1 | Polygraphies antiques
Variété des formes, unité des œuvres

Si l’on entend par « polygraphie » la pratique conjointe, par un même auteur, de plusieurs genres littéraires, la polygraphie antique se caractérise par un double paradoxe : en premier lieu, parce qu’elle désigne une réalité bien attestée dans les lettres grecques et latines, tout spécialement à l’époque impériale, alors que le terme même de πολυγραφία, peu usité, véhicule un sens différent. D’autre part, si la définition moderne du polygraphe est fondamentalement péjorative, renvoyant à un dilettantisme supposé, nombreux sont cependant les auteurs anciens que l’on peut qualifier de « polygraphes ». Plus généralement, l’écriture polygraphique pourrait même se révéler consubstantielle au statut d’écrivain, en étant la condition sine qua non de l’existence des Belles Lettres à travers les âges.

Le volume qui suit cherche à éclairer la définition de la polygraphie antique en explorant les pratiques de différents auteurs, grecs et latins. Les contributions ici présentées montrent comment le recours à des genres littéraires différents, loin d’être un pis-aller, permet de multiplier les angles d’approche afin de ne laisser dans l’ombre aucun aspect d’une question ; on verra également que la variété inhérente à la pratique polygraphique ne fait pas obstacle, tant s’en faut, à l’élaboration d’une œuvre cohérente, marquée du sceau de l’unité.

Perception de la polygraphie dans l’Antiquité

La polygraphie des sophistes

Dimitri Kasprzyk


Résumés

Dans ses Vies des sophistes, Philostrate ne laisse qu’entrevoir la variété des activités et des textes produits par les sophistes. Alors que les textes qui nous sont parvenus ou les différents témoignages que l’Antiquité a légués (inscriptions commémoratives ; notices de dictionnaires ; informations des auteurs eux-mêmes, comme Aelius Aristide) attestent une polygraphie plus ou moins forte, Philostrate tend à relativiser cet aspect de leur œuvre, soit en diluant et en réduisant les informations d’ordre « bibliographique » qu’il donne, soit en conférant aux œuvres non strictement oratoires une fonction ancillaire – celle de préparation à la performance oratoire –, soit – dans le cas de Dion de Pruse en particulier – en brouillant les catégories génériques.

Texte intégral

1Les Vies des sophistes de Philostrate1 offrent un panorama très large de l’activité littéraire entre 50 et 200 apr. J.-C. environ, à travers l’évocation de noms autrement totalement disparus, tout en l’abordant sous un angle très restreint : en s’intéressant aux sophistes — ou plus précisément à une sélection d’individus définis comme tels, selon des critères qui sont ne sont pas explicitement formulés2 —, Philostrate accorde une place centrale aux activités littéraires ou sociales implicitement définies comme relevant nécessairement de leur identité de sophiste. Par contrecoup, ses Vies ne proposent qu’un tableau partiel de la vie littéraire de son époque et en particulier la production non sophistique des sophistes fait l’objet d’une présentation tronquée : même si Aelius Aristide est l’auteur d’une œuvre rhétorique très vaste, largement conservée, mais aussi de textes appartenant à des genres divers3, Philostrate n’en rend absolument pas compte. En outre, du fait d’une narration pointilliste, dans un cadre structurel qui refuse toute forme de systématisme, il présente rarement l’œuvre des sophistes sous la forme d’un corpus, même lorsqu’il consacre un développement spécifique à tout ce qui relève de leur activité oratoire. Il se réfère alors à de grands domaines discursifs dont la forme n’est pas toujours rigoureusement établie : la μελέτη (déclamation), éventuellement divisée en sujets politiques et judiciaires4 ; la διάλεξις, qui désigne soit un discours d’introduction à la déclamation, formellement plus recherchée que la προλαλιά, soit une sorte de conférence aux contours plus vagues5 ; les φροντίσματα, un terme qui désigne des textes composés avec un soin particulier, et dont la dimension écrite est par conséquent fondamentale6, sans être toutefois impérative7. Contrairement à ce que fait Diogène Laërce peut-être à la même époque en appendice à chacun de ses Vies de philosophes, Philostrate ne s’est pas astreint à livrer une liste exhaustive des productions des sophistes : il les mentionne de façon incomplète8 et éparpillée, au gré de son propos – même si l’on peut observer une certaine tendance à évoquer de façon synthétique l’activité rhétorique des sophistes dans la seconde moitié, voire à la fin de la notice9. Un cas un peu particulier nous est offert par la notice fantôme que Philostrate consacre à son homonyme Philostrate de Lemnos10. Décidant, à la toute fin des Vies, de ne rien écrire sur certains sophistes avec qui il entretient des liens de φιλία, pour ne pas avoir l’air de les favoriser, il s’abstient de dire,

περὶ δὲ Φιλοστράτου Λημνίου καὶ τίς μὲν ἐν δικαστηρίοις ὁ ἀνὴρ οὗτος, τίς δὲ ἐν δημηγορίαις, τίς δὲ ἐν συγγράμμασι, τίς δὲ ἐν μελέταις, ὅσος δὲ ἐν σχεδίῳ λόγῳ []
pour Philostrate de Lemnos, quel homme il était dans les tribunaux aussi bien que dans ses discours politiques, dans ses ouvrages en prose, dans ses déclamations, et comme il improvisait avec abondance [] (II, 33, p. 628 [96])

2Même si Philostrate de Lemnos apparaît en fait plus d’une fois dans les Vies des sophistes, il n’a droit qu’à une liste, en forme de prétérition, des domaines dans lesquels il s’est illustré : par-là, Philostrate met en exergue, selon le mot de P. Robiano, « les qualités de polygraphe du sophiste, qui l'égalent aux plus grands11 ». Même si cette polygraphie est ici limitée pour l’essentiel à des pratiques rhétoriques, il faut effectivement noter que Philostrate, lui-même authentique polygraphe12, est ponctuellement sensible à la variété des productions littéraires des sophistes qu’il présente. Il convient dès lors de s’interroger sur les quelques cas où l’auteur rend décelable une forme de polygraphie sophistique en élargissant sa présentation de l’œuvre des sophistes à d’autres pratiques que la déclamation et l’art oratoire en général, qui se taille naturellement la part du lion : quelles sont les raisons de cet élargissement ? quel est le cadre formel de sa présentation ? comment les textes mentionnés sont-ils articulés les uns aux autres ? dans quelle mesure sont-ils envisagés globalement dans leur diversité ? Philostrate n’a certes pas l’ambition de penser la diversité des œuvres des sophistes comme une polygraphie consciente et assumée ; mais certains indices suggèrent qu’il cherche à intégrer ces activités centrifuges – si l’on considère la déclamation comme au centre de l’éloquence sophistique – sous un principe globalisant, signe que Philostrate a ressenti la possibilité, ou le besoin, de prendre en compte le phénomène.

Éparpillement

3La structure éclatée de la plupart des notices et la prééminence écrasante accordée à la déclamation ont pour effet de diluer la mention d’un certain nombre de textes des sophistes, et donc de masquer la variété des pratiques auxquelles se livraient les orateurs. On apprend seulement en passant qu’Hippias a été l’auteur d’un Dialogue troyen (Τρωικὸς διάλογος, I, 11, p. 495 [28]) — un hapax dans son œuvre13 — ou qu’Élien composa une « Accusation contre Gynnis », évoquée dans le cadre d’une anecdote (II, 31, p. 624 [89]). Un cas emblématique de l’éparpillement des données est fourni par Aelius Aristide, dont Philostrate mentionne les œuvres à trois moments distincts dans le chapitre qu’il lui consacre (II, 9, p. 581-585), sans rien laisser transparaître de leur ampleur, ni de leur diversité14.

