

15 Il convient ici de nuancer le propos : ainsi, une diversité de pratiques littéraires peut être intéressante en tant qu’exercice propédeutique, comme le montre par exemple la référence à Fabianus, qui passe de la declamatio à la philosophie (Controverses, I, 1-3).

16 Sur la dimension implicite de la constitution du nouveau canon oratoire, voir Francesco Casaceli, art. cit., p. 63-64 ; Patrick Sinclair, « Political Declensions in Latin Grammar and Oratory 55 BCE – CE 39 », Ramus, 23-1/2, 1994, p. 92-109. Sur l’utilisation faite des œuvres de Cicéron dans les écoles de déclamation ou par les grammatici, voir Thomas J. Keeline, The Reception of Cicero in the early Roman Empire, The Rhetorical Schoolroom and the Creation of a Cultural Legend, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, p. 73-146 ; Giuseppe La Bua, Cicero and Roman Education, The Reception of the Speeches and Ancient Scholarship, Cambridge, Cambridge University Press, 2019.

17 Sénèque le Père, Controverses I, 8-11.

18 Lewis A. Sussman, The Elder Seneca, Leiden, Brill, Mnemosyne, 1978, p. 47 : « Employing a non-technical terminology, Seneca succeeds eminently not only in describing and evaluating their oratorical styles but also in penetrating the peculiarities of their psychological endowment which he linked closely to their speaking abilities. Thus Seneca, who subscribed wholeheartedly to the elder Cato’s uir bonus dictum (1 pr. 8-10), pursued the implications of this theory by analyzing both character and performance as inseparable elements in critical evaluation ».

19 Jean-Paul Dufiet et Élisabeth Nardout-Lafarge (dir.), Polygraphies. Les frontières du littéraire, Paris, Classiques Garnier, 2015, « Avant-propos. Réflexions sur une notion critique : la polygraphie », p. 7-25.

20 Cf. Janet Fairweather, op. cit., p. 282. Cassius Severus est alors, dans ce cadre, considéré comme le premier des orateurs modernes selon Aper dans le Dialogue des orateurs de Tacite, en 19, 1.

21 Sur la question de l’intégration de Cicéron dans le canon des orateurs à époque impériale, et plus particulièrement chez Tacite dans le Dialogue des orateurs, voir Alex Dressler, « Cicero’s Quarrels, Reception and Modernity from Horace to Tacitus », in William H. F. Altman (dir.), Brill’s Companion to the Reception of Cicero, Leiden & Boston, Brill, 2015, p. 144-171.

22 Sur la vision que les auteurs avaient de Cicéron au début de l’époque impériale, voir Giuseppe La Bua, op. cit., p. 100-112, ainsi, p. 111-112 : « Declaimers, historians, philosophers and poets agreed in celebrating Cicero’s divine eloquence, sharing the consecration of the republican orator and statesman as an immortal genius.[…] All the same, none “offered up Cicero’s life and career as something worthy of emulation”. The reputation of Cicero was affected by his equivocal position in the political life of the late republic. Livy’s and Seneca’s stance on Cicero’s morality and virtues, in particular on his absence of firmness, demonstrate that Cicero never acquired the status of sapiens ».

23 Sur la poésie cicéronienne et l’influence de Cicéron sur les poètes contemporains et postérieurs, voir Emma Gee, « Cicero’s poetry », in Catherine Steel (dir.), The Cambridge Companion to Cicero, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 88-106.

24 Catulle, Poèmes, éd. Georges Lafaye et trad. Thierry Barbaud, Paris, Les Belles Lettres, collection « Commentario », 2017, p. 156-157 ; Carmen 49 : DISERTISSIME Romuli nepotum, /quot sunt quotque fuere, Marce Tulli, /quotque post aliis erunt in annis, /gratias tibi maximas Catullus / agit pessimus omnium poeta, /tanto pessimus omnium poeta, /quanto tu optimus omnium patronus. « Toi le grandissime causeur des petits-neveux de Romulus, / parmi tous ceux qui sont et tous ceux qui furent, Marcus Tullius, / et parmi tous ceux qui seront dans les années à venir, / ses remerciements les plus vifs Catulle / t’adresse, le plus mauvais poète du monde / d’autant plus mauvais poète du monde / que tu es, toi, le meilleur défenseur de tout le monde ». Dans son commentaire, Thierry Barbaud montre bien comment, par la reprise de la prosopopée de la première Catilinaire, Catulle adresse à Cicéron un poème empli de politesse moqueuse, même s’il n’évoque pas directement ses vers.

25 Juvénal, Satires, éd. Pierre de Labriolle et trad. François Villeneuve [1921], Paris, Les Belles Lettres, 1957 ; X, 118-126 : Eloquio sed uterque perit orator, utrumque/largus et exundans leto dedit ingenii fons./Ingenio manus est et ceruix caesa, nec umquam/sanguine causidici maduerunt rostra pusilli./ « O fortunatam natam me consule Romam ». Antoni gladios potuit contemnere, si sic/omnia dixisset. Ridenda poemata malo/quam te, conspicuae diuina Philippica famae,/uolueris a prima quae proxima. « C’est leur éloquence, cependant, qui a fait périr ces deux orateurs ; ils furent perdus l’un et l’autre [Démosthène et Cicéron] par leur génie aux larges flots jaillissants. C’est pour son génie que l’un eut les mains et la tête tranchées. Jamais les rostres n’ont dégoutté du sang d’un mince avocat : “Ô Rome fortunée, sous mon consulat née”. Il aurait pu ne se soucier guère des poignards d’Antoine, s’il avait toujours parlé de la sorte. Ces vers ridicules, je te les préfère, ô divine Philippique, sa meilleure gloire, toi la seconde de la série ». Nous retrouvons bien ici l’opposition entre l’ingenium de Cicéron qui se manifeste au plus haut point dans l’oratio, quand la grandiloquence de ses vers – notamment par la répétition de fortunatam natam – ne suscite que l’hilarité.