41. Tout d’abord, à propos de la maladie dont souffre Aristide, Philostrate indique — citation à l’appui — que « le type de maladie qui le frappait, “les muscles pris de tremblements”, il le décrit lui-même dans ses Livres sacrés »15 et il définit ces βιβλία — difficiles à assigner à un genre précis — comme des « éphémérides »16. La référence à cette œuvre d’Aristide a deux fonctions. Elle sert d’un côté à garantir, à partir d’un passage précis, une information d’ordre biographique, alors même que, par ailleurs, Philostrate passe sous silence un aspect fondamental des Discours sacrés, le rapport privilégié de l’orateur avec Asclépios : c’est que, d’un autre côté, il note de façon générale la valeur formatrice de ce genre de texte — les éphémérides —, conçus comme de bons maîtres (διδάσκαλοι) en matière de style, indépendamment du projet spécifique d’Aristide, le récit de ses rapports avec Asclépios. C’est sans doute pourquoi, par association d’idées, Philostrate souligne juste après qu’Aristide, peu porté à l’improvisation, travaillait avec le plus grand soin (ἀκρίβεια) en étudiant « les Anciens » : nous verrons plus loin qu’à plusieurs reprises, Philostrate mentionne certains textes non pour les intégrer de façon organique à la production des sophistes, mais pour en faire un élément particulier de leur paideia, leur accordant ainsi implicitement une place secondaire, voire une fonction ancillaire qu’ils n’avaient pas à l’origine.

52. Un peu plus loin, Philostrate explique pourquoi il convient d’appeler Aristide le « fondateur de Smyrne » en s’appuyant de nouveau sur un texte et une citation précise :

τὴν γὰρ πόλιν ταύτην ἀφανισθεῖσαν ὑπὸ σεισμῶν τε καὶ χασμάτων οὕτω τι ὠλοφύρατο πρὸς τὸν Μάρκον ὡς τῇ μὲν ἄλλῃ μονῳδίᾳ θαμὰ ἐπιστενάξαι τὸν βασιλέα, ἐπὶ δὲ τῷ “ζέφυροι δὲ ἐρήμην καταπνέουσι” καὶ δάκρυα τῷ βιβλίῳ ἐπιστάξαι ξυνοικίαν τε τῇ πόλει ἐκ τῶν τοῦ Ἀριστείδου ἐνδοσίμων νεῦσαι.
Quand cette cité fut anéantie par les secousses et les crevasses sismiques, il adressa à Marc Aurèle des plaintes si poignantes que l’empereur gémit à de nombreux passages de sa monodie et, en particulier, en lisant ces mots “les zéphyrs soufflent sur la cité déserte”, il répandit des larmes sur le livre et donna son accord au relèvement de la cité sur les instances d’Aristide. [35, 1]

6Deux choses sont à noter ici. D’une part, le renvoi à un passage précis est de nouveau garant de la vérité d’un fait relevant de la biographie d’Aristide : le texte n’est pas analysé pour lui-même, il est un document, comme le sont par exemple les lettres d’Hérode Atticus17. Cet épisode s’inscrit dans un développement biographique plus large, consacré aux rapports privilégiés entre Aristide et Marc-Aurèle, attestés ensuite par le récit d’un épisode antérieur, où Aristide prononce une déclamation devant l’empereur [35, 2-6]. Ce qui compte, c’est l’effet produit par le discours, qui confirme la fonction sociale d’Aristide et, au-delà, de tous les sophistes ; inversement, les mérites intrinsèques du discours ne sont pas mentionnés. D’autre part — mais les deux aspects sont liés —, Philostrate commence par employer un terme non technique (le verbe ὠλοφύρατο, surtout doté d’une connotation tragique) pour désigner la lamentation adressée à l’empereur, si bien que l’on ne sait même pas s’il fait allusion à un texte composé par l’orateur ou prononcé « devant Marc », sens possible de l’expression πρὸς τὸν Μάρκον, même si la suite réfute cette interprétation18. C’est seulement ensuite qu’il parle, littéralement, du « reste de la monodie » (τῇ μὲν ἄλλῃ μονῳδίᾳ) : il semble en cela faire référence à un texte bien précis, la Monodie pour Smyrne (Or. 18), appartenant à un genre déterminé19, mais la citation qu’il en donne dément cette identification, puisqu’elle est en fait tirée de la Lettre sur Smyrne adressée aux empereurs (Or. 19, 3)20. S’agit-il d’une erreur de Philostrate21, naturelle dans la mesure où Aristide a écrit plusieurs textes sur la catastrophe de Smyrne ? Il semble plutôt que Philostrate emploie en fait le terme μονῳδία dans un sens non technique, renvoyant de façon générale à toute forme de lamentation22 ; cette absence de rigueur terminologique entraîne en tout cas un risque de confusion.

73. Ces deux références à l’œuvre d’Aristide sont placées dans la première partie de la notice qui lui est consacrée, à contenu plutôt biographique. Une deuxième grande partie s’intéresse à son activité sophistique : Aristide est défini pour la première fois comme « sophiste » au début de ce développement [36, 1], comme si la suite seule justifiait son inclusion dans le recueil de Philostrate. Inclusion d’abord paradoxale : l’ensemble de l’analyse est encadré par les réflexions de Philostrate sur l’attitude d’Aristide vis-à-vis de l’improvisation [36, 1-2 et 8], qu’il ne pratique pas alors qu’elle est pour Philostrate emblématique de l’art du sophiste. Plus précisément, Philostrate affirme que, dans ses διαλέξεις, Aristide critique l’improvisation, tout en s’y exerçant « en privé ». Ces διαλέξεις — que l’on ne peut identifier — sont invoquées seulement en passant pour faire ressortir l’absence de pratique publique d’improvisation et leur témoignage dépend entièrement des renseignements fournis à Philostrate par Damianos d’Éphèse [36, 1]. En d’autres termes, elles sont mentionnées de façon indirecte et n’ont d’existence et de fonction que comme attestation d’une pratique de l’improvisation qui ne peut laisser aucune trace23. L’analyse de l’œuvre d’Aristide commence donc par la mention de deux pratiques fantomatiques, qui laissent le champ libre à l’examen des déclamations d’Aristide : Philostrate rappelle d’abord les réserves que certaines ont pu susciter [36, 3-6] avant de dresser la liste de celles qui sont représentatives de son talent [36, 7], pour terminer sur une évaluation globale de son art [36, 7-8]. Il cite à chaque fois les sujets (ὑποθέσεις), comme il le fait régulièrement, sans préciser qu’il parle ici de déclamation — le terme μελέτη n’étant même pas employé —, tout en lui octroyant la part du lion. Dès lors les éloges d’Aristide, ses hymnes, ses discours prononcés dans des circonstances variées ou ses écrits polémiques composés pour la défense de la rhétorique sont totalement absents de cette notice : la polygraphie d’Aristide, certes restreinte, puisqu’elle est presque exclusivement rhétorique, n’est pas constitutive de l’èthos sophistique selon Philostrate.

Limitations et hiérarchies

8Philostrate signale parfois en passant la variété bien réelle de l’œuvre d’un sophiste, mais la structure de son développement établit une hiérarchie très nette entre les différentes pratiques mentionnées. C’est particulièrement visible dans le cas d’Antiochos (II, 4, p. 568-570). L’analyse de son éloquence se fonde d’abord sur l’opposition entre διάλεξις (cf. διελέγετο μέν [23, 2]) et déclamation (τὰ δὲ ἀμφὶ μελέτην [23, 2]). Trois lignes sont consacrées à la διάλεξις, pour laquelle Antiochos n’a pas de talent et qu’il dénigre pour cette raison, contre vingt-six pour la μελέτη, qui de nouveau occupe une place de choix en particulier parce qu’Antiochos la maîtrise sous tous ses aspects, comme Philostrate entend le montrer à travers une sélection des sujets qu’il a traités [23, 2-6]. Philostrate complète le tableau en introduisant, en quatre lignes, une nouvelle catégorie d’analyse :

τὰς μὲν οὖν μελέτας αὐτοσχεδίους ἐποιεῖτο, ἔμελε δὲ αὐτῷ καὶ φροντισμάτων, ὡς ἕτερά τε δηλοῖ τῶν ἐκείνου καὶ μάλιστα ἡ ἱστορία, ἐπίδειξιν γὰρ ἐν αὐτῇ πεποίηται λέξεώς τε καὶ θεωρίας, ἐσποιῶν ἑαυτὸν καὶ τῷ φιλοκαλεῖν. [23, 6]
Il improvisait ses déclamations, mais il s’appliquait aussi à des œuvres rédigées, comme le montre particulièrement son Histoire, parmi d’autres de ses travaux, car il y a fait une démonstration de style et de spéculation, tout en s’attachant à la recherche du beau.