26 Sénèque, De ira, éd. et trad. Abel Bourgery [1922], Paris, Les Belles Lettres, 1971, III, 37, 5 : Non aequis quendam oculis uidisti, quia de ingenio tuo male locutus est : recipis hanc legem ? Ergo te Ennius quo non delectaris odisset et Hortensius simultates tibi indiceret, et Cicero, si derideres carmina eius, inimicus esset. « Tu as regardé quelqu’un de travers, parce qu’il a médit de ton talent. Tu admets ce principe ? Alors, Ennius, qui te déplaît, te haïrait, Hortensius te chercherait querelle, Cicéron, si tu te moquais de ses vers, serait ton ennemi ». Sur le traitement sénéquéen du Cicéron poète, voir Giancarlo Mazzoli, Seneca e la poesia, Milano, Casa Editrice Ceschina, 1970, p. 211-214.

27 Tacite, Dialogue des Orateurs, éd. Henri Goelzer et trad. Henri Bornecque, Paris, Les Belles Lettres, 1967, XXI, 6 : Fecerunt enim et carmina et in bibliothecas rettulerunt, non melius quam Cicero, sed felicius, quia illos fecisse pauciores sciunt. « De fait, ils [César et Brutus] ont aussi composé des poésies, qui figurent dans les bibliothèques ; elles ne sont pas meilleures que celles de Cicéron, mais ils ont eu plus de chance, parce que moins de gens savent qu’ils en ont composé ! ».

28 Sander M. Goldberg, Epic in Republican Rome, New-York & Oxford, Oxford University Press, 1995, « Ciceronian Sirens », p. 135-157.

29 Plutarque, Vies parallèles, François Hartog (dir.), trad. Anne-Marie Ozanam, Paris, Gallimard, 2001, p. 1977-1978 [note de Jean-Marie Pailler] : « En outre, Cicéron fut, comme Plutarque, un écrivain prolixe, et comme lui s’essaya et réussit dans des genres très divers. Leur commune référence à Platon et aux écoles qui se réclamaient de lui ne pouvait elle aussi que les rapprocher. Phénomène de rayonnement en réseau : Cicéron est celui que l’on retrouve le plus dans les Vies qui ne lui sont pas consacrées » ; voir Jean Sirinelli, Plutarque, Paris, Fayard, 2000, p. 293-294 : « On sent que Plutarque retrouve un peu de lui-même dans ce polygraphe romain, non pas dans son caractère mais dans sa situation, sa culture, son rapport à la philosophie. Cicéron aussi est un philologos autant et plus qu’un philosophe. Peut-être l’attitude politique de l’orateur lui paraît-elle proche de la sienne ».

30 Plutarque, Vies, Tome XII, Démosthène – Cicéron, éd. Robert Flacelière et Émile Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1976 ; Vie de Cicéron, II, 4 : Προιὼν δὲ τῷ χρόνῳ καὶ ποικιλώτερον ἁπτόμενος τῆς περὶ ταῦτα μούσης, ἔδοξεν οὐ μόνον ῥήτωρ, ἀλλὰ καὶ ποιητὴς ἄριστος εἶναι Ῥωμαίων.

31 Plutarque, op. cit., II, 3 : ἐρρύη πως προθυμότερον ἐπὶ ποιητικήν. Καί τι καὶ διασῴζεται ποιημάτιον ἔτι παιδὸς αὐτοῦ Πόντιος Γλαῦκος, ἐν τετραμέτρῳ πεποιημένον : « C’est à la poésie qu’il s’adonna avec une ardeur particulière. On a conservé de lui un petit poème, Pontius Glaucus, qu’il composa étant encore enfant, en vers tétramètres ».

32 Plutarque, op. cit., XL, 3 : τῇ δὲ πρὸς τὴν ποίησιν εὐκολίᾳ παίζων ἐχρῆτο. Λέγεται γάρ, ὁπηνίκα ῥυείη πρὸς τὸ τοιοῦτον, τῆς νυκτὸς ἔπη ποιεῖν πεντακόσια : « Il usait aussi par jeu de sa facilité pour la poésie : on dit que, lorsqu’il s’adonnait à une telle occupation, il composait cinq cents vers en une nuit ». Sur le couple que forme, chez Plutarque, la paideia et la physis pour rendre compte du caractère, voir Françoise Frazier, Histoire et morale dans les Vies parallèles de Plutarque, [1996], Paris, Les Belles Lettres, 2016, p. 108-111.

33 Plutarque, op. cit., II, 2-5.

34 Plutarque, op. cit., XL, 1-3.

35 Plutarque, op. cit., XLI, 1.

36 Plutarque, op. cit., XL, 3 : Τὸν μὲν οὖν πλεῖστον τοῦ χρόνου τούτου περὶ Τοῦσκλον ἐν χωρίοις αὑτοῦ διάγων, ἔγραφε πρὸς τοὺς φίλους Λαέρτου βίον ζῆν, εἴτε παίζων ὡς ἔθος εἶχεν, εἴθ´ ὑπὸ φιλοτιμίας σπαργῶν πρὸς τὴν πολιτείαν καὶ ἀθυμῶν τοῖς καθεστῶσι : « Il passa la plus grande partie de cette période dans son domaine de Tusculum, d’où il écrivait à ses amis qu’il menait la vie de Laërte, soit qu’il plaisantât comme il en avait l’habitude, soit que, tout en restant plein d’ambition et de goût pour la politique, il fût découragé par l’état des affaires ».

37 Voir par exemple, Platon, La République, livres IV-VII, éd. Émile Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1967, V, 475 b : Οὐκοῦν καὶ τὸν φιλόσοφον σοφίας φήσομεν ἐπιθυμητὴν εἶναι, οὐ τῆς μέν, τῆς δοὔ, ἀλλὰ πάσης ; « Ne dirons-nous pas aussi du philosophe qu’il désire non pas telle partie de la sagesse à l’exclusion du reste, mais qu’il la désire tout entière ? ».

38 Plutarque, op. cit., II, 3 : Γενόμενος δ´, ὥσπερ Πλάτων ἀξιοῖ τὴν φιλομαθῆ καὶ φιλόσοφον φύσιν, οἷος ἀσπάζεσθαι πᾶν μάθημα καὶ μηδὲν λόγου μηδὲ παιδείας ἀτιμάζειν εἶδος, ἐρρύη πως προθυμότερον ἐπὶ ποιητικήν.

39 Jean-Paul Dufiet et Élisabeth Nardout-Lafarge, op. cit., p. 9.

40 Cicéron, De oratore, Livre premier, éd. Edmond Courbaud, Paris, Les Belles Lettres, 1967, I, 128 : In oratore autem acumen dialecticorum, sententiae philosophorum, uerba prope poetarum, memoria iuris consultorum, uox tragoedorum, gestus paene summorum actorum est requirendus.

41 Cf. Françoise Frazier, op. cit., p. 106-111, qui construit une réflexion parallèle à partir de l’idée selon laquelle, dans les Vies parallèles, la jeunesse des personnages ne dépeint jamais « l’image dynamique d’un caractère en formation », et les anecdotes sont évoquées « pour illustrer ce que la tradition a considéré comme un des traits majeurs de son caractère d’adulte et se sont cristallisées autour de lui ». Ainsi, quand une qualité fondamentale de l’adulte ne trouve pas de trace dans l’enfant, « Plutarque n’envisage pas un changement, une maturation plus lente de son caractère : ses contemporains l’avaient seulement mal jugé. […] La manifestation était au départ insuffisante, mal interprétée ; il a fallu un « éveil », mais l’être était là, comme chez l’ensemble des autres héros pour qui coïncidèrent d’emblée l’image qu’ils donnèrent d’eux dès leur jeunesse et celle qu’en a conservée la postérité ». De même, si le jugement sur les poésies de Cicéron évolue dans le temps, cela n’est pas dû à une quelconque altération de leur nature, mais bien à l’ajustement du regard porté sur ces dernières en fonction de nouvelles productions.

42 Plutarque, op. cit., II, 5 : Η μὲν οὖν ἐπὶ τῇητορικῇ δόξα μέχρι νῦν διαμένει, καίπερ οὐ μικρᾶς περὶ τοὺς λόγους γεγενημένης καινοτομίας, τὴν δὲ ποιητικὴν αὐτοῦ, πολλῶν εὐφυῶν ἐπιγενομένων, παντάπασιν ἀκλεῆ καὶ ἄτιμον ἔρρειν συμβέβηκεν.

43 Plutarque, op. cit., L, 3 : Κικέρων δὲ καὶ πολυμαθὴς καὶ ποικίλος τῇ περὶ τοὺς λόγους σπουδῇ γενόμενος, συντάξεις μὲν ἰδίας φιλοσόφους ἀπολέλοιπεν οὐκ ὀλίγας εἰς τὸν Ἀκαδημαϊκὸν τρόπον, οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ διὰ τῶν πρὸς τὰς δίκας καὶ τοὺς ἀγῶνας γραφομένων λόγων δῆλός ἐστιν ἐμπειρίαν τινὰ γραμμάτων παρενδείκνυσθαι βουλόμενος. « Cicéron, quant à lui, en s’adonnant à l’étude des lettres, avait acquis une foule de connaissances très variées, a laissé un bon nombre de traités proprement philosophiques à la façon de l’Académie, et, même dans ses discours écrits pour les procès et pour la tribune, on voit qu’il tient à étaler à l’occasion une certaine connaissance des belles-lettres ».

44 Il s’agit d’un vers d’Eschyle, provenant d’une pièce aujourd’hui perdue, cité à plusieurs reprises par Plutarque, Moralia 317 e ; 334 d ; 640 a.

45 Plutarque, op. cit., LI, 1-2 : δὲ Κικέρωνος ἐν τοῖς λόγοις ἀμετρία τῆς περιαυτολογίας ἀκρασίαν τινὰ κατηγόρει πρὸς δόξαν, βοῶντος ὡς τὰ ὅπλα δεῖ τῇ τηβέννῳ καὶ τῇ γλώττῃ τὴν θριαμβικὴν ὑπείκειν δάφνην. Τελευτῶν δ´ οὐ τὰ ἔργα καὶ τὰς πράξεις μόνον, ἀλλὰ καὶ τοὺς λόγους ἐπῄνει τοὺς εἰρημένους ὑφ᾽ αὑτοῦ καὶ γεγραμμένους, ὥσπερ Ἰσοκράτει καὶ Ἀναξιμένει τοῖς σοφισταῖς διαμειρακιευόμενος, οὐ τὸν ῾Ρωμαίων δῆμον ἄγειν ἀξιῶν καὶ ὀρθοῦν,
βριθύν, ὁπλιτοπάλαν, δάιον ἀντιπάλοις”.
ἰσχύειν μὲν γὰρ διὰ λόγου τὸν πολιτευόμενον ἀναγκαῖον, ἀγαπᾶν δ᾽ ἀγεννὲς καὶ λιχνεύειν τὴν ἀπὸ τοῦ λόγου δόξαν.

46 Cf. Contre Pison 72-74, discours dans lequel Cicéron fait l’exégèse du fameux vers.

47 Alain Billault, « L’histoire de la rhétorique dans les Vies parallèles de Plutarque : l’exemple des Vies de Démosthène et de Cicéron », Revue des Études Grecques, 114, 2001, p. 256-268.