9Alors que les déclamations sont improvisées (αὐτοσχεδίους), Antiochos s’est aussi consacré à des φροντίσματα, c'est-à-dire à des textes pour lesquels le travail d’écriture est important. Cette catégorie est représentée notamment par l’ἱστορία, qui doit renvoyer non pas à « l’œuvre historique » du sophiste, mais bien à un ouvrage spécifique intitulé Histoire, puisqu’elle se détache parmi « d’autres ouvrages de lui » (ἕτερατῶν ἐκείνου). Le genre ne constitue donc pas un critère de classification, puisque cette Histoire appartient à un groupe relativement indéterminé. La dilution du critère générique est accentuée par le fait que, dans cette Histoire, Antiochos fait la démonstration (ἐπίδειξιν) de son style (λέξεως) et recherche la beauté : brièvement jugée sur des critères rhétoriques et stylistiques, son Histoire est ainsi annexée au domaine de l’éloquence épidictique24. Cette attitude est certes banale, à la fois parce que les historiens sont régulièrement évalués stylistiquement par les rhéteurs et parce que l’histoire devient elle-même une sous-catégorie rhétorique25 ; mais cela signifie que Philostrate, loin d’insister sur les capacités polygraphiques d’Antiochos, tend à les diluer.

10On observe le même phénomène à propos du sophiste Antipatros (II, 24, p. 607), dont l’œuvre bénéficie d’une présentation beaucoup plus ramassée :

αὐτοσχέδιος δὲ ὢν οὐδὲ φροντισμάτων ἠμέλει, ἀλλ’Ὀλυμπικούς τε ἡμῖν διῄει καὶ Παναθηναικοὺς καὶ ἐς ἱστορίαν ἔλαβε τὰ Σεβήρου τοῦ βασιλέως ἔργα, ὑφ' οὗ μάλιστα ταῖς βασιλείοις ἐπιστολαῖς ἐπιταχθεὶς λαμπρόν τι ἐν αὐταῖς ἤχησεν. ἐμοὶ μὲν γὰρ δὴ ἀποπεφάνθω μελετῆσαι μὲν καὶ ξυγγράψαι τοῦ ἀνδρὸς τούτου πολλοὺς βέλτιον, ἐπιστεῖλαι δὲ μηδένα ἄμεινον […]
« Tout en étant un improvisateur, il ne négligea pas les œuvres rédigées : il nous récitait des Olympiques et des Panathénaïques et composa un ouvrage historique sur les hauts fais de l’empereur Sévère, sous le règne duquel surtout, comme préposé au secrétariat des lettres impériales, il acquit une brillante renommée. Qu’il me soit en effet permis de déclarer que si pour déclamer ou écrire, beaucoup faisaient mieux que lui, il n’y avait personne de meilleur pour la correspondance [] » [65, 2-3]

11On retrouve l’opposition entre improvisation et φροντίσματα, une catégorie ici illustrée de façon un peu plus développée — toutes proportions gardées — : parmi les ouvrages soignés figurent des discours épidictiques, comme l’indique leur titre, et une histoire de Septime Sévère. Il est bien question ici du genre historique en tant que tel (ἱστορία), particularisé ensuite en un sujet précis (les actions de Sévère)26, mais la dimension encomiastique en était peut-être bien visible : il est possible que cet ouvrage ait valu à son auteur la charge de secrétaire aux lettres en récompense de l’empereur ; c’est ce qui peut justifier son association avec des discours relevant de l’éloquence épidictique. Les φροντίσματα constituent une catégorie ouverte, d’autant plus que Philostrate, après les avoir opposés à l’improvisation, redéfinit les termes de cette opposition en leur substituant le couple μελετῆσαι/ξυγγράψαι. Même si le second verbe peut renvoyer à la composition historique27, il est polyvalent puisqu’il désigne l’emploi de la prose en général et renvoie aussi à des textes portant sur divers sujets, comme la « lettre écrite » (ξυγγεγραμμένη) par Philostrate de Lemnos sur la forme épistolaire (II, 33 [94]), ou encore un discours écrit par Polémon — destiné à être prononcé au tribunal et finalement lu (II, 25 [76, 4]). Naturellement, ξυγγράψαι implique une composition écrite, si bien que l’inclusion des discours d’Antipatros peut sembler paradoxale, dans la mesure où le sophiste les « récitait » (διῄει), devant un public probablement scolaire composé de Philostrate et des autres élèves désignés par ἡμῖν28. Certes la performance orale impose souvent une composition écrite préalable29, mais il n’en reste pas moins que les distinctions de Philostrate sont fluctuantes puisque l’opposition à la déclamation orale ne tient plus. Les « lettres impériales » constituent un troisième type de pratique, qui occupe une place singulière dans ce bref catalogue : elle est à cheval entre fonction administrative et forme littéraire, donnant lieu à un jugement d’ordre stylistique plus développé (cinq lignes, [65, 3]30) que le jugement général qui précède le développement sur son œuvre (trois lignes). Dans la mesure où c’est dans la rédaction de lettres que se distingue particulièrement Antipatros, cette troisième activité occupe la majeure partie de ce développement, qui subordonne la description de son œuvre à l’évaluation esthétique et, du même coup, la rend incomplète. Plus que la diversité des œuvres31, des formes et des pratiques (oratoire ou non ; scolaire ou publique, voire officielle ; orale ou écrite), marquées par une certaine fluidité entre elles, c’est donc la hiérarchie établie par Philostrate qui s’impose au lecteur.

12Un cas particulier de polygraphie est offert par les sophistes qui se sont consacrés aussi à la poésie. Il s’agit là d’une pratique manifestement répandue, comme l’a montré E. Bowie32, mais presque indécelable dans les Vies des sophistes. Alors que l’on a conservé sous le nom de différents sophistes un certain nombre d’épigrammes, la seule attestation dans les Vies en est l’épitaphe (anonyme) du tombeau d’Hérode Atticus33. Il s’agit là d’une pratique poétique conjoncturelle et non d’une spécialisation poussée, raison pour laquelle Philostrate n’y fait pas plus allusion. Il ne dit pas un mot non plus des poèmes relativement nombreux qu’Aristide, d’après les Discours sacrés, a composés essentiellement au cours de son séjour à Pergame34. Comme le souligne F. Robert, ces poèmes ne constituaient pas une fin en soi : ils n’étaient pas faits pour être diffusés et Aristide les considérait moins comme des textes aboutis que comme des exercices contribuant à sa paideia sous la conduite d’Asclépios35.

13Or, cette subordination de la pratique poétique à la formation de l’orateur, qui correspond à une relation spécifique entre le dieu et son disciple humain, coïncide avec la perspective qui semble se dégager des quelques passages où une activité poétique spécifique est mentionnée dans les Vies des sophistes. Le cas du sophiste Scopélien (I, 21, p. 514-521) est significatif :

προσέκειτο μὲν οὖν ἅπασι ποιήμασι, τραγῳδίας δὲ ἐνεφορεῖτο, ἀγωνιζόμενος πρὸς τὴν τοῦ διδασκάλου μεγαλοφωνίαν  ἀπὸ γὰρ τούτου τοῦ μέρους ὁ Νικήτης σφόδρα ἐθαυμάζετο  ὁ δὲ οὕτω τι μεγαλοφωνίας ἐπὶ μεῖζον ἤλασεν, ὡς καὶ Γιγαντίαν ξυνθεῖναι παραδοῦναί τε Ὁμηρίδαις ἀφορμὰς ἐς τὸν λόγον. ὡμίλει δὲ σοφιστῶν μὲν μάλιστα Γοργίᾳ τῷ Λεοντίνῳ, ῥητόρων δὲ τοῖς λαμπρὸν ἠχοῦσιν. [55, 4-5]
Il se consacrait à tous les genres poétiques, mais se gorgeait de tragédies, cherchant à rivaliser avec le grand style de son maître, car en ce domaine Nicétès était fort admiré, mais Scopélien s’engagea tellement plus avant dans le grand style qu’il composa une Gigantiade et laissa des ressources qu’utilisèrent les Homérides pour leur récitation. Parmi les sophistes, il étudiait surtout Gorgias de Léontinoi et, chez les orateurs, ceux qui avaient une éloquence brillante.