48 Sur ce point, le témoignage de Quintilien qui distingue des modalités dans l’éloge de soi selon le type d’écrit, Institution oratoire, tome VI, éd. Jean Cousin, Paris, Les Belles Lettres, 1979, XI, 1, 15-25 : In primis igitur omnis sui uitiosa iactatio est, eloquentiae tamen in oratore praecipue, adfertque audientibus non fastidium modo sed plerumque etiam odium. […] Reprehensus est in hac parte non mediocriter Cicero, quamquam is quidem rerum a se gestarum maior quam eloquentiae fuit in orationibus utique iactator. […]. Eloquentiam quidem, cum plenissimam diuersae partis aduocatis concederet, sibi numquam in agendo inmodice adrogauit. […] In epistulis aliquando familiariter apud amicos, nonnumquam in dialogis, aliena tamen persona uerum de eloquentia sua dicit. Et aperte tamen gloriari nescio an sit magis tolerabile uel ipsa uitii huius simplicitate quam illa iactatione peruersa []. In carminibus utinam pepercisset, quae non desierunt carpere maligni : « Cedant arma togae, concedat laurea linguae » et « O fortunatam natam me consule Romam ! » et « Iouem illum a quo in concilium deorum aduocatur », et « Mineruam quae artes eum edocuit », quae sibi ille secutus quaedam Graecorum exempla permiserat. Verum eloquentiae ut indecora iactatio, ita nonnumquam concedenda fiducia est. « Donc, pour commencer, c’est toujours un défaut que la jactance, surtout quand c’est un orateur qui vante sa propre éloquence, et elle inspire ainsi à l’auditoire de la répugnance, et même généralement de l’aversion. […] C’est un reproche qu’à cet égard on a fait sans ménagement à Cicéron, quoique, dans ses discours, à vrai dire, il se soit généralement glorifié de ses actes plutôt que de son éloquence. […] Quant à l’éloquence, il reconnaissait une très grande [gloire] aux avocats adverses, mais, dans ses plaidoyers, il ne s’en attribua jamais avec démesure. […] C’est parfois dans ses lettres, écrivant familièrement à ses amis, parfois dans ses dialogues, qu’il parle franchement de son éloquence, mais par la bouche d’un autre. Et cependant cette vantardise ouverte est peut-être plus tolérable dans sa naïveté vicieuse même que cette jactance perverse […] Plût au ciel qu’il eût, dans ses poèmes, évité des vers que la malveillance n’a cessé de déchirer : “Que Mars cède à la toge, les lauriers à la langue” et “Sous mon consulat née, ô Rome fortunée” et “Jupiter qui l’admet dans le conseil des dieux” et “Minerve qui lui enseigna les beaux-arts”, extravagances qu’il s’était permises en suivant des exemples des Grecs. Mais, pour l’éloquence, si la vantardise est inconvenante, on doit dans certains cas lui concéder la confiance en elle ».

49 On peut penser sur ce point au témoignage du poète Martial, Épigrammes, Tome I, éd. H. J. Izaac, Paris, Les Belles Lettres, 1930, II, 89, 1-4 : Quod nimio gaudes noctem producere uino / ignosco : uitium, Gaure, Catonis habes. / Carmina quod scribis Musis et Apolline nullo / laudari debes : hoc Ciceronis habes. « Quand tu aimes à faire durer les soirées en buvant immodérément, je te pardonne : ce défaut, Gaurus, fut celui de Caton. Quand tu écris des vers qui n’ont rien à voir avec les Muses ni avec Apollon, il faut t’en féliciter : c’est un travers que tu tiens de Cicéron ».

50 Plutarque tient des propos similaires sur Cicéron dans le traité Comment se louer soi-même. Sur les liens entre ce traité et la Vie de Cicéron, cf. Alain Billault, art. cit., p. 266-267.

51 Jean-Pierre De Giorgio, « L’orateur, l’homme d’État et le poète. Poésie et littérature personnelle dans le De consulatu suo et la lettre à Atticus, IX, 6 (12 mars 49 av. J.-C.) », in Hélène Vial (dir.), op. cit., p. 139-156. Il évoque le commentarius (perdu) écrit en prose et en grec par Cicéron, sa volonté de faire appel au poète Archias, puis à l’historien Lucceius et enfin son projet d’anecdota, intitulé De consiliis suis. Jean-Pierre De Giorgio écrit ainsi, p. 145-146 : « De ces expériences d’écriture autobiographique, biographique et historique, on retiendra d’abord la variété générique des formes travaillées ou sollicitées par Cicéron, voisines du genre historique, dans un esprit d’innovation et de recherche partagé par de nombreux auteurs et intellectuels de cette période. […] En lui-même, le De consulatu suo illustre ces expériences où s’inventent des formes nouvelles au service de l’Histoire : pierre angulaire de cette construction autobiographique, biographique et historique complexe autour de l’exaltation de ses Res Gestae destinée à l’éloge de sa personne (laudes sui) et à la défense de sa ligne de conduite politique et morale (apologia de uita sua), le poème conjugue en son sein à la fois la tradition des poèmes épiques et celle des mémoires politiques centrés sur un événement dramatique ».

52 Pour un commentaire de ce discours, nous renvoyons à M. Tulli Ciceronis Pro M. Aemilio Scauro Oratio, éd. Alfredo Ghiselli, Bologna, Pàtron, 1969 ; Marcus Tullius Cicero, Speeches on Behalf of Marcus Fonteius and Marcus Aemilius Scaurus, éd. Andrew R. Dyck, Oxford, Oxford University Press, 2012.

53 Sur ce point, voir Mélanie Lucciano, « Socrate, paradigme éthique pour les penseurs latins », Camenulae, 2, juin 2008, http://www.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/Lucciano.pdf ; « Sur la mise en scène de la mort des philosophes », Ítaca, Quaderns catalans de cultura clàssica, 31-32, 2015-2016, p. 161-198, ainsi que mon travail de thèse, Paene Socratico genere, figures de Socrate à Rome dans la littérature et la philosophie de Plaute à Sénèque, en cours de publication chez Brepols.

54 Voir sur ce point le commentaire de Andrew R. Dyck, op. cit, p. 96-97.

55 Pour un commentaire de ce passage, nous renvoyons aussi à Mélanie Lucciano, 2015-2016, art. cit., p. 167-169.

56 Il s’agit d’un fragment d’une tragédie qui ne nous est pas autrement connue (fragment 67 seg. Ribbeck= 66 seg. Klotz). Ribbeck propose une attribution au Philoctète d’Attius (Otto Ribbeck, Scaenicae Romanorum Poesis I : Tragicorum Romanorum Fragmenta, Lipsiae, Teubner, 1897, p. 282).

57 Cicéron, Pro Scauro III, 3-5.

58 Sur Théombrote/Cléombrote d’Ambracie, voir l’épigramme 23 de Callimaque, qui comporte elle aussi une dimension ironique. Voir Luigi Spina, « Cleombroto, la fortuna di un suicidio, (Callimaco, ep.  23) », Vichiana, 18, 1989, p. 12-39 ; Lucien Jerphagnon, « Sur un effet pervers du Phédon : l’aventure de Cléombrotus d’Ambracie », in Jacqueline Lagrée et Daniel Delattre (dir.), In honorem Jean-Paul Dumont. Ainsi parlaient les Anciens, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1994, p. 39-48 ; Stephen A. White, « Callimachus on Plato and Cleombrotus », Transactions of the American Philological Association, 124, 1994, p. 135-161 ; Williams, Gareth D., « Cleombrotus of Ambracia : Interpretations of a Suicide from Callimachus to Agathias », Classical Quarterly, 45-1, 1995, p. 154-169.

59 Cicéron, Discours, Pour Cn. Plancius, Pour M. Aemilius Scaurus, éd. Pierre Grimal, Paris, Les Belles Lettres, 1976.

60 Ces actions militaires sont liées à Manius Aquilius, cf. Pro Scauro, III, 2 : qui fortissimus in bellis fuisset.

61 Cf. Gareth D. Willams, art. cit., p. 164.

62 Cf., par exemple, De oratore, I, 47 : Verbi enim controuersia iam diu torquet Graeculos homines contentionis cupidiores quam ueritatis. « Les querelles de mots ne tourmentent pas d’aujourd’hui ces pauvres petits Grecs, plus amoureux de la discussion que de la vérité ».

63 Outre le mépris affiché pour les Grecs dans le Pro Scauro, Cicéron fonde aussi son argumentation sur des stéréotypes romains à l’égard des Sardes, qui peuvent s’analyser dans le contexte des guerres puniques : à l’instar des Carthaginois, qui dominaient autrefois l’île, les Sardes sont décrits comme des menteurs, des traîtres incapables de respecter la parole donnée. Néanmoins l’influence majeure des populares et particulièrement de la gens Sempronia dans la province de Sardaigne permet peut-être aussi une lecture plus politique de ces clichés, comme le montre Attilio Mastino, « La Sardegna al centro del Mediterraneo », in Simonetta Angiolillo, Rossana Martorelli, Marco Giuman, Antonio Maria Corda et Danila Artizzu (dir.), La Sardegna romana e altomedievale, Storia e materiali, Sassari, Carlo Delfino editore, 2017, p. 17-32.

64 Cf. Luigi Spina, art. cit., p.  24.

65 Cf. Stephen A. White, art. cit., p. 136.

66 Cicéron, Tusculanes I, 83-84.

67 Marcus Tullius Cicero, Pro Rabirio Postumo, éd. Mary Siani-Davies, Oxford, Clarendon Press, 2001.

68 La datation du procès reste discutée, voir sur ce point le commentaire de Mary Siani-Davies, op. cit., p. 73-81.

69 Sur la question, voir Bernard Legras, « Les Romains en Égypte, de Ptolémée XII à Vespasien », Pallas, 96 « Le monde romain de 70 av. J.-C. à 73 apr. J.-C », 2014, p. 271-284.

70 Cf. le début de cet éloge, Cicéron, Pro Rabirio Postumo 41 : Verum autem, iudices, si scire uoltis, nisi C. Caesaris summa in omnis, incredibilis in hunc eadem liberalitas exstitisset, nos hunc Postumum iam pridem in foro non haberemus : « La vérité, juges, voulez-vous la connaître ? Si la générosité de César, si grande envers tous, ne s’était aussi manifestée envers lui de façon incroyable, voilà longtemps que Postumus aurait disparu du Forum ».

71 Wilfried Stroh, La puissance du discours : une petite histoire de la rhétorique dans la Grèce antique et à Rome, Paris, Les Belles Lettres, 2010, p. 284-287.

72 Cicéron, Pro Rabirio Postumo, 7 : Quod si creditor est in culpa, non is qui improbe credita pecunia usus est, damnetur is qui fabricatus gladium est et uendidit, non is qui illo gladio ciuem aliquem interemit : « Donc si c’est le créancier qui est coupable et non celui qui a fait un usage malhonnête de l’argent prêté, que l’on condamne celui qui a fabriqué et vendu une épée et non celui qui s’en est servi pour tuer un citoyen ».

73 Cicéron, Pro Rabirio Postumo 23.

74 Cicéron, Discours Tome XVII, Pour C. Rabirius Postumus, Pour T. Annius Milon, éd. André Boulanger, Paris, Les Belles Lettres, 1967.