14Scopélien est d’une part l’auteur d’une Gigantiade, susceptible de fournir un « matériau aux homérides pour leur récitation » : Philostrate indique par là qu’il s’agit d’une épopée – sur laquelle nous ne savons strictement rien. En soi, le thème de la Guerre des Géants – s’il s’agit bien de cela – est on ne peut plus révélateur d’une tendance des sophistes à la démesure sous différentes formes, puisque Scopélien fait ici la démonstration de sa μεγαλοφωνίαν, sa « grandeur d’expression » : on est proche de l’image du Colosse qui apparaît à deux reprises dans les Vies des sophistes36. Mais le poème apparaît dans une perspective spécifique. Scopélien l’a peut-être composé à destination des homérides de Smyrne, avec une visée didactique : il s’agirait de proposer un texte d’apprentissage pour les rhapsodes37. En outre, la composition de cette épopée constitue une forme d’exercice pour Scopélien lui-même : il entend « rivaliser » avec son maître et l’acquisition de la μεγαλοφωνία qui caractérise Nicétès passe par l’étude des textes poétiques, qui se concrétise ponctuellement dans l’écriture d’une épopée. Dans la construction globale de ce développement consacré au travail de Scopélien, la pratique de la poésie est mise sur le même plan que la lecture assidue de Gorgias et des orateurs à l’éloquence brillante (τοῖς λαμπρὸν ἠχοῦσιν). Ils font partie de ses modèles stylistiques au même titre que « les poèmes » auxquels « il se consacrait » — de la même façon qu’Hérode Atticus « se consacrait aux Anciens » (II, 1, p. 564 [18, 3]). De nouveau, la Gigantiade est moins évaluée en soi, comme marque d’une maîtrise poétique pourtant unique dans les Vies des sophistes, que comme la manifestation sans lendemain d’une qualité acquise dans le cadre de sa paideia pour rivaliser avec un autre sophiste selon le modus vivendi des sophistes38.

15La même perspective paideutique s’impose pour Hippodromos (II, 27, p.  620), dont Philostrate mentionne l’œuvre de façon synthétique en l’associant étroitement à ses modèles :

(1) Ἦν δὲ αὐτῷ τὰ μὲν τῆς διαλέξεως Πλάτωνος ἀνημμένα καὶ Δίωνος, τὰ δὲ τῆς μελέτης κατὰ τὸν Πολέμωνα ἐρρωμένα καί που καὶ ποτιμώτερα, (2) τὰ δὲ τῆς εὐροίας οἷα τοῖς ἀλύπως ἀναγιγνώσκουσι τὰ σφόδρα αὐτοῖς καθωμιλημένα. (3) Νικαγόρου δὲ τοῦ σοφιστοῦ μητέρα σοφιστῶν τὴν τραγῳδίαν προσειπόντος διορθούμενος ὁ Ἱππόδρομος τὸν λόγον “ἐγὼ δὲ” ἔφη “πατέρα Ὅμηρον.” (4) ἐσπούδαζε δὲ καὶ ἀπὸ Ἀρχιλόχου καλῶν τὸν μὲν Ὅμηρον φωνὴν σοφιστῶν, τὸν δὲ Ἀρχίλοχον πνεῦμα. (5) μελέται μὲν δὴ τοῦ ἀνδρὸς τούτου τριάκοντα ἴσως, ἄρισται δὲ αὐτῶν οἱ Καταναῖοι καὶ οἱ Σκύθαι καὶ ὁ Δημάδης ὁ μὴ ξυγχωρῶν ἀφίστασθαι Ἀλεξάνδρου ἐν Ἰνδοῖς ὄντος. (6) ᾄδονται δὲ αὐτοῦ καὶ λυρικοὶ νόμοι, καὶ γὰρ δὴ καὶ τῆς νομικῆς λύρας ἥπτετο. (p. 620 [84, 1-3])
(1) Le style de ses discours se rattachait à ceux de Platon et de Dion, tandis que celui de ses déclamations avait une vigueur inspirée des discours de Polémon, mais également plus de suavité, (2) et sa faconde évoquait ceux qui lisent à voix haute, sans effort, des textes qui leur sont parfaitement familiers. (3) Quand Nicagoras le sophiste affirma que la tragédie était la mère des sophistes, Hippodromos corrigea sa formule en disant : « Pour moi, c’est Homère qui en est le père ». (4) Il étudiait également Archiloque, car s’il appelait Homère la voix des sophistes, il disait qu’Archiloque en était le souffle. (5) Ses déclamations sont au nombre de trente environ, et les meilleures sont Les citoyens de Catane, Les Scythes et Démade ne consentant pas à la révolte contre Alexandre pendant qu’il est en Inde. (6) On chante aussi de lui des chants lyriques, car il s’attachait aussi à en composer pour la lyre.

16Dans un premier temps (1), Philostrate établit la ligne de partage habituelle entre διάλεξις et μελέτη, mais en les abordant (très brièvement) du point de vue des influences : non seulement les œuvres qui se dissimulent derrière ces pratiques générales n’importent pas, mais les pratiques elles-mêmes comptent moins que la filiation avec les auteurs plus anciens qui lui servent de modèles. Ce premier développement se termine (2) par une justification globale de son abondance rhétorique » (εὐροίας), due à des lectures soutenues (cf. σφόδρα). Si les auteurs « fréquentés » ne sont pas précisés, l’anecdote sur Homère et la tragédie (3), complétée par la mention d’Archiloque (4), laisse entendre que les lectures d’Hippodromos comportent différentes formes poétiques, présentées de façon métaphorique comme des modèles, pour les sophistes en général et, dans le cas d’Archiloque, pour Hippodromos en particulier. C’est sur cet arrière-plan que Philostrate présente de façon synthétique les œuvres du sophiste : « peut-être trente déclamations », parmi lesquelles il distingue « les meilleures » (5), et « des chants lyriques » (6). La progression de l’analyse invite à considérer que l’œuvre d’Hippodromos est le résultat de ces différentes influences. Mais de même que le nom d’Archiloque constitue une surprise après la mention très banale d’Homère, puisque son apparition est totalement isolée dans les Vies des sophistes, le bref catalogue de ses œuvres comporte un élément attendu — les déclamations — et un qui l’est beaucoup moins, les « chants » d’Hippodromos qui constituent quasiment la seule mention de la lyrique dans les Vies des sophistes. Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot λυρικός. Dans un autre passage, Philostrate, pour illustrer la jalousie des hommes, oppose les ἄμουσοι aux λυρικο, c'est-à-dire simplement ceux qui ignorent la musique à ceux qui la pratiquent (I, 21, p. 515 [51, 3]) : par conséquent, concernant les poèmes d’Hippodromos, le mot n’a pas forcément de sens technique précis. Philostrate en propose une définition quasi tautologique reposant sur une double figure étymologique, λυρικοὶ νόμοι étant repris en chiasme par νομικῆς λύρας sans rien dire de plus. Faut-il comprendre que ces poèmes étaient inspirés par sa fréquentation d’Archiloque ? Celui-ci était réputé notamment pour la dureté de ses iambes alors qu’Hippodromos semble s’être fait une spécialité de l’éloge39, improvisant notamment « un éloge de la parole bienveillante » (ἔπαινον εὐφημίας) pour répondre aux insultes (τῷ λοιδορησμῷ) de Proclos de Naucratis. Il s’agirait donc d’un modèle paradoxal, illustrant ponctuellement la capacité des sophistes à faire feu de tout bois à partir d’une formation littéraire universelle. L’absence de toute citation et de témoignage extérieur ne permet pas d’en dire plus.