75 Cf. le commentaire de Mary Siani-Davies, op. cit., p. 173-175.

76 Sur la question des relations de Platon avec Denys, voir Platon, Lettre VII, 328 b, sq.

77 Cicéron, De republica, I, 16.

78 Cf. De oratore III, 139 ; De officiis, I, 155.

79 Il convient de nuancer ce propos avec la correspondance ; selon Jean-Pierre De Giorgio, L’écriture de soi à Rome, Autour de la correspondance de Cicéron, Bruxelles, Latomus, 2015, p. 251-252, on retrouverait une allusion implicite au Platon de la lettre VII dans la correspondance avec Atticus (Ad Att., 9, 10) avec l’image du philosophe en cage.

80 Cicéron, De officiis I, 155. Cf. Andrew R. Dyck, A commentary on Cicero De officiis, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1996, p. 346 : « During his stay in Syracuse in 388-3887 Plato met Dio, the brother-in-law of the tyrant Dionysus I and won him over his political ideas. Twenty years later the philosopher revisited Syracuse on Dio’s invitation as part of a joint effort to influence Dionysus II, son and successor of Dionysius I. In the sequel Dio liberated Sicily but allowed the assassination of his coadjutant Heraclides and died himself by the sword soon thereafter ».

81 Cicéron, Les devoirs, Tome I, éd. Maurice Testard, Paris, Les Belles Lettres, 1974.

82 Cicéron, Tusculanes V, 57-63.

83 En revanche, dans le De finibus IV, 56, Cicéron cite Zénon de Citium, qui explique que Denys et Platon sont dans des conditions opposées : Denys, qui ne peut espérer la sagesse, n’a rien de mieux à faire que mourir, alors que Platon, qui espère la sagesse, doit, en toute raison, continuer de vivre.

84 Cicéron, Tusculanes III, 21.

85 Cicéron, Tusculanes, Livres III-V, éd. Georges Fohlen et trad. Jules Humbert, Paris, Les Belles Lettres, 1968.

86 Cicéron, Pro Rabirio Postumo 34-35.

87 Voir, sur ce point et plus généralement sur le passage, le commentaire de Mary Siani-Davies, op. cit., p. 193-195, qui souligne le lien entre la ville d’Alexandrie et les auteurs de la Comédie Nouvelle.

88 Pour un commentaire de ce discours, voir Elaine Fantham, Cicero’s Pro L. Murena oratio, Oxford, Oxford University Press, 2013 ; Anton D. Leeman, « The technique of persuasion in Cicero’s Pro Murena », in Ludwig Walther (dir.), Éloquence et rhétorique chez Cicéron, Entretiens sur l’Antiquité Classique, XXVIII, Vandœuvres-Genève, Fondation Hardt, 1982, p. 193-236.

89 Sur le recours à l’humour comme attaque face à des accusateurs qui sont des amis, voir Anton Leeman, art. cit., p. 210-211 ; Christopher P. Craig, « The Accusator as Amicus : An Original Roman Tactic of Ethical Argumentation », Transactions of the American Philological Association, 111, 1981, p. 31-37.

90 En témoigne la lettre adressée à Atticus deux ans plus tard (Ad. Att., II, 1, 3), dans laquelle il demande à son ami d’éditer ses discours de consulaire : le Pro Murena n’en fait pas partie. Voir sur ce point le commentaire d’Elaine Fantham, op. cit., p. 4-5.

91 Cicéron, Pro Murena 6.

92 Cicéron, Discours, Tome XI, Pour L. Muréna, Pour P.  Sylla, éd. André Boulanger, Paris, Les Belles Lettres, 1946.

93 Cicéron, De officiis I, 107-116. Sur cette question de la persona et de la construction de l’identité, voir Carlos Lévy, « Y a-t-il quelqu’un derrière le masque ? À propos de la théorie des personae de Cicéron », Itaca. Quaderns Catalans de Cultura Clàssica, 19, 2003, p. 127-140 ; Charles Guérin, Persona, l’élaboration d’une notion rhétorique au ier siècle av. J.-C., Volume I : Antécédents grecs et première rhétorique latine, Paris, Vrin, 2009 ; Volume II : Théorisation cicéronienne de la persona oratoire, Paris, Vrin, 2011 ; Marion Faure-Ribreau, « L’identité en question. Étude du terme persona dans l’œuvre de Cicéron », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 2, 2011, p. 126-169.

94 Cicéron, Pro Murena 58.

95 Cicéron, Pro Murena 61-63.

96 Plutarque témoigne de la réaction de Caton aux attaques de Cicéron dans la Vie de Cicéron, 50, 5 : λέγεται δὲ καὶ Κάτωνος Μουρήναν διώκοντος ὑπατεύων ἀπολογεῖσθαι καὶ πολλὰ διὰ τὸν Κάτωνα κωμῳδεῖν τὴν Στωικὴν αἵρεσιν ἐπὶ ταῖς ἀτοπίαις τῶν παραδόξων λεγομένων δογμάτων· γέλωτος δὲ λαμπροῦ κατιόντος ἐκ τῶν περιεστώτων εἰς τοὺς δικαστάς, ἡσυχῇ διαμειδιάσας Κάτων πρὸς τοὺς παρακαθημένους εἰπεῖν· ὡς γελοῖον ἄνδρες ἔχομεν ὕπατον. « On raconte encore ceci : lorsque Caton poursuivit Muréna, Cicéron, qui était consul, le défendit, et, visant Caton, il prodigua les railleries à l’école stoïcienne à propos de l’extravagance de ces opinions que l’on appelle paradoxes ; comme les éclats de rire passaient de l’assistance jusqu’aux juges, Caton, souriant sans s’émouvoir, dit à ses voisins : “En vérité, citoyens, nous avons un consul bien plaisant !” ». Cf. sur ce point Anton D. Leeman, art. cit., p. 216-217 ; Rogier L. Van der Wal, « “What a funny consul we have ! Cicero’s dealings with Cato Uticensis and prominent friends in opposition », in Joan Booth (dir.), Cicero on the attack, Invective and subversion in the orations and beyond, Swansea, The Classical Press of Wales, 2007, p. 183-205. Pour une tentative de reconstitution du discours de Caton face à Cicéron, voir Donald M Ayers, « Cato’s Speech against Murena », The Classical Journal, 49-6, 1954, p. 245-253.

97 Alain Michel, Les rapports de la rhétorique et de la philosophie dans l’œuvre de Cicéron, Recherches sur les fondements philosophiques de l’art de persuader, Louvain-Paris, Peeters, 20032 [1960], p.  284-285 : « Ainsi le rire ne conduit pas à la passion, mais à l’intelligence. Il joue exactement le même rôle que chez Socrate : désarmer, dans l’adversaire, les prétentions qui empêcheraient la manifestation de la vérité ».

98 Cicéron, Paradoxa Stoicorum 3. Sur le lien, dans le traitement ironique de l’intransigeance stoïcienne, entre les Paradoxa Stoicorum, le Lucullus et le Pro Murena, voir Luigi Pitzalis, « Cic. Pro Murena 29, 61 – Luc. 44, 136 », Giornale italiano di filologia, 10, 1956, p. 56-59.

99 Cicéron, Pro Murena 65-66.

100 Christopher P. Craig,« Cato’s Stoicism and the Understanding of Cicero’s Speech for Murena », Transactions of the American Philological Association, 116, 1986, p. 229-239.

101 Cicéron, Pro Murena 66.

102 Sabine Luciani, « Intransigeance stoïcienne. Pro Murena, 61-64 », La Réserve [En ligne], Livraison juin-juillet 2015. http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/reserve/101-intransigeance-stoicienne-pro-murena-61-64.

103 La discussion avec les Stoïciens sera reprise dans le De finibus IV, 74-76, avec une citation explicite du Pro Murena, texte dans lequel Cicéron explique qu’il a traité de ces questions en plaisantant. Voir sur ce point Sidney Calheiros de Lima, « Reflexões sobre tradução no De finibus de Cícero e a refutação do pensamento estoico », Classica, 27-2, 2014, p. 79-94.

104 Cicéron, Pro Murena 84-86.

105 Sur le « persuasive process model », voir Michael Leff, « Cicero’s Pro Murena and the Strong Case for Rhetoric », Rhetoric and Public Affairs, 1-1, 1998, p. 61-88.

106 Rex Stem, « Cicero as Orator and Philosopher : The Value of the Pro Murena for Ciceronian Political Thought », The Review of Politics, 68-2, 2006, p. 206-231.

107 Cicéron, De oratore I, 227-233.

108 Sur la question de l’usage stoïcien de l’éloquence, et plus particulièrement celui de Caton, voir Rex Stem, « The First Eloquent Stoic : Cicero on Cato the Younger », The Classical Journal, 101-1, 2005, p. 37-49 et les travaux de Sophie Aubert-Baillot, parmi lesquels « Stoïcisme et romanité. L’orateur comme uir bonus dicendi peritus », Camenae [en ligne], 1, 2007, http://saprat.ephe.sorbonne.fr/media/56874a2f084420a74dc9325afd1e2461/camenae-01-s-aubert-definitif.pdf ; « Cicéron et la parole stoïcienne : polémique autour de la dialectique », Revue de métaphysique et de morale, 57-1, 2008, p. 61-91.

109 Cf. Rex Stem, 2006, art. cit., p. 222 : « Here, then, is a rare but clear example of the traditions of Greek philosophical thought being brought to bear on a Roman forensic and political contest. […] In sum, Cicero sought to present his side of the case as the side more consistent with Roman tradition and more appropriate to the present political situation, and he invoked Greek philosophical ideas to do so. Cicero the philosopher came to the aid of Cicero the advocate ».

110 Cf. Rex Stem, 2006, art. cit., p. 208-210 : « Moreover, the practical fact of the generic components of the Ciceronian corpus should not result in corresponding partitions of Ciceronian thought, for such partitions too easily discourage readers of Cicero from investigating how the parts of his corpus interrelate. Is Cicero the politician more like an advocate or a philosopher ? How are we to understand the intersection of Cicero the advocate with Cicero the philosopher ? […] The best and most complete way to understand the thought of Cicero is to think of his corpus not as three distinct parts, but rather as three sides of the mind of the same man. The goal of this essay is to provide a practical demonstration of this claim, to illustrate a scenario in which Cicero the advocate, Cicero the politician, the philosopher are but three sides of a unified perspective ».

111 Cicéron, De republica I, 12-13.

112 Voir François Guillaumont, « Les philosophes grecs dans la correspondance de Cicéron », in Léon Nadjo et Élisabeth Gavoille (dir.), Epistulae antiquae. 2, Actes du IIe colloque international « Le genre épistolaire antique et ses prolongements européens », Université François-Rabelais, Tours, 28-30 septembre 2000, Louvain & Paris, Peeters, 2002, p. 61-76.

113 Sophie Aubert-Baillot, « L’influence de la disputatio in utramque partem sur la correspondance de Cicéron », Vita Latina, 189-190, 2014, p. 21-39.

114 Alain Michel, op. cit., p. 563 : « Ici encore, l’on ne doit pas considérer les propos de Cicéron d’une manière superficielle. Il est facile bien sûr, de le railler lorsqu’il se glorifie d’avoir évité par son départ une guerre civile que sa faiblesse l’aurait en fait empêché de provoquer. Mais au-delà des circonstances dans lesquelles il argumente, il faut savoir chercher la ligne générale de sa pensée. Dans un État chancelant, Cicéron fait appel à Platon pour proclamer que la paix est la condition de toute justice. Il donne tort à l’avance à quiconque aurait recours aux armes. Cela vaut aussi pour le triumvirat. Ce n’est donc point au hasard que Cicéron cite un philosophe idéaliste et désabusé. Car il connaît en même temps la misère et la grandeur de cette sagesse dont il veut défendre les droits ; et il sait que la guerre détruirait tout ».