17Philostrate a donc tendance à rester discret sur la variété des talents, ou, disons, des pratiques littéraires des sophistes : si elles sont mentionnées, elles sont en même temps rattachées à l’activité du sophiste en tant que tel, et non comme des activités indépendantes, voire concurrentes. Il s’agit de ne pas séparer les pratiques sophistiques ou rhétoriques dans un ensemble plus vaste, qui aurait pour effet de diluer du même coup l’identité du sophiste.

La polygraphie de Dion

18Dion de Pruse offre un cas différent, dans la mesure où il ne fait pas partie de ceux que Philostrate appelle les « sophistes proprement dits » (p. 492 [22]). Orateur, philosophe, moraliste, penseur politique et peut-être conseiller officieux de Trajan40, il est l’auteur d’une œuvre que l’on n’hésitera pas à qualifier de polygraphique en raison de son abondance et de sa variété : elle comporte en effet près de quatre-vingts textes de taille variable (de quelques paragraphes à plusieurs dizaines de pages) et se caractérise par sa diversité formelle — puisqu’elle comporte aussi bien des discours que des dialogues et des récits — et thématique : Dion aborde des thèmes philosophiques, moraux, politiques, historiques, ethnographiques, littéraires, mythologiques qui parfois sont entrelacés (par exemple dans les discours Sur la royauté) ou sont isolés dans des morceaux indépendants et plus limités41. Cette diversité est bien mise en exergue par Philostrate qui propose dans la première partie de la notice qu’il consacre à Dion (I, 7, p. 487 [13]) un exposé panoramique de son œuvre en insistant d’emblée sur la difficulté à l’assigner à une catégorie précise :

Δίωνα δὲ τὸν Προυσαῖον οὐκ οἶδ' ὅ τι χρὴ προσειπεῖν διὰ τὴν ἐς πάντα ἀρετήν.
Pour Dion de Pruse, je ne sais comment il faut l’appeler en raison de son excellence en tout.

19Cette aporie est d’abord une coquetterie : s’il ne sait comment « comment il faut appeler » Dion, Philostrate l’a néanmoins déjà placé d’autorité dans la catégorie des philosophes qui, sans être sophistes, ont eu la réputation/l’apparence de l’être » (οὐκ ὄντες σοφισταί, δοκοῦντες δὲ, p. 474 [6]). Mais la difficulté initiale justifie la décomposition de ce « tout »; Philostrate l’analyse en cinq temps, mais les critères qu’il emploie pour définir et caractériser les éléments constitutifs de son œuvre sont variables, de sorte qu’ils créent à la fois une impression de chevauchement et de dichotomie, placent simultanément l’œuvre de Dion sous le signe de l’unité et de la diversité et entravent de ce fait la dénomination précise que Philostrate prétend (de façon très rhétorique) rechercher.

201. L’analyse commence par une caractérisation générale :

Ἀμαλθείας γὰρ κέρας ἦν, τὸ τοῦ λόγου, ξυγκείμενος μὲν τῶν ἄριστα εἰρημένων τοῦ ἀρίστου, βλέπων δὲ πρὸς τὴν Δημοσθένους ἠχὼ καὶ Πλάτωνος, ᾗ, καθάπερ αἱ μαγάδες τοῖς ὀργάνοις, προσηχεῖ ὁ Δίων τὸ ἑαυτοῦ ἴδιον ξὺν ἀφελείᾳ ἐπεστραμμένῃ.
Il était en effet une « corne d’Amalthée », comme on dit proverbialement. Il était composé du meilleur de ce qui s’était dit de mieux, tout en ayant en vue le ton de Démosthène et de Platon, sur lequel, à l’instar des chevalets des instruments à cordes, Dion faisait retentir sa manière personnelle en l’accordant à sa simplicité d’expression. [13, 1]

21Pour définir Dion, Philostrate a recours à une expression qu’il qualifie lui-même de proverbiale et qui constitue un premier degré d’explication (cf. γὰρ) à « l’excellence en tout » posée par Philostrate. D’une manière générale, la corne d’Amalthée symbolise l’abondance. Lorsque l’image est employée dans le domaine discursif (ce qui semble peu courant), c’est aussi cette valeur qui prévaut : tandis que Synésios (Lettres, 154, 24) l’utilise de façon péjorative pour critiquer ceux qui « inondent de discours » leur auditoire, Philostrate lui-même désigne ainsi, dans l’Héroïkos (7, 7), les connaissances (mythologiques et historiques) dont le Vigneron dispose grâce à Protésilas. Le sens de l’expression oscille donc entre πολυμάθεια et πολυλογία : elle désigne donc la richesse globale de l’œuvre de Dion. Sur ce plan, Dion a pour héritier Hérode Atticus, présenté comme « le meilleur des sophistes dans tous les domaines » (τὰ ξύμπαντα ἄριστα τῶν σοφιστῶν), auteur de « très nombreuses lettres, dialexeis, journaux, manuels et florilèges de citations concentrant l’érudition des anciens sous un petit volume » (ἐπιστολαὶ δὲ πλεῖσται Ἡρώδου καὶ διαλέξεις καὶ ἐφημερίδες ἐγχειρίδιά τε καίρια42 τὴν ἀρχαίαν πολυμάθειαν ἐν βραχεῖ ἀπηνθισμένα, II, 1, p. 565 [18, 7]). Mais l’image est immédiatement dotée d’une signification plus limitée puisque Philostrate s’intéresse en fait au style de Dion, comme le montre le vocabulaire employé (ξυγκείμενος ; ἠχ ; ἀφελείᾳ), même si, contrairement à ce qu’il fait ailleurs43, il ne l’indique pas explicitement. D’emblée donc, il restreint le sens d’une expression qui semble parfaitement adaptée à la polygraphie de Dion, alors même que la suite de son propos illustre la variété effective des pratiques de celui-ci, en quatre parties isolées les unes des autres par la particule δέ.

222. Philostrate mentionne d’abord les « λόγοι de Dion » :

ἀρίστη δὲ ἐν τοῖς Δίωνος λόγοις καὶ ἡ τοῦ ἤθους κρᾶσις· ὑβριζούσαις τε γὰρ πόλεσι πλεῖστα ἐπιπλήξας οὐ φιλολοίδορος, οὐδὲ ἀηδὴς ἔδοξεν, ἀλλ' οἷον ἵππων ὕβριν χαλινῷ καταρτύων μᾶλλον ἢ μάστιγι, πόλεών τε εὐνομουμένων ἐς ἐπαίνους καταστὰς οὐκ ἐπαίρειν αὐτὰς ἔδοξεν, ἀλλ' ἐπιστρέφειν μᾶλλον ὡς ἀπολουμένας, εἰ μεταβάλοιντο. [13, 2]
Les discours de Dion offrent aussi un excellent mélange de son caractère : il sermonna très souvent des cités qui s’étaient emportées sans jamais avoir l’air agressif ou désagréable, mais comme on discipline l’emportement des chevaux par le frein plutôt que par le fouet, et quand il entreprit de faire l’éloge des cités qui se gouvernaient comme il faut, il ne donna pas l’apparence de les porter aux nues, mais plutôt de leur faire voir qu’elles iraient à leur perte en changeant de conduite.

23Le mot λόγοι est tellement vaste qu’il peut désigner l’ensemble des « œuvres » de Dion, de même que l’on emploie aujourd'hui par convention le terme d’oratio : dans ce cas, on est au même niveau de généralité que le « tout » évoqué en introduction et la « corne d’Amalthée » qui le décrit métaphoriquement. La catégorie de l’ἦθος — dans laquelle Dion s’illustre tout particulièrement — est toutefois une catégorie rhétorique, puisqu’elle désigne l’identité que l’orateur se construit, le temps du discours, à travers les paroles qu’il prononce : c’est donc bien « l’éloquence » de Dion — autre sens possible de οἱ λόγοι — qui est en cause. Les reproches ou les éloges adressés aux cités renvoient cependant à ce qu’on appelle communément les « Discours aux villes » (Or. 31-35) et les « Discours bithyniens » (Or. 38-51), qui ont une forte tonalité politique et morale.

243. C’est sans doute la raison pour laquelle Philostrate parle ensuite de la « philosophie » de Dion :

ἦν δὲ αὐτῷ καὶ τὸ τῆς ἄλλης φιλοσοφίας ἦθος οὐ κοινὸν οὐδὲ εἰρωνικόν, ἀλλὰ ἐμβριθῶς μὲν ἐγκείμενον, κεχρωσμένον δέ, οἷον ἡδύσματι, τῇ πρᾳότητι. [13, 3]
Plus généralement, le caractère de sa philosophie n’était porté ni à la vulgarité ni à l’ironie, ses attaques étaient vigoureuses, mais colorées de la douceur dont il les assaisonnait, pour ainsi dire.

25L’expression τῆς ἄλλης φιλοσοφίας est ambiguë. Littéralement elle se traduit par « son autre philosophie », c’est-à-dire « le reste de sa philosophie » : il y a alors continuité entre les logoi évoqués à l’instant (2), qui relèvent, sous une forme rhétorique, de la philosophie morale, et ce qui appartient à la philosophie proprement dite. La nomenclature adoptée et la séparation qu’elle semble impliquer se révèlent ainsi fragiles. On peut également la traduire par « sa philosophie aussi »44, qui serait donc nettement distinguée de son éloquence. Mais même dans ce cas, une forme de continuité est assurée par l’importance accordée à chaque fois à l’ἦθος. La philosophie de Dion se caractérise par un ἦθος mesuré, puisqu’il est à la fois « sérieux et « teinté de douceur, comme par une épice » : les métaphores de la couleur et de l’assaisonnement, par ailleurs banales, renforcent l’idée d’un équilibre entre de possibles extrêmes. De même, à propos de ses logoi, Philostrate a placé précisément l’ἦθος de Dion sous le signe de la κρᾶσις. D’un point de vue éthique, le mot désigne la tempérance ou la mesure, celle dont l’orateur fait preuve vis-à-vis de son auditoire, qu’il le blâme ou qu’il le loue. Mais littéralement, κρᾶσις — employé seulement ici dans les Vies des sophistes — signifie le « mélange », à la fois pour annoncer ce qui est dit ensuite et pour faire écho à ce qui précédait : Dion lui-même, dans sa caractérisation générale (1), était défini comme un « composé » (ξυγκείμενος). Tout en présentant apparemment des aspects distincts de son activité, Philostrate insiste donc simultanément sur ce qui fonde leur indistinction. Ce qui intéresse Philostrate, c’est l’attitude de Dion, caractérisée par une forme de mélange ou d’équilibre, plus que les formes discursives, les sujets abordés ou les modes de production d’un texte45. En particulier, le verbe ἐπιπλήξας (« reprochant ») n’a pas la valeur technique du ψόγος rhétorique (« blâme »), et le pluriel ἐπαίνους désigne moins la catégorie majeure de l’éloquence épidictique que, de façon plus banale, les « propos élogieux » dont le discours est parsemé : le terme est donc connoté plus moralement que rhétoriquement46.

264. On est surpris dès lors de voir apparaître ensuite une approche strictement générique :

ὡς δὲ καὶ ἱστορίαν ἱκανὸς ἦν ξυγγράφειν, δηλοῖ τὰ Γετικά, καὶ γὰρ δὴ καὶ ἐς Γέτας ἦλθεν, ὁπότε ἠλᾶτο. [13, 4]
Concernant sa capacité à composer une histoire, ses Gétiques en témoignent, puisque aussi bien il alla jusque chez les Gètes au cours de son exil.

27Non seulement Philostrate mentionne pour la première fois un genre bien identifié — alors que, dans la partie précédente, la philosophie relève plus d’un mode d’expression —, mais il est illustré par une œuvre précise, dont Philostrate donne, pour la première fois aussi, le titre, qui correspond effectivement à une forme historiographique traditionnelle mêlant récit historique et enquête ethnographique47. Il faut noter que Philostrate livre alors — et c’est la seule fois dans cette partie de la notice — un double renseignement d’ordre biographique : son voyage chez les Gètes, qui a lieu au cours de ses « errances ». Philostrate offre une explication naturelle à l’incursion de Dion dans le genre de l’ἱστορία, provoquée par les circonstances de sa vie ; implicitement, il souligne l’importance de l’histoire individuelle comme fondement de la polygraphie, une polygraphie conjoncturelle, donc, dont on a eu un exemple avec Antipatros, auteur ponctuel d’une Histoire de Sévère. C’est une manière de suggérer que cette partie de l’œuvre de Dion n’est en fait pas représentative de son activité d’orateur-philosophe, mais simplement d’une péripétie de son existence. Surtout, le lien marqué entre exil et pratique historiographique permet d’éviter celui que Dion lui-même établit, en termes d’ailleurs équivoques, entre son exil et sa vocation philosophique48 : son activité philosophique n’est pas assignée à une époque précise qui la séparerait de son activité rhétorique ou sophistique et ruinerait l’identité mixte de Dion.

285. Dans une dernière partie, Philostrate abandonne la perspective générique :

τὸν δὲ Εὐβοέα καὶ τὸν τοῦ ψιττακοῦ ἔπαινον καὶ ὁπόσα οὐχ ὑπὲρ μεγάλων ἐσπούδασται τῷ Δίωνι, μὴ μικρὰ ἡγώμεθα, ἀλλὰ σοφιστικά· σοφιστοῦ γὰρ τὸ καὶ ὑπὲρ τοιούτων σπουδάζειν. [13, 5]
Son Eubéen, son Éloge du perroquet et tous les écrits qu’il consacré à des sujets de peu d’importance, considérons-les non comme des travaux mineurs, mais comme des œuvres sophistiques, puisqu’il revient aux sophistes de se préoccuper de tels sujets.

29Alors que les logoi, la philosophie ou l’histoire étaient posés a priori comme des domaines d’activité de Dion, c’est Philostrate qui construit la dernière catégorie : dans un même mouvement, il mentionne certains textes, les qualifie de sophistiques et définit ce terme. D’abord, dans la continuité de ce qu’il vient de faire avec les Gètika, il mentionne deux textes par leur titre : l’Éloge du perroquet (non conservé) relève manifestement de l’éloge paradoxal, donc du jeu rhétorique (paignion), tandis que l’Eubéen49 est particulièrement remarquable par sa longueur, sa dimension littéraire et la manière variée — narrative, dialogique, rhétorique ou analytique — d’évoquer des problèmes à la fois moraux et socio-politiques. Mais dans un second temps, ces deux discours hétérogènes sont englobés dans un groupe de textes (ὁπόσα οὐχ ὑπὲρ μεγάλων ἐσπούδασται). La formule, à la limite de l’oxymore, associe deux critères : le sujet, classé axiologiquement (« des choses de peu d’importance »), et le traitement sérieux, qui entre en tension avec le jugement porté sur le sujet. Pour finir, cette catégorie brouillée reçoit une qualification double, dont la seconde opère une rectification reposant sur un nouveau déplacement : ces textes ne sont pas « de peu d’importance » (μικρὰ), « mais sophistiques », ce qui signifie que Philostrate oppose une évaluation axiologique — inversant la précédente et portant cette fois non sur le sujet traité, mais sur l’œuvre elle-même —, à une caractérisation générale. Celle-ci donne lieu à une définition circulaire, qui fait écho au descriptif de la pratique de Dion50 : la formule οὐχ ὑπὲρ μεγάλων ἐσπούδασται est reprise par l’expression ὑπὲρ τοιούτων σπουδάζειν, encadrant en chiasme l’anadiplose σοφιστικά· σοφιστοῦ, tandis que la correspondance terme à terme permet d’établir une équivalence entre Δίωνι et σοφιστοῦ. Le parcours à travers l’œuvre de Dion permet ainsi d’affirmer son identité de sophiste, qui s’ajoute à celles d’orateur, philosophe et historien, et semble les couronner.