115 Sur le lien entre comportement politique et adhésion philosophique, notamment dans l’adaptation des principes au tempus où se situe l’action, voir Jean Boès, La philosophie et l’action dans la correspondance de Cicéron, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1990, p. 285-292.

116 Cicéron, Epistulae ad familiars I, 9.

117 Ces retournements sont d’autant plus lisibles du fait de la pratique polygraphique de Cicéron et on peut y lire des références philosophiques, cf. Alain Michel, op. cit., p. 539 : « Nous avons vu que Cicéron, lorsqu’il fait fonction d’avocat, emploie des lieux communs différents, et souvent opposés, lorsqu’il passe d’une plaidoirie à l’autre, lorsqu’il change de client. Ces retournements sont plus fréquents encore dans son œuvre politique. On les lui a durement reprochés. Ils semblent à première vue absolument contraires à toute saine philosophie. Or, nous constaterons que c’est précisément pour justifier ses palinodies [l’expression est directement employée par l’Arpinate, en grec, en Epistulae ad Atticum IV, 5, 1] ou ses hésitations que Cicéron fait appel à la philosophie »

118 Il s’agit de Epistulae ad Atticum IX, 5, 3.

119 Jean-Pierre De Giorgio, art. cit., p. 152-153.

120 Cf. Jean Boès, op. cit., qui commente le passage p. 102-104, en insistant sur le fait que Cicéron cite dans cette lettre des vers de son propre De consulatu suo : outre la dimension polygraphique ici clairement affirmée, la poésie de Cicéron lui permet de poser la question de l’articulation de la laus (dans l’action) avec l’otium (la neutralité ou la collaboration à la politique des triumvirs), qui lui semblent pour l’instant incompatibles.

121 On retrouve le même mécanisme de pensée dans la Lettre à Atticus (VII, 11) du début de l’année 49, dans laquelle Cicéron interroge la stratégie de Pompée consistant à fuir Rome avant l’arrivée de César alors même que cette stratégie a déjà été mise en place, comme pour reprendre le débat. Comme l’écrit Jean-Pierre De Giorgio, 2015, op. cit., p. 170 : « Entre ces deux stratégies contradictoires, Cicéron pose le problème de son positionnement sous forme de questionnement ouvert : l’écriture épistolaire permet d’essayer, de s’essayer ». Sur le poids philosophique de la délibération, voir aussi p. 181-184.

122 Cicéron, Epistulae ad Atticum II, 3, 3 (C.U.F : XXIX). Pour un commentaire de cette lettre, voir David Roy Shackleton Bailey, Cicero’s Letters to Atticus, Volume I, 68-59 B.C., Cambridge, Cambridge University Press, 1965, p. 355-358.

123 Le choix de l’italique, fait par Léopold-Albert Constans, pour rendre le grec, matérialise le changement de langue, qui ne constituait néanmoins pas une barrière à la communication. Comme l’écrit Michael Von Albrecht, Cicero’s Style, a Synopsis, Brill, Leiden & Boston, 2003, la correspondance constitue le genre pour lequel Cicéron emprunte le plus de vocables au grec ; voir aussi Jean-Pierre De Giorgio, 2015, op. cit., p. 140-145, qui montre bien que l’usage du grec dans la correspondance est lié à des champs notionnels qui supposent un haut niveau d’éducation.

124 Cicéron, Correspondance, Tome I, éd. Léopold-Albert Constans, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

125 Voir Carlos Lévy, Cicero Academicus. Recherches sur les Académiques et sur la philosophie cicéronienne, Rome, Publications de l’École Française de Rome, 1992, p. 122.

126 Voir Clara Auvray-Assayas, Cicéron, Paris, Les Belles Lettres, 2006, p. 38, pour qui le concept de probabile « désigne à la fois la limite dont doit se contenter l’homme dans sa tentative de connaître et l’engagement du sujet, dans les limites mêmes de ses capacités cognitives ».

127 Cicéron, Epistulae ad Familiares XV, 18, 1 (C.U.F : DLXXII).Pour un commentaire de cette lettre, voir David Roy Shackleton Bailey, Cicero Epistulae ad Familiares, Volume II, 47-43 B.C., Cambridge, Cambridge University Press, 1977, p. 376-377.

128 Cicéron, Correspondance, Tome VII, éd. Jean Beaujeu, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

129 L’identification de l’épicurisme avec le goût de la bonne chère se trouve exprimée dans le fragment Usener 409 : ἀρχὴ καὶ ῥίζα παντὸςγαθοῦτῆς γαστρὸςδον, « Le principe et la racine de tout bien est le plaisir du ventre » (cité par Athénée, XII, p. 546f). Cicéron évoque la même idée dans les lettres suivantes : Epistulae ad Familiares VII, 26 ; IX, 20. Sur la mort d’Épicure due à des maux d’estomac, voir aussi De finibus II, 96.

130 David Roy Shackleton Bailey, op. cit., estime qu’il peut s’agir ici d’une référence à Platon, République III, 387 b : παισὶ καὶ ἀνδράσιν […] δεῖ ἐλευθέρους εἶναι, δουλείαν θανάτου μᾶλλον πεφοβημένους. « Les enfants et les hommes doivent vivre libres et redouter l’esclavage plus que la mort ».

131 Cicéron, Epistulae ad Atticum II, 1, 8 : <Cato> dicit enim tanquam in Platonis πολιτείᾳ, non tanquam in Romuli faece sententiam. « <Caton> opine comme si nous étions dans la cité idéale de Platon, et non dans la cité fangeuse de Romulus ».

Pour citer ce document

Mélanie Lucciano, « Parler des philosophes grecs en tant qu’avocat, philosophe ou correspondant : les pratiques du polygraphe Cicéron » dans « Variété des formes, unité des œuvres », « Synthèses & Hypothèses », n° 1, 2020 Licence Creative Commons
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