Conclusion

30Comme nous avons perdu à peu près tous les textes composés par les sophistes, nous ne pouvons pas mesurer la véritable dimension polygraphique de leur activité, ni, a fortiori, le discours qu’ils pouvaient éventuellement porter dessus. Seules nous ont été léguées les œuvres de Dion et d’Aristide, dont Philostrate offre un panorama très restreint. Pourtant le témoignage d’Apulée, sophiste latin, est éclairant : il prétend « composer […] des poèmes dans tous les genres […], ainsi que des satires et des énigmes, mais aussi des histoires variées, des discours loués des gens éloquents, des dialogues goûtés des philosophes, et d’autres choses du même ordre, en grec comme en latin, avec un même espoir, un zèle égal, un style semblable »51. La diversité des genres, des formes et même des langues est subsumée sous une unité d’intention, elle-même subdivisée en trois aspects, d’ordre psychologique et rhétorique : sans être, à proprement parler, définie en tant que telle par Apulée, l’entreprise polygraphique oscille immanquablement entre unité et multiplicité52 — comme le montre ici l’emploi de trois termes différents pour désigner l’homogénéité (gemino…, pari…, simili…). Dans le même ordre d’idée, un discours du sophiste Pollux de Naucratis, brièvement cité par Philostrate, comportait une évocation de « Protée de Pharos » et de ses multiples métamorphoses : ses « formes aux aspects variés » (πολυειδεῖς αἱ μορφαί, II, 12, p. 593) sont à lire comme un éloge en creux des multiples capacités du sophiste, qui endosse différentes personnalités au fil de ses déclamations. De même, Marcus de Byzance (I, 24, p. 528) utilisait l’image de l’arc-en-ciel pour décrire « l’art des sophistes » (τῆς τῶν σοφιστῶν τέχνης) sous l’angle de la variété (ποικίλη [66, 4]). Philostrate cite alors un passage de Marcus, moins pourtant pour illustrer cette idée qu’à titre d’échantillon de ses διαλέξεις :

ὁ τὴν ἶριν ἰδών, ὡς ἓν χρῶμα, οὐκ εἶδεν, ὡς θαυμάσαι, ὁ δέ, ὅσα χρώματα, μᾶλλον ἐθαύμασεν.
Celui qui ne voit dans l’arc-en-ciel qu’une seule couleur ne voit rien à admirer ; celui qui voit de combien de couleurs il se pare admire davantage.

31Le sens que le sophiste donnait à cette image n’est pas directement décelable, hors de tout contexte53, mais il est probable qu’il ait voulu désigner par là le mélange des styles et des tons. Faut-il aller plus loin et y lire une métaphore des activités polymorphes (sur le plan littéraire, social, politique et culturel) assumées par le sophiste ? On observerait alors une séparation entre le discours des sophistes — dont Apulée offre un témoignage éclairant — et celui de Philostrate sur leur polygraphie : alors qu’elle est valorisée par le sophiste latin, Philostrate l’évoque en passant, sans systématisme, sans lui accorder de valeur particulière ni la considérer comme un trait constitutif du sophiste. La diversité (limitée) des œuvres se fond dans une certaine unité que l’auteur des Vies cherche parfois à leur conférer par la sélection des œuvres mentionnées et les critères d’analyse utilisés.

Notes

1 Notre édition de référence sera celle de Rudolf Stefec, Flavii Philostrati Vitas sophistarum, Oxford, Oxford University Press, 2016. Nous indiquerons à chaque fois le livre, le chapitre (correspondant à une notice sur un sophiste), ainsi que la pagination en usage dans toutes les éditions de Philostrate depuis l’édition Olearius ; pour identifier plus précisément certains passages, nous indiquons entre crochets les numéros de paragraphes et sous-paragraphes introduits par Stefec dans son édition. Les traductions sont empruntées, avec quelques modifications, à la toute nouvelle traduction française des Vies : Philostrate, Vies des sophistes, Lettres érotiques, textes introduits, traduits et commentés par Gilles Bounoure et Blandine Serret, Paris, Les Belles Lettres, 2019.

2 Sur cette question, voir Kendra Eshleman, The social world of intellectuals in the Roman Empire : sophists, philosophers, and Christians, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 2012.

3 Voir Fabrice Robert, Les œuvres perdues d’Aelius Aristide : fragments et témoignages, Paris, De Boccard, 2012.

4 Mais Antiochos de Pergame mobilise aussi tout son savoir en matière de φυσιολογία et de θεολογία (II, 4, p. 569).

5 Voir Jean-Luc Vix, « Les prolaliai et les dialexeis dans l’œuvre de Dion de Pruse : témoins d’une évolution du genre ? » in Eugenio Amato, Cécile Bost-Pouderon et Thierry Grandjean (dir.), Dion de Pruse : l’homme, son œuvre et sa postérité, Hildesheim-Zürich, Olms, Spudasmata 169, 2016, p. 238-240.

6 Voir dans la partie introductive du livre I (p. 482 [4, 2]) l’équivalence que Philostrate établit entre τοὺς συγγεγραμμένους τῶν λόγων et τῶν φροντισμάτων. Voir aussi infra.

7 Voir la mise au point de Carla Castelli, « Le fatiche del sofista », Rendiconti Istituto Lombardo, 135, 2001, p. 249-252.

8 Il ne parle pas des traités rhétoriques d’Hermogène ou du traité de physiognomonie de Polémon ; sur ce cas précis, voir Callie Callon, « Philostratus’ omission of Polemo’s physiognomic skills : a brief reexamination and a proposed explanation », Classical Philology, vol. 114, 2019, p. 163-172.

9 C’est le cas par exemple, dans le livre I pour Favorinos (I, 8, p. 491) ; Antiphon (I, 15, p. 498-499) ; Critias (I, 16, p. 502-503) ; Eschine (I, 18, p. 510) ; Isée (I, 20, p. 514) ; Lollianos (I, 23, p. 527) ; Polémon (I, 25, p. 542) ; Secundus (I, 26, p. 545).

10 Sur ce personnage, voir Patrick Robiano, « Flavius Philostrate biographe de Philostrate de Lemnos: fragments de la vie d’un sophiste exemplaire ? », Revue des Études Grecques, vol. 128, 2015, p. 355-384.

11 Robiano, art. cit., p. 376.

12 Voir Jas Elsner, « A Protean corpus » in Ewen Bowie, Jas Elsner (dir.), Philostratus, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 2009, p. 3-18. Voir aussi dans ce volume, Francesca Mestre, « Unité et variété dans la polygraphie de Philostrate ».

13 C’est d’ailleurs la seule occurrence du mot διάλογος dans les Vies des sophistes : il n’est par exemple jamais employé à propos de Dion, pourtant auteur d’un très grand nombre de brefs dialogues.

14 Sur la présentation d’Aristide par Philostrate, voir Christopher P. Jones, « The survival of the sophists », in Terry Corey Brennan et Harriet I. Flower (dir.), East & West: papers in ancient history presented to Glen W. Bowersock, Loeb classical monographs 14, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2008, p. 120-121.

15 L’expression τὰ νεῦρα αὐτῷ ἐπεφρίκει [34, 2] est littéralement empruntée aux Discours sacrés (Or. 48, 6), à ceci près que Philostrate transforme en état général une affection ponctuelle accompagnée d’étouffements.

16 Sur ce point, voir Ido Israelowich, Society, medicine and religion in the Sacred Tales of Aelius Aristides, Leyde, Brill, Mnemosyne Suppl. 341, 2012, p. 19-35.

17 Sur les documents utilisés par Philostrate, voir Simon Swain, « The reliability of Philostratus’ Lives of the Sophists », Classical Antiquity, vol. 10, 1991, p. 148-163.

18 Voir Maurizio Civiletti, Vite dei sofisti, Bompiani, Milan, 2002, p. 568.

19 Sur la monodie, voir notamment Laurent Pernot, La Rhétorique de l'éloge dans le monde gréco-romain, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 1993, p. 289-290 ; Edward Watts, « Himerius and the Personalization of the Monody », in Geoffrey Greatrex et Hugh Elton, (dir.), Shifting Genres in Late Antiquity, Londres, Routledge, 2014, p. 319 -320.

20 Voir Civiletti, op. cit., p. 568-569.

21 De même, il écrit καταπνέουσι au lieu d’ἐπιπνέουσι en citant le texte d’Aristide. Sur ce passage, voir Pernot, op. cit., p. 297-298.

22 Le Thrène sur Chéronée composé par Dionysios de Milet s’achève sur une μονῳδία (I, 22, p. 522), qui désigne peut-être une conclusion particulièrement pathétique, mais qui, d’après son sens étymologique, peut aussi être un véritable chant plaintif, dans la mesure où Dionysios était friand de ces passages chantés.

23 Les discours improvisés, par nature non écrits initialement (sauf quand le sophiste triche, comme Philagros : cf. II, 8, p. 579), sont parfois pris en note par l’auditoire, et peuvent donc laisser une trace au moins partielle.

24 Voir aussi la remarque de Bernadette Puech, Orateurs et sophistes grecs dans les inscriptions d’époque impériale, Paris, Vrin, 2002, p. 72 : « Les deux spécialités d’Antiochos, la rhétorique et l’“histoire” – qui, dans son cas, paraît avoir pris une orientation essentiellement mythographique – se rejoignaient dans l’action politique », au cours d’une ambassade destinée à demander aux Argiens de reconnaître leur parenté mythique avec Aigeai, la cité d’origine d’Antiochos.

25 Voir à ce propos Ian Rutherford, Canons of style in the Antonine age, Oxford, Clarendon Press, 1998, p. 43-47.

26 Voir Tullia Ritti, « Il sofista Antipatros di Hierapolis », Miscellanea greca e romana, vol. 13, 1988, p. 117.

27 Voir un emploi à propos de Dion, I, 7, p. 487 [13, 4] ; naturellement, c’est un emploi banal depuis Thucydide (I, 1).

28 Voir toutefois les doutes de Ritti, art. cit., p. 77-78, qui considère que le « nous » désigne l’auditoire d’une ou deux déclamations, dont Philostrate a fait partie ponctuellement.

29 Voir Laurent Pernot, op. cit. ; Simon Goldhill, « The anecdote », in William A. Johnson, Holt N. Parker (dir.), Ancient Literacies : The Culture of Reading in Greece and Rome, Oxford, Oxford University Press, 2011, p. 98.

30 ἀλλ ὥσπερ τραγῳδίας λαμπρὸν ὑποκριτὴν τοῦ δράματος εὖ ξυνιέντα ἐπάξια τοῦ βασιλείου προσώπου φθέγξασθαι. σαφήνειάν τε γὰρ τὰ λεγόμενα εἶχε καὶ γνώμης μέγεθος καὶ τὴν ἑρμηνείαν ἐκ τῶν παρόντων καὶ ξὺν ἡδονῇ τὸ ἀσύνδετον, ὃ δὴ μάλιστα ἐπιστολὴν λαμπρύνει (« à l’instar d’un acteur de tragédie comprenant bien la pièce, il savait trouver les formules dignes du rôle impérial. Il parlait avec clarté et grandeur d’esprit, son éloquence était adaptée aux circonstances et agrémentée d’absences de transition, ce qui rend l’expression brillante, surtout dans une lettre »).

31 Cette diversité semble bien attestée : voir Ritti, art. cit., p. 119-122. Antipatros était peut-être auteur d’un traité rhétorique, ainsi que d’un lexique de mots rares, attestant une curiosité (répandue à l’époque) pour le vocabulaire des textes littéraires, notamment poétiques.

32 Voir Ewen Bowie, « Greek sophists and Greek poetry in the second Sophistic », Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, vol. II, 33-1, 1989, p. 209-258.

33 II, 1, p. 566 [19]. Sur ce texte, voir Joseph L. Rife, « The burial of Herodes Atticus : élite identity, urban society, and public memory in Roman Greece », The Journal of Hellenic Studies, vol. 128, 2008, p. 112-117.

34 Voir Robert (art. cit., p. 558), qui dénombre 29 pièces poétiques au moins.

35 Ibid., p. 564-566.

36 I, 19, p. 512 [47, 5] ; II, 10, p. 586 [37, 5] (à propos d’Hadrien de Tyr, loué par Hérode Atticus comme μεγαλόφωνόν τε καὶ μεγαλογνώμονα).

37 Voir Juan Pablo Sánchez Hernández, « Scopelianus and the Homerids. Notes on Philostratus’ “Lives of the Sophists” » (“VS” 1.21.518) », Mnemosyne, vol. 64, 3, 2011, p. 455-463.

38 Sur la rivalité sophistique, voire les remarques de Jason König, « Competitiveness and anti-competitiveness in Philostratus’ “Lives of the sophists ” », in Nick Fisher, Hans Van Wees, William Allan, (dir.), Competition in the ancient world, Swansea, Classical Press of Wales, 2011, p. 279-300.

39 Voir Robiano, art. cit., p. 368.

40 Voir les doutes de Harry Sidebottom, « Dio of Prusa and the Flavian dynasty », Classical Quarterly, vol. 46, 2, 1996, p. 447-456.

41 Sur le classement de l’œuvre de Dion, voir Anne Gangloff, Dion Chrysostome et les mythes : hellénisme, communication et philosophie politique, Grenoble, Jérôme Millon, 2006, p. 46-49.

42 Le texte est discuté : voir Civiletti, op. cit., p. 532.

43 Par exemple à propos de Critias, I, 16, p. 502 [38] : Τὴν δὲ ἰδέαν τοῦ λόγου… (« Concernant le style oratoire… »).

44 Voir LSJ II.8 pour cet emploi de ἄλλος ; mais le καί qui précède serait redondant.

45 On constate l’absence de termes comme mélétè ou dialexis dans cette notice. Les dialogues de Dion sont par ailleurs totalement ignorés.

46 D’une manière générale, ἔπαινος est moins technique qu’ἐγκώμιον : voir Pernot, op. cit., p. 117-127.

47 Voir Ken Dowden, « Dio Chrysostom », in Ian Worthington (dir.), Brill's New Jacoby, Brill, n°707, 2016, <http://dx.doi.org/10.1163/1873-5363_bnj_a707>.

48 Voir le début du Discours 13, ainsi que les analyses toujours pertinentes de John Moles, « The career and conversion of Dio Chrysostom », The Journal of Hellenic Studies, vol. 98, 1978, p. 79-100 ; pour une mise au point récente : Gianluca Ventrella, « Dione di Prusa fu realmente esiliato ? L’orazione tredicesima tra idealizzazione letteraria e reconstruzione storico-giuridica », Emerita, vol. 77, 1, 2009, p. 33-56.

49 Plus communément appelé Euboïkos (Discours eubéen), et sous-titré Le Chasseur.

50 Le procédé rappelle la définition du chant lyrique d’Hippodromos ; voir supra.

51 Flor. 9, 27 : « Reficere poemata omnigenus […], item satiras ac griphos, item historias uarias rerum nec non orationes laudatas disertis nec non dialogos laudatos philosophis, atque haec et alia eiusdem modi tam graece quam latine, gemino uoto, pari studio, simili stilo. »

52 Voir les remarques de Géraldine Puccini, « La figure du poeta dans les Florides d’Apulée », in Hélène Vial (dir.), Poètes et orateurs dans l’Antiquité, Clermont-Ferrand, CELIS, coll. ERGA, vol. 13, 2013, p. 366 : « Il affirme à la fois la polygraphie et l’unicité de son œuvre ».

53 La citation est suivie seulement d’une discussion sur l’attribution de cette διάλεξις, que certains attribuent à tort à Alcinoos le stoïcien.

Pour citer ce document

Dimitri Kasprzyk, « La polygraphie des sophistes » dans « Variété des formes, unité des œuvres », « Synthèses & Hypothèses », n° 1, 2020 Licence Creative Commons
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Quelques mots à propos de :  Dimitri Kasprzyk

Université de Bretagne Occidentale (HCTI